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Mercredi 1er juin 1932

19 octobre 1925
PRESSE  : L’Ouest-Éclair

À PROPOS DE L’AFFAIRE SEZNEC

L’Ouest-Éclair, 1er juin 1932, page 5.

Un communiqué du Procureur général de Rennes

M. Sauty, procureur général de Rennes, nous a communiqué la note suivante  :
 Dans un livre récent1, où l’affaire Seznec est présentée sous forme de roman, de violentes attaques sont dirigées contre plusieurs magistrats qui ont eu à s’occuper de cette affaire sensationnelle, en particulier contre M. Guillot, procureur de la République à Rennes, qui, en qualité d’avocat général, a requis contre Seznec à la session des Assises du Finistère d’octobre 1924.
 Le Procureur général de Rennes considère comme un devoir de faire connaitre au public qu’ont pu émouvoir ces attaques, que celles-ci sont absolument injustifiées. M. Guillot est accusé de n’avoir pas communiqué au jury le procès-verbal de gendarmerie constatant que des coups de feu avaient été entendus une nuit de la fin de mai 1923 par des mariniers qui tiraient du sable à proximité de la propriété de Traounez en Plourivo, appartenant au sieur Quemeneur. Ce document, d’après l’auteur du livre susvisé, a été «  gardé  » par l’avocat général, qui n’en fit point part au jury parce qu’il «  apportait sinon des preuves de l’innocence de Seznec, du moins de terribles éléments de doute  », qui auraient provoqué une demande de supplément d’enquête.
 Ces affirmations sont absolument contraires à la vérité  : le procès-verbal dont [il] s’agit, dressé par les gendarmes de Pontrieux les 29 et 30 octobre 1924, a été adressé immédiatement au Parquet de Guingamp, mais celui-ci ne l’a transmis ni à Rennes, ni à Quimper  ; il l’a dès le 31 octobre 1924 classé sans suite, parce qu’il ne pouvait avoir aucun rapport avec la disparition du sieur Quemeneur, les coups de feu entendus ayant, aux dires des témoins, été tirés le 25 mai 1923 entre minuit et deux heures du matin, c’est-à-dire vingt heures AVANT la disparition du sieur Quemeneur, qui fut vu pour la dernière fois en compagnie de Seznec à Houdan (Seine-et-Oise), le 25 mai 1923 entre 21 heures et 22 heures. L’enquête complémentaire prescrite à ce sujet en novembre 1931 a d’ailleurs donné les mêmes résultats, contrôlés au surplus par la référence au tableau des marées et aux livres de contrôle du chef du port de Pontrieux.
 Ainsi est matériellement démontrée la fausseté absolue de l’accusation de «  forfaiture  » portée sans aucun motif contre un magistrat qui jouit à Rennes de l’estime générale pour sa haute conscience et sa scrupuleuse honnêteté.

Le Procureur général, SAUTY. 

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1. Seznec est innocent  ! de Maurice Privat (Neuilly-Paris, Les Documents secrets, 1931).

Samedi 8 décembre 1923

7 décembre 1923 | 23 octobre 1924
PRESSE  : L’Ouest-Éclair

L’AFFAIRE SEZNEC

L’Ouest-Éclair, 8 décembre 1923, page 5.

Mme Seznec demande à être confrontée avec quelques témoins

 MORLAIX, 7 décembre. — (De notre correspondant particulier). — Mme Seznec vient de manifester le désir de prendre une part plus active à l’instruction.
«  Je désirerais, dit-elle, être confrontée non seulement avec Mlle Quémeneur, mais avec M. Pouliquen et M. Quémeneur, de Plourivo. Tous deux ont fait, à l’instruction, des déclarations erronées. M. Pouliquen, notaire à Pont-l’Abbé, est venu avec M. Quémeneur, frère, habitant Plourivo1. Ils arrivèrent avec une auto de louage à 6  h.  30. Seznec n’était pas encore levé. C’est Angèle qui ouvrit. Je suis descendue, j’ai fait le café, que j’ai servi en attendant que mon mari soit descendu. On a parlé, comme de juste, de Quémeneur et de l’affaire des autos. J’ai rappelé que Quémeneur avait dit à M. Seznec qu’il n’avait pas beaucoup d’argent liquide à avancer, mais qu’il avait bien sa Cadillac valant 30.000 fr.
 «  Tu auras, ajouta-t-il, quand même la même part que nous dans les bénéfices d’autos, mais, ajouta-t-il, tu te débrouilleras avec le fisc, puisque tu es patenté et que je ne le suis pas  ». Seznec étant descendu, la conversation continua.
 «  A un moment donné Seznec dit à M. Pouliquen et à M. Quémeneur  : «  Est-ce que vous n’avez pas trouvé dans les papiers de votre frère un papier me concernant  ?  » Ils répondirent négativement. «  C’est singulier, car j’ai emprunté 15.000 fr. à M. Quémeneur et vous auriez dû en trouver trace. — Mais ça ne fait rien, je reconnais devoir 15.000 fr. à M. Quéméneur.  »
 M. Pouliquen
, continue Mme Seznec, a déclaré au juge d’instruction qu’il avait été mis au courant du prêt de 15.000 fr. à Seznec. Il ne le savait pas avant d’être venu chez moi. MM. Pouliquen et Quémeneur sont repartis en auto pour Landerneau. Une fois arrivés ils ont téléphoné à Seznec pour lui demander de partir avec eux à Rennes demander des renseignements. Seznec a accepté immédiatement et a pris le premier train de l’après-midi pour se rendre à la police mobile. Est-ce là l’attitude d’un homme qui se cache  ? Seznec est revenu le lendemain. Les Pouliquen-Quémeneur sont-ils allés à Paris comme ils l’avaient annoncé, je ne le sais.  »
 Mme Seznec nous rapporte ensuite une déclaration que lui fit Quémeneur, le conseiller général disparu, d’après laquelle il aurait prêté une certaine somme dont elle se réserve de déclarer le montant à M. le Juge d’instruction.

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1. Cette visite eut lieu de 10 juin 1923.

Mercredi 5 décembre 1923

4 septembre 1923 | 7 décembre 1923
PRESSE  : L’Œuvre

L’AFFAIRE SEZNEC

L’Œuvre, 5 décembre 1923, page 1.

D’où vient cet acte de naissance  ?

Morlaix, 4 décembre (de notre correspondant particulier). — L’instruction de l’affaire Quemeneur somnole. M. le juge Campion entend bien des témoins, son greffier rédige bien des procès verbaux. Mais il faut avouer que depuis le mois d’août on n’a pas fait un pas.
 Pourtant deux points intéressants ont été relevés. Mais il ne semble pas que le juge leur ait accordé l’intérêt qu’ils paraissent mériter.
 On se rappelle que, dans la valise de M. Quemeneur, découverte dans une salle d’attente de la gare du Havre, on trouva un carnet, l’acte de vente de sa propriété et un extrait d’acte de naissance. Celui-ci portait la date du 28 janvier et le timbre du greffe du tribunal civil de Morlaix.
 On s’est inquiété de vérifier si c’était M. Quemeneur lui-même qui était venu retirer son acte. Il est facile de s’en rendre compte, grâce au registre du greffe. Or nous croyons savoir qu’à la date du 28 janvier pas plus qu’à un autre jour du mois on ne trouve trace de la remise de l’acte de naissance.
 On comprendra facilement l’intérêt qu’il y aurait à établir de façon certaine qui vint prendre possession de l’acte ou si on se trouve en présence d’un faux. Il semble qu’une enquête sérieuse faite auprès du personnel du greffe permettrait de l’apprendre rapidement.
 Ne peut-on pas supposer, en effet, que c’est Seznec lui-même qui s’appropria avant le crime l’acte de naissance de sa future victime  ? Et ne l’avait-il pas sur lui, afin d’aplanir toutes les difficultés, le jour où il se présenta au bureau de poste du boulevard Malesherbes, pour essayer de toucher l’argent que s’était fait envoyer M. Quemeneur  ?

D’où venait le mouchoir  ?

 D’autre part, une déclaration de Mlle Quemeneur vient de révéler un fait d’une grande importance.
 Le 4 juin, avant la découverte de l’assassinat, celle-ci, justement inquiète d’être depuis plusieurs jours sans nouvelles de son frère, vint chez Seznec lui demander s’il n’avait rien appris de nouveau sur le sort du conseiller général.
 Ce fut Mme Seznec qui la reçut. Elle répondit que son mari, qui avait quitté M. Quemeneur à Houdan, était, lui aussi, sans nouvelles de son ami.
 À ce moment Mlle Quemeneur aperçut sur la cheminée un mouchoir qu’elle reconnut pour être un de ceux de son frère. Elle s’en étonna.
 — M. Quemeneur l’a oublié ici la dernière fois qu’il est venu, lui répondit Mme Seznec.
 M. le juge Campion a-t-il pensé à demander au marchand de bois s’il n’avait pas pris ce mouchoir dans la poche même de sa victime  ? (Œuvre.)

Mardi 4 septembre 1923

3 septembre 1923 | 5 décembre 1923
PRESSE  : L'Ouest-Éclair

L'Ouest-Éclair, 4 septembre 1923, page 2.

L'HISTOIRE DE LA CHAUDIÈRE DE L'USINE SEZNEC

Les explications d'un ancien ouvrier de la scierie

 MORLAIX, 3 septembre. — (De notre envoyé spécial). — Les déclarations de M. Paul Baron, ancien ouvrier de Seznec, semblent devoir encourager aux confidences.
 Nous avons exposé hier ce qu'en pensaient Mme Seznec et son chauffeur M. Samson.
 Et voici qu'un autre ouvrier ayant travaillé chez Seznec, M. Pierre Lucas, nous fournit aujourd'hui son témoignage. Il tient tout d'abord à nous affirmer qu'il n'a pas à se plaindre de Seznec, qu'il ne lui veut ni du bien ni du mal. Il ne discute pas les faits dont son ancien patron est accusé. Il n'a que le souci de la vérité, mais il éprouve le besoin de rectifier certaines déclarations.
 M. Pierre Lucas, ouvrier mécanicien, demeurant à la Belle-Vue de la Madeleine, en Morlaix, a travaillé à plusieurs reprises chez Seznec, à des intervalles très irréguliers, suivant les travaux à effectuer.

Pourquoi la Cadillac n'était pas dans le garage

 Dans le courant de février, Seznec avait entrepris de monter toute son usine à l'électricité, mais les travaux exécutés par M. Caillé, électricien à Paris, furent suspendus, celui-ci ne recevant pas les acomptes prévus. Un procès s'ensuivit qui amena la liquidation judiciaire de Seznec. M. Pierre Lucas acheva une installation provisoire pour permettre à l'usine de fonctionner et notamment il monta les chaudières et les transmissions.
 Dans les derniers jours du mois de mai, M. Pierre Lucas travailla chez M. Réaux, mécanicien, rue de Brest. Le lundi 28 mai, comme M. Réaux l'a vérifié à l'aide de ses livres, il effectua un travail de forge pour la galerie d'une carosserie d'auto pour Seznec et, le travail terminé, il porta la galerie chez celui-ci, aidé d'un jeune ouvrier de M. Réaux. Ce jour-là, le chauffeur Samson était en route avec le camion et tous les ouvriers se trouvaient au bois de Pennelé. La voiture Cadillac était dans le chemin conduisant au bas de la sci[e]rie. Tous ces faits, signalés par M. Baron, ont d'ailleurs été confirmés par Mme Seznec et le chauffeur. Mais M. Pierre Lucas confirme que la voiture Cadillac n'aurait pas pu trouver place dans le garage ce jour-là, car il était absolument encombré. De plus, il avait constaté plusieurs fois que lorsque Seznec rentrait tard en auto, après le départ du chauffeur Samson, qui chaque soir fermait le garage et emportait la clef, il garait la voiture dans ce chemin, d'où elle n'était pas visible de la route. C'était une bonne précaution pour éviter de tenter les voleurs. M. Lucas se souvient en effet qu'une magnéto avait été volée sur un tracteur Renault qu'il avait laissé momentanément sur le terre-plein bordant la route près du garage.
 Il a la certitude absolue que la Cadillac n'a été démontée au garage que le lendemain, 29 mai, d'accord en cela avec le chauffeur et Mme Seznec, et avant de la rentrer, Seznec et lui se sont rendus avec la voiture jusqu'à Pont Traon, sur la route de Brest, pour voir comment elle se comportait, car le moteur marchait mal. La voiture était très sale, comme une voiture ayant beaucoup roulé, mais elle ne présentait aucune trace suspecte. Personne ne l'a encore nettoyée depuis son retour, comme on pourrait s'en rendre compte au garage Huitric, si la voiture n'était pas recouverte d'une bâche et mise sous scellés.

Rien d'anormal à la chaudière

 Pour ce qui est de la chaudière, s'il est vrai que Baron l'a trouvée chaude en y pénétrant suivant les instructions de Seznec, il n'y a rien d'étonnant à cela, car une chaudière comme celle-là, d'une force de 100 chevaux et solidement briquetée, peut conserver la chaleur pendant prés d'une semaine, après avoir été en service pendant plusieurs jours. Des experts pourraient faire l'expérience.
 Au sujet du palan, il est bien exact qu'on en a monté un pour soulever la machine, la fosse étant occupée, mais c'est plusieurs jours après le retour de la Cadillac et pour y effectuer une réparation.
 Enfin, sur la question des fumées, M. Lucas déclare que le foyer de la chaudière était toujours bourré de bois, de sciure, de chiffons gras qu'on allumait le soir habituellement pour que le lendemain, à la première heure, la machine fût sous pression.
 M. le juge d'instruction Campion entendra jeudi M. Paul Baron et M. Pierre Lucas et les mettra en présence de leur ancien patron.
 Samedi, il recueillera les dépositions du chef de gare et du facteur mixte de Houdan et les confrontera avec Seznec. Cette journée paraît devoir être intéressante.

Lundi 3 septembre 1923

2 septembre 1923 | 4 septembre 1923
PRESSE  : L'Ouest-Éclair

L'Ouest-Éclair, 3 septembre 1923, page 2.

SEZNEC A-T-IL INCINÉRÉ LE CORPS DE SA VICTIME  ?

 MORLAIX, 2 septembre. — (De no[t]re envoyé spécial.) — Etant donné l'importance des déclarations faites hier par M. Paul Baron, qui avait travaillé chez Seznec comme affûteur de scies, nous sommes allé ce matin nous entretenir à leur sujet avec M. Raymond Samson, chauffeur de Seznec, et avec Mme Seznec.
 Les indications de M. Baron relatives à l'automobile seraient en grande partie inexactes. Quand Seznec est revenu de son voyage avec la Cadillac, il ne pouvait la mettre dans le garage qui était encombré par quatre autres voitures, un camion, une carrosserie en cours de fabrication, divers outils et des bidons. On ne pouvait non plus la laisser aux abords de la route ni sur le terre-plein du chantier, car celui-ci n'a pas de clôture du côté de la route. La voiture fut donc avancée d'une quarantaine de mètres dans le chemin qui conduit au bas de la scierie. Ce chemin descend rapidement  ; la voitur[e] n'était plus en vue de la route et il n'y avait plus de danger de vol.
 Si M. Baron n'avait jamais vu la Cadillac à cet endroit jusqu'alors, c'est qu'auparavant cette voiture était à Landerneau.
 Il est faux que la Cadillac ait été remontée le lundi 28 mai, car ce jour-là M. Samson s'en est servi. Ce n'est que le lendemain, 29 mai, que l'automobile a été remontée par Seznec et M. Samson, celui-ci ayant dit au préalable à son patron qu'il n'avait pas à s'en servir ce jour-là. Pour la faire entrer au garage, on dut faire sortir deux autres automobiles qui s'y trouvaient et on les conduisit dans le bas de la scierie, sous un petit hangar qui était près du moulin à eau et où ces voitures se trouvent encore, comme nous les y avons remarquées nous-mêmes à plusieurs reprises. Le moteur de la Cadillac cognait un peu lorsqu'on l'a remis en marche, mais on put néanmoins y parvenir. La voiture était sale et M. Samson proposa à Seznec de la nettoyer  ; celui-ci répondit que c'était inutile parce qu'or devait changer la carrosserie. En tout cas, M. Baron n'aida pas à rentrer la voiture.
 Ce n'est que quelques jours après qu'on installa un palan pour démonter une bielle dont le coussinet était fendu. Le travail dura une huitaine de jours, il n'était pas encore terminé lorsque la police vint prendre cette pièce pour conduire la voiture au garage Huitric. Le palan ne fut donc pas installé le 28 mai et lorsqu'il le fut, M. Baron ne prêta pas son concours.
 Pour ce qui est de la chaudière, M. Samson n'a jamais vu Seznec vider les cendres. C'était M. Samson qui s'occupait de la chaudière, il ne peut dire quel jour elle fut allumée pour la dernière fois, car son calepin, sur lequel il inscrivait tout ce qui avait trait à sa machine, a été saisi par M. le commissaire Cunat. Il nous fait observer qu'une masse comme celle de la chaudière, reste chaude assez longtemps  ; vingt-quatre heures après que le feu est éteint, il y a encore 5 kilos de pression.
 Jamais M. Baron ne s'est occupé d'enlever les cendres, opération à laquelle on procédait périodiquement. La police a vidé elle-même les cendres et a passé les cendres au tamis. M. Samson ne pense pas que la chaudière ait pu être allumée par quelqu'un d'autre que lui, car il s'en serait aperçu.

Ce que dit Mme Seznec

 Voici maintenant les observations de Mme Seznec  :
 Les allégations de M. Baron, relatives aux ordres transmis par Angèle Labigou sont exactes. Ce jour-là, M. Baron était occupé à réparer des chaînes, il n'avait rien à affûter  ; c'est pourquoi on lui avait demandé d'aller donner la main au personnel qui travaillait au bois de Pennelé. Il refusa d'y aller, on n'insista pas. Mme Seznec confirme les déclarations de son chauffeur, en disant que l'on n'a remonté la voiture que le mardi 29 et non la veille. Elle resta toute la journée du lundi sous ses yeux en plein air, ce qui prouve qu'on n'avait rien à cacher.
 Pour ce qui est de la chaudière, Mme Seznec ne croit absolument pas aux allégations de M. Baron, d'après lequel la chaudière aurait été nettoyée pur Seznec et nettoyée à nouveau par M. Baron. Celui-ci ne s'est occupé qu'un[e] seule fois de la chaudière en l'absence de M. Samson  ; il travailla pendant deux heures au chauffage de la machine et c'est tout. M. Samson nous a confirmé ce détail.
 Mme Seznec nous déclare que, bon ouvrier, M. Baron n'était pas un méchant homme. Elle ne comprend pas pourquoi il a raconté cette histoire ou plutôt ce ne peut être que la fille de M. Baron qui l'aura répandue dans l'usine où elle travaille.

Ce que dit un expert

 PARIS, 2 septembre. — On se souvient qu'à propos de l'affaire Landru, des experiences furent faites à l'effet de savoir si un corps humain pouvait être réduit totalement en cendres dans un foyer sans laisser de traces.
 Un de nos confrères de la presse a vu ce matin M. Duchemont, un des experts fumistes qui furent chargés par la justice d'éclaircir ce point important de l'enquête et lui a demandé si Seznec aurait pu, dans la petite chaufferie de sa scierie, réduire à rien le cadavre de M. Quemeneur. Fort des constatations précédentes, M. Duchemont a répondu  :
 Il a été prouvé d'une façon catégorique, lors de l'instruction de l'affaire Landru, qu'un criminel pouvait détruire en totalité le corps de sa victime dans le foyer d'une cuisinière moyenne. Huit heures de feu continu suffisent à réduire en cendres un cadavre de dimensions ordinaires. Ces cendres qui peuvent dissimuler des restes d'os calcinés, sont facilement triables et les déchets récalcitrants, soumis à une autre «  cuisson  », se résolvent cette fois en poussières.
 «  En résumé, une demi-journée de travail suffit pour faire disparaître la plus petite trace d'un corps.
 «  Dans une chaufferie dont le foyer est plus ardent et plus large, l'anéantissement est encore plus aisé  ; c'est l'affaire d'une soirée. Seznec a pu activer la destruction du corps en l'imbibant d'essence. La chaudière forme four crématoire, c'est le procédé le plus sûr de destruction et le plus rapide  ; il permet d'opérer sans complice.  »

Dimanche 2 septembre 1923

1er septembre 1923 | 3 septembre 1923
PRESSE  : L'Ouest-Éclair

L'Ouest-Éclair, 2 septembre 1923, page 2.

UNE ÉTRANGE RÉVÉLATION
D'UN ANCIEN OUVRIER DE SEZNEC

Pourquoi Seznec avait-il garé son auto
auprès de la chaufferie en revenant de Dreux  ?

Comment expliquer que la chaudière qui n'avait
pas été allumée par les ouvriers était chaude  ?

 MORLAIX, 1er septembre. — (De notre envoyé spécial). — Ayant appris ce matin qu'un ancien ouvrier de Seznec serait disposé à des révélations, nous sommes allé l'écouter incontinent. Il s'agit de M. Paul Baron, qui était depuis un an affûteur de scies chez Seznec lorsque les événements obligèrent celui-ci à licencier son personnel. M. Baron nous fait l'exposé suivant  :
 Le lundi 28 mai au matin, en reprenant leur travail, quelques ouvriers et lui-même ont vu l'automobile de leur patron, qu'ils savaient en voyage depuis quelques jours, garée au bas du chantier de la chaufferie, à un endroit où on ne la plaçait jamais d'habitude. Peu après, Angèle Labigou, la domestique, vint donner aux ouvriers les instructions de Seznec. Ils devaient TOUS se rendre au bois de Pennelé, en Saint-Martin-des-Champs, pour y travailler à une coupe de bois. M. Baron lui répondit que son métier n'était pas de remuer du bois et qu'il n'irait pas. Il resta donc au chantier. Angèle lui dit alors que le patron était couché et qu'il ne le verrait sans doute pas. Il était rentré fatigué, n'ayant pas dormi depuis deux jours.
 Dans l'après-midi, Seznec s'étant levé, vint au chantier, se rendit immédiatement près de la voiture, la fit remonter sur le terre-plein et la mit au garage. Dans ce dernier local, M. Baron aida à installer un palan pour soulever l'automobile. Seznec, avec l'aide de son chauffeur, se mit à démonter toute la voiture, capote comprise et à la nettoyer.
 Deux ou trois jours après, il ne se souvient pas exactement, Seznec dit à M. Baron qu'il faudrait vider la chaudière de la chaufferie et, tandis que l'ouvrier terminait le travail qu'il avait en mains, Seznec se mit à faire lui-même la besogne en manches de chemise. M. Baron le vit emporter les cendres avec sa brouette. Ensuite Seznec vint lui dire qu'il fallait entrer dans la chaudière pour la nettoyer à fond et la vider complètement.
M. Baron, en y entrant, fut surpris de la trouver chaude, étant donné qu'elle n'avait pas été allumée depuis le départ de Seznec, une huitaine de jours auparavant. Il fut obligé d'ouvrir le volet d'aération pour ne pas étouffer.
 Rapprochons simplement ce récit des fumées qui auraient été vues peu après le retour de Seznec. M. Campion s'est entretenu avec M. le commissaire François au sujet de ce nouveau témoignage.

Mme Seznec est interrogée

 Mme Seznec fut informée ce matin que M. le Juge d'Instruction Campion désirait la questionner à nouveau dans la matinée même, avant le nouvel interrogatoire de son mari, prévu pour cet après-midi. Bien que légèrement souffrante, Mme Seznec se rendit aussitôt au Palais, vers 10 heures, accompagnée de sa fille cadette.
 Le magistrat instructeur lui demanda de nouvelles précisions au sujet des dollars pour les rapprocher des renseignements que lui avait fournis hier à ce sujet la domestique Angèle Labigou.
 Mme Seznec a confirmé les indications relatives à la boîte des dollars, mais celle-ci pesait au moins 5 kilos. Remarquons que s'il y avait bien une somme de 65.000 francs en dollars, au cours actuel, la boîte devait être d'environ 6  k.  500.
  Le magistrat instructeur a mis sous les yeux de Mme Seznec la longue lettre de son mari, saisie dans le coulisseau du sac à linge et M. Jézéquel, greffier, en a fait la lecture intégrale. M. Campion en a alors exposé toute la gravité à Mme Seznec, ajoutant  : «  Votre mari qui doit bien connaître votre caractère, a-t-il pu croire que vous vous seriez prêtée à de telles manœuvres  ?  »
 «  Jamais je n'y aurais consenti, a répliqué Mme Seznec, avec un accent de sincérité. Mon mari s'est trompé sur ce point parce que tous ces événements ont dû lui troubler l'esprit. Autrement, il n'aurait jamais eu une telle idée.  »
 M. le Juge d'Instruction lui a demandé si avant cette dernière lettre interceptée, elle n'en aurait pas reçu une ou plusieurs autres par ce même stratagème ou par tout autre moyen irrégulier  : elle a affirmé que non.
 Le parquet aurait-il laissé passer volontairement une correspondance frauduleuse reconnue anodine  ? Nous n'avons pas pu pénétrer ce secret.
 Enfin, le magistrat Instructeur a fait savoir à Mme Seznec qu'elle ne pourrait plus voir son mari qui est maintenant en cellule.
 Mme Seznec, que nous voyons à sa sortie du Palais, vers midi, est encore toute émue de cette dernière nouvelle  : «  Guillaume qui est d'une frêle constitution, nous dit-elle, pourrait bien ne pas résister à un pareil régime. Sans parler d'une fièvre typhoïde l'an dernier, il a eu une congestion pulmonaire voici quatre ans et son médecin déclara à ce moment qu il devait prendre de grands ménagements. Or, il couche maintenant sur une paillasse, sans draps, avec une couverture, et il est exposé à l'humidité et aux courants d'air.  »

Me Pouliquen et Mlle Quemeneur sont confrontés avec Seznec

 Les dépositions de Me Pouliquen et de Mlle Quemeneur reportées à cet après-midi n'ont présenté que peu d'intérêt, de même que les confrontations avec Seznec.
 Me Pouliquen, notaire à Pont-l'Abbé, beau-frère du disparu, et Mlle Quemeneur, sœur de celui-ci, expriment au juge d'instruction leur étonnement que leur parent, ait sollicité, sans les prévenir ni les mettre au courant un emprunt de 150.000 francs à la Banque Bretonne de Brest pour réaliser l'affaire d'automobiles américaines.
 Cependant, ce fait est certain puisqu'il est reconnu par M. Salaün, directeur de la Banque, qui n'accorda pas les fonds, n'ayant pas eu confiance en l'affaire. Me Pouliquen pense que son beau-frère songea à ce moment-là à lui demander les 60.000 francs. En arrivant à Rennes, par la train de midi, le 24 mai, M. Quemeneur aurait mis son projet à exécution en lui demandant la somme par télégramme, mais sans lui indiquer où il fallait l'envoyer. Sur ces entrefaites, Seznec serait arrivé à Rennes, en automobile, dans le courant de l'après-midi du même jour et aurait influencé M. Quemeneur qui téléphona alors à son beau-frère pour le prier d'adresser un chèque de 60.000  frs. au bureau de poste du boulevard Malesherbes.
 Seznec, confronté a maintenu ses déclarations antérieures et a soutenu qu'il n'avait nullement conseillé M. Quemeneur en quoi que ce soit et que ce dernier avait pris l'initiative de la demande d'envoi du chèque au bureau du poste du boulevard Malesherbes  ; et même, qu'il avait déjà téléphoné à son beau-frère à ce sujet lorsqu'il est arrivé à Rennes.
 Une foule très dense se pressait aux abords du Tribunal à la sortie du prisonnier qui était entre le maréchal-des-logis Leguen et le gendarme Calvez.
 Ce matin, avant de se rendre au Palais de Justice, Mme Seznec avait reçu la visite de Me Vérant, notaire et Me Belz, avoué liquidateur, au sujet de ses intérêts.
 Me Belz nous a déclaré que, dans le courant de ce mois, deux réunions des créanciers auront lieu à quelques jours d'intervalle. Il reste probable que la situation financière de Seznec se soldera par un actif appréciable.

Fausse alerte dans la région de Houdan

 PARIS, 1er septembre. — M. Vidal a été appelé inopinément à partir pour la région de Houdan, afin d'effectuer certaines vérifications à un endroit où la terre avait été fraîchement remuée et d'où se dégageait une odeur cadavérique. Les recherches n'ont donné aucun résultat  ; les émanations provenaient tout simplement de champignons.

Samedi 1er septembre 1923

11 juillet 1923 | 2 septembre 1923
PRESSE  : L'Ouest-Éclair

L'Ouest-Éclair, 1er septembre 1923, page 2.

APRÈS LA TENTATIVE D'ÉVASION DE SEZNEC

Monsieur Campion poursuit l'audition des témoins

 MORLAIX, 31 août. — (De notre envoyé spécial). — Me Le Hire, avocat de Seznec, avisé par télégramme de la tentative d'évasion de son client, est rentré à Morlaix dès hier soir et s'est aussitôt mis en rapport avec le Parquet. M. Campion, juge d'instruction et Me Le Hire se sont rendus ce matin à la prison de Creach-Joly. L'inculpé qui était abattu, s'est senti réconforté par la présence de son défenseur. Comme le magistrat instructeur le pressait de questions et le poussait dans la voie des aveux il a eu un sursaut d'énergie, en déclarant d'une voix forte  : «  Vous voulez me faire parler, mais je ne dirai rien, car je n'ai rien à dire.  »
 Seznec a seulement fourni des explications sur ses préparatifs de fuite. Comme nous l'avons dit, il aurait escaladé le mur de la prison du côté de la cour  ; il serait monté sur le mur en établissant un échafaudage avec des tables et des étagères, qui se trouvaient dans la salle de travail des détenus et serait descendu sur la rue, en se servant des draps de lit roulés en corde. Il n'a rien voulu dire de ses intentions une fois dehors. Peut-être n'était-il pas lui-même exactement fixé s'il n'avait pas en vue une besogne très précise à Traon-ar-Velin.
 L'inculpé qui, auparavant, se trouvait dans une chambre de prévenu, la plus confortable de l'établissement, est maintenant dans une cellule. Il n'a plus l'usage de ses vêtements, mais il a revêtu la bure et le pantalon de treillis sans bretelles comme tous les détenus, ce qui rend plus difficile toute tentative d'évasion.
 Me Le Hire lui a fait remarquer combien il avait aggravé son cas en commettant cette nouvelle maladresse. Il s'est exprimé de même auprès de Mme Sez[ne]c, qu'il est allé voir sans retard.
 Nous sommes allé dans la matinée recueillir les impressions de Mme Seznec. Connaissant le caractère de son mari, elle s'attendait, dit-elle, surtout depuis une quinzaine de jours, à une tentative d'évasion. Son mari, nerveux, impulsif, ne pouvant rester inactif, doit actuellement trépigner d'impatience. Il n'avait rien à cacher, ni à chercher à Traon-ar-Velin. S'il voulait s'échapper, ce devait être uniquement pour s'enfuir loin, très loin, avec l'automobile, afin de ne pas se laisser condamner injustement puisque une fatalité inexorable semble vouloir l'accabler.
 Telle est la substance des déclarations de Mme Seznec.

Le chauffeur et la domestique de Seznec à l'instruction

 Cet après-midi, le magistrat instructeur a entendu successivement le chauffeur de Seznec, Raymond Samson, âgé de 38 ans, et la domestique, Angèle Labigou. M. Campion s'attache toujours à la date du 20 juin, bien que la présence de Seznec au Havre soit presque aussi bien prouvée maintenant pour la journée du 20 juin que pour celle du 13 juin.
 M. Samson ne se souvient de rien pour le 20 juin, car son patron s'absentait souvent. Mais Angèle Labigou affirme que Seznec était à son domicile ce jour-là, du moins dans l'après-midi, car dans la matinée, M. Lesteven était venu le voir sans le trouver. Elle se souvient que son maître est rentré ce jour-là à midi pour le repas.
 M. le juge d'instruction a questionné le chauffeur sur sa tentative de communication avec Seznec lorsqu'il a tenu d'une manière bien insolite à accompagner le garçon livreur d'une maison de confections qui apportait un costume à Seznec. M. Samson confirme qu'il était chargé par Mme Seznec de demander des instructions à son mari au sujet des pistons neufs à commander pour le camion qui devait être mis promptement en état.
 Le garçon livreur de cette maison d'habillement a été également entendu accessoirement par M. Campion.
 Angèle Labigou affirme n'avoir pas lavé ni nettoyé de vêtements au retour de Seznec le 27 mai. Elles les a seulement brossés et n'a remarqué aucun[e] tache. Quant au pantalon de toile bleue qui avait été remarqué dans l'automobile parmi les accessoires au cours des premières perquisitions et qu'on trouva ensuite derrière un casier à lapins, elle déclare n'avoir pas eu l'intention de le dissimuler.

La boîte aux dollars

 Angèle Labigou a bien vu les dollars en octobre ou novembre et les a soupesés. Il y en avait bien plus d'un kilo, peut-être même deux kilos. Ils étaient dans une boîte en carton de couleur verte, de 40 à 45 centimètres de longueur, de 15 centimètres de largeur environ et de 10 centimètres de hauteur. La boîte n'était pas entièrement remplie  ; cette boîte n'aurait donc pas pu être mise dans la poche d'un pardessus comme il avait été raconté. Mais, il est possible que ce ne soit pas dans cette boîte qu'aient été placés les dollars lorsque Seznec partit en automobile pour Brest avec M. Quemeneur le 22 mai, en vue de l'établissement de l'acte de vente de la propriété de Traon-nez-en-Plourivo.
 Rappelons que d'après Seznec les dollars étaient ce jour-là dans une boîte en carton, de couleur imitant le cuir avec un petit fermoir en métal et une lanière en cuir et les dollars la remplissaient exactement. Elle devait donc être plus petite et de nature à entrer dans la poche d'un pardessus à supposer qu'elle ait existé, ainsi que son contenu. Angèle Labigou a entendu parler des dollars pour la dernière fois au début de mai lorsque Mme Seznec lui dit que son mari allait en employer quelques-uns à des achats à l'occasion de la première communion d'une de leurs filles, ainsi que nous l'avons relaté.
 Demain matin, M. Campion entendra à nouveau Me Pouliquen, notaire à Pont-Labbé, beau-frère du disparu et Mlle Quemeneur, sœur de celui-ci, et il les confrontera dans l'après-midi avec Seznec.

Mercredi 11 juillet 1923

6 juillet 1923 | 1er septembre 1923
PRESSE : Le Petit Parisien

Le Petit Parisien, 11 juillet 1923, page 1.

SEZNEC VA ÊTRE TRANSFÉRÉ À MORLAIX

Des témoignages contradictoires laissent, à nouveau,
supposer qu'il eut, peut-être, des complices

 Morlaix, 10 juillet (de notre envoyé spécial.)
 L'ordre de transfert de Seznec a été envoyé ce soir à Paris. L'inculpé arrivera à Morlaix dans deux ou trois jours et sera immédiatement mis au secret.
 On prévoit que l'enquête en Bretagne sera longue, difficile ; on dit même qu'elle pourrait aboutir à de sensationnelles surprises. Mais que ne dit-on pas ?
 Il faut bien convenir que de nouveaux faits viennent à chaque heure embrouiller la situation. On en pourra juger par les déclarations que j'ai recueillies aujourd'hui.
 Deux sont à la charge de Seznec.
 Le 30 mai dernier, M. Batrude, marchand de machines à écrire à Brest, s'arrête chez le négociant morlaisien ; il est accompagné d'un peintre. Seznec lui demande s'il serait possible de changer le clavier américain d'une machine contre un clavier français. M. Batrude répond que l'opération serait coûteuse et difficile.
 Cette question, pense la justice, n'est pas naturelle.
 Quelques jours auparavant, le 15 mai, Seznec avait changé à l'agence du Crédit Lyonnais de Morlaix trois pièces d'or américaines, l'une de quatre dollars, les autres de deux dollars et employé la somme qu'il avait reçue à acheter pour sa fillette une toilette de première communion.
 Début de mise en scène, pense M. Vidal, dont la conviction est que l'inculpé a tenté, ainsi de faire croire à l'existence des quatre mille dollars or dont il devait parler au cours de ses premiers interrogatoires.
 D'un autre côté, j'ai vu cinq hommes d'affaires très honorables qui étaient en relations avec M. Quémeneur et avec Seznec. Deux d'entre eux étaient même les conseils de l'assassin présumé et de sa victime, Ils croient que l'éc[r]iture du télégramme adressé à Mlle Quémeneur et les signatures des deux actes de la vente de Plourivo sont de la main de M. Quémeneur.
 La famille du conseiller général, on le sait, affirme le contraire. Seznec écrit, assure-t-on, lourdement, sans aucun délié. Et si le télégramme, si les signatures de l'acte ne sont point de lui, on est amené à admettre l'existence d'un complice dont le rôle reste à déterminer.
 Un autre témoignage paraît favorable à Seznec. Celui de M. Salaün, fondé de pouvoir de la Banque Bretonne à Brest.
 — Lorsque M. Quémeneur, m'a dit celui-ci, est venu me voir pour me demander une ouverture de crédit de cent mille francs, sous prétexte de vente d'automobiles au gouvernement des soviets, je lui ai amicalement représenté que l'affaire ne paraissait pas tenir debout, et qu'il eut à se méfier d'une escroquerie. Il se défendit, m'expliquant qu'elle était très sérieuse et qu'il avait déjà rencontré à Paris un agent chargé de conclure les marchés, qui était l'homme le plus sérieux du monde.
 Je n'insistai pas. Mais il me semble évident que s'il se fût agi d'une combinaison ourdie par Seznec, M. Quémeneur eût, au moins, prononcé le nom de celui-ci.
 Menus incidents que tout cela, Mais ils ne sont pas à négliger, étant acquis que les ténèbres dont s'entoure la disparition de M. Quémeneur ne se di[ss]ipent pas, bien au contraire.

Mardi 3 juillet 1923

2 juillet 1923 | 6 juillet 1923
PRESSE  : Le Journal - Le Matin - Le Petit Parisien

LES CHIENS DE POLICE À LA RECHERCHE
DU CADAVRE DE M. QUÉMENEUR

Le Journal, 3 juillet 1923, page 1.

Un document capital  : la dépêche du Havre

Fac-similé du télégramme envoyé du Havre le 13 juin à la sœur de M. Quémeneur, alors que, d’après les conclusions de l’instruction, celui-ci était déjà mort. Qui l’a rédigé  ? Évidemment celui qui est allé au Havre «  perdre  » la valise de M. Quémeneur. S’il est démontré qu’il est de la main de Seznec, celui-ci ne pourra plus nier le crime. En bas, trois photographies de Seznec, prises hier1.

[DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL]

 DREUX, 2 juillet. — L’automobile de la Sûreté générale continue de sillonner la région de Dreux à la Queue-les-Yvelines. Dans la seule journée d’hier on a noté cinq fois son passage à Houdan. Cette randonnée incessante et qui menace de se prolonger quelques jours encore, a pour but principal de retrouver le cadavre de M. Quémeneur. Elle n’a permis, jusqu’ici, que la découverte du cadavre d’un veau  !

La dépouille d’un veau  !

 Le plus sérieusement du monde, la chose est arrivée aux abords du village de Chérisy. Un cultivateur de l’endroit, M. Henri Patriarche, avait, rassemblant ses souvenirs, déclaré que sur la fin du mois dernier2 une odeur macabre et tenace frappa ceux qui passèrent, à trois kilomètres de Dreux, près de la côte de Lary. Cette déclaration, jointe à celles d’un laitier de Dreux et du gendarme Aggrabal3, motiva aujourd’hui une orientation nouvelle des recherches. C’est à 2  h.  30, de l’après-midi, en présence de MM. Romillat, procureur de la République, Girod, juge d’instruction, et Vidal, arrivé de Paris le matin même, que des fouilles furent organisées aux lieux indiqués. Inspecteurs et gendarmes s’élancèrent dans les taillis et les fourrés qui bordent la route. Les chiens de police, à leurs côtés, humaient le sol. M. Patriarche renouvelait ses déclarations aux magistrats. «  C’est ben là, qu’je vous dis.  » L’attente fut courte. Après quelques minutes, les policiers revenaient et annonçaient gaiement la nature de leur trouvaille  : la pauvre dépouille d’un veau, dont il ne restait d’ailleurs que quelques ossements et le cuir desséché.
 D’autres recherches, conduites autour des étangs de Gambais, car le drame actuel emprunte le cadre tristement célèbre où Landru se révéla, n’ont pas donné davantage de résultats.
 Mais si l’enquête judiciaire n’apporte aucune nouveauté quant au malheureux destin de M. Quémeneur, elle a, aujourd’hui encore, fourni à l’accusation un surcroît de preuves de la culpabilité, désormais admise, de Seznec.

Des témoignages

 Une audition du garagiste Hodey, de Dreux, où s’arrêta Seznec en venant de Morlaix et en y retournant, a précisé certains détails dans l’esprit de M. Vidal.
 «  Quand Seznec m’a donné la première fois sa voiture à réparer, dit M. Hodey, il paraissait très soucieux d’arriver rapidement à Paris. «  Croyez-vous que nous y arriverons  ?  » me demanda-t-il. Moi, je lui réponds  : «  Je le crois tellement que je vais, si vous le voulez bien, amener moi-même votre voiture à Paris. Vous n’avez qu’à prendre le train, et demain votre auto vous rejoindra.  » Mais aussitôt il changea d’attitude et il ne fut plus question de douter des qualités de l’auto.  »
 M. Hodey a également remarqué que le lendemain, lorsque Seznec revint seul, le dessous de sa voiture était maculé de goudron. Il sautait aux yeux que Seznec avait parcouru à toute allure une route fraîchement goudronnée. Ce détail important va sans doute permettre — une fois connue la route ainsi goudronnée le 25 mai — de localiser les recherches.
 Enfin, le garagiste de la Queue-les-Yvelines, M. Coulon4, interrogé de nouveau, a indiqué que Seznec, en s’arrêtant chez lui le 26 au matin, lui avait emprunté un cric. Or, M. Hodey affirme, lui qui a inspecté l’auto de Seznec dans tous les sens, que la veille celui-ci possédait un cric. Et aussitôt la question se pose  : est-ce de ce cric que Seznec s’est servi pour se débarrasser de son compagnon  ?
 Mais on n’en est plus à compter les contradictions de cet homme. Appelé à Paris par M. Vidal, Seznec, on s’en souvient, s’était arrêté dans un café voisin de la gare Montparnasse. Il portait une mallette à la main, qu’il confia au tenancier du café. Quand M. Vidal lui demanda s’il n’avait rien apporté de Brest5, paquet ou bagage, il répondit négativement. Qu’avait-il à cacher dans cette mallette  ? On croit le savoir depuis hier  : on a, en effet, retrouvé parmi du linge trois feuillets détachés d’un carnet. Des indications, qui coïncident curieusement avec celles que l’on releva sur le carnet de Quémeneur, y sont notées d’une écriture à peu près identique pour laquelle son auteur s’est servi d’un même crayon-encre. Enfin, sur une page, divisée en deux colonnes, où on lit, au-dessus de chacune d’elles  : Frais Seznec, Frais Quémeneur, on a relevé, colonne Quémeneur, ces mots  : Pris le train à Dreux. On demande à Seznec  : Qui écrivit cela  ? Je l’ignore, répond-il.
 Voilà déjà bien des faits qui le condamnent. Hier, cependant, M. Vidal s’est rendu, de toute la rapidité de son auto, au village de Grignon, où il est arrivé assez tard. Il y a reçu la déclaration de la tenancière de l’hôtel Laurisson6 qui, dans la nuit du 25 au 26, avait suppléé sa tante, gérante de l’hôtel de la Queue-les-Yvelines, où Seznec s’est arrêté.
 Cette déclaration, dont l’importance est capitale, va être incessamment contrôlée. Elle comporterait, un élément décisif de l’affaire qui nous occupe. — A.  L.

___
1. La veille de la rédaction de l’article, c’est-à-dire le 1er juillet.
2. Le mois de mai. Si cette odeur avait été remarquée quelques jours plus tôt, fin juin, le cadavre d’un veau en état de décomposition avancée n’en aurait pas été considéré comme la source probable et M. Patriarche n’aurait pas eu besoin de «  rassembl[er] ses souvenirs  » pour la situer dans le temps. De plus, Le Matin du même jour situe les faits environ une semaine après le 25 mai et Le Petit Parisien les place au début du mois de juin.
3. François Abgrall.
4. Édouard Coulomb.
5. En réalité de Morlaix, par le train de Brest.
6. Nourisson.

LA DISPARITION DE M. QUEMENEUR

Le Matin, 3 juillet 1923, pages 1 et 3.

Des battues sans résultat entre Houdan et Dreux

Les chiens de police n’ont trouvé qu’un cadavre de veau

L’ENQUÊTE A CHERISY
 1. Le témoin PATRIARCHE. — 2. M.  ROMMILLAT, procureur de la République. — 3. M.  VIDAL, commissaire à la Sûreté générale.

 DREUX, 2 juillet. — Par téléphone — Secondés par les gendarmes, les gardes champêtres et des particuliers, ayant même fait appel, pour la circonstance, au concours de quelques gars débrouillards peut-être un peu braconniers, les inspecteurs de la Sûreté générale ont continué à fouiller le bois des Quatre-Piliers, dont les taillis s’étendent en bordure de la route de Brest à Paris entre Houdan et la Queue-les-Yvelines.
 Vers midi, alors qu’il déjeunait dans un hôtel de Houdan, le commissaire Vidal reçut un renseignement qui lui parut lors d’un intérêt capital.
 Ce renseignement émanait du parquet de Dreux. M. Rommillat, procureur de la République, et M. Girod, juge d’instruction, avaient été avisés, dimanche, que divers habitants de Cherisy, petit bourg distant de Dreux de 4 kilomètres, avaient constaté, une huitaine de jours après la date où se place la disparition de M. Quemeneur, qu’une odeur de cadavre en décomposition s’était dégagée durant un certain temps d’un taillis qui, à 1.500 mètres de Cherisy et à 3 kilomètres de Dreux, sépare la voie ferrée de la route nationale.
 Le fait avait été confirmé par le gendarme Abgrall, originaire de Landerneau comme M. Quemeneur, qu’il connaît d’ailleurs particulièrement. Enfin, un autre habitant de Cherisy avait signalé, ce qui ajoutait encore à l’intérêt de l’affaire, que quelques jours avant que fût constatée cette odeur suspecte, il avait aperçu, sur la route de Brest-Paris, non loin du taillis, des flaques de sang s’étendant sur cinquante mètres environ  ; fait plus étrange encore, le même témoin étant, le 3 juin, occupé dans un champ, avait vu une automobile à carrosserie noire, torpédo identique à celle de Seznec, stopper aux abords du fourré. Un homme, grand, mince, sec, répondant au signalement de Seznec, en était descendu et avait pénétré dans le taillis où il était demeuré un bon moment  ; remonté en voiture, il était parti vers Cherisy d’abord, puis, faisant demi-tour au village, il s’était définitivement éloigné vers Dreux.
 M. Vidal et quelques-uns de ses inspecteurs quittaient aussitôt Houdan en automobile. À une allure de record, ils gagnèrent Cherisy. Le village fut dépassé, les autos s’arrêtèrent à la côte du Lary, entre Conteville et Cherisy. Un groupe d’hommes nombreux attendait les policiers sur la route. C’étaient MM. Rommillat, procureur de la République  ; Girod, juge d’instruction  ; le commissaire Beaumelou, de Dreux, les gendarmes et quelques sergents de ville de cette localité, avec de nombreux chiens policiers, et, enfin, les témoins amenés de Cherisy. Sur place ces derniers précisèrent le point d’où leur avaient paru se dégager les odeurs. L’endroit était sinistre à souhait  : un ravin profond recouvert de broussailles et d’une impénétrable végétation bordant la voie ferrée. On décida de battre immédiatement le coin.
 Les chiens, démuselés, excités par leurs conducteurs, eurent tôt fait de courir vers une masse informe cachée sous les broussailles et que recouvraient de vieux morceaux de sacs. C’était bien un cadavre mais non celui qu’on recherchait. On se trouvait tout simplement en présence de la dépouille d’un veau que son propriétaire, quelque paysan des environs, était venu déposer là pour s’éviter les fatigues d’un pénible ensevelissement.

UN AUTRE MENSONGE DE SEZNEC

Son auto n’était pas en mauvais état

 Profitant de ce qu’il se trouvait à proximité de Dreux, le commissaire Vidal décida d’entendre à nouveau le mécanicien Oudé1, qui, à deux reprises, le 25 mai, à son passage, et, le lendemain, à son retour vers Brest, répara l’auto de Seznec.
 En quel état était la voiture et que pouvait-on attendre d’elle  ? Telle était la question que le commissaire comptait poser à M. Oudé.
 La réponse fut celle qu’attendait M. Vidal  :
 — L’auto, en bon état, pouvait effectuer sans panne une longue course.
 Et M. Oudé ajouta cette précision. La réparation effectuée, il s’était rendu avec M. Seznec dans un débit de vin de Dreux, où il avait fait au marchand, de bois de Morlaix cette proposition  :
 Si vous n’avez pas confiance en votre voiture, confiez-la-moi. J’ai des pièces de rechange à aller chercher à Paris, Je conduirai votre voiture dans la capitale. Vous aurez, vous, la ressource de vous y rendre par le train. Mais Seznec préféra gagner Paris en auto.
 Pourquoi, dans ces conditions, avait-il, le lendemain matin, abandonné son projet  ? Sans doute parce qu’alors il s’était débarrassé de son compagnon de route après l’avoir dépouillé de son argent. C’est du moins le mobile que la police attribue au crime.

La valise tragique

 L’hypothèse des magistrats et des policiers est en effet que Seznec tua M. Quemeneur aux environs de Houdan. Ils ne sont pas éloignés de croire que le marchand de bois frappa sa victime à coups de cric. M. Quemeneur mort, Seznec, après s’être débarrassé du cadavre, aurait gardé dans la voiture la mallette de celui qu’il venait d’assassiner et dans laquelle, avant d’aller l’abandonner au Havre, il aurait eu soin de glisser un certain nombre de documents ayant pour but d’égarer la justice et de servir les intérêts qui l’auraient poussé à commettre son crime. C’était d’abord le fameux carnet de comptes de M. Quemeneur tenu à jouir jusqu’au 13 juin, alors que depuis le 26 mai on ne retrouvait plus aucune trace du conseiller général. Ensuite l’acte sous seing privé qui, pour une somme relativement minime, rendait Seznec propriétaire du domaine de Taounez (Côte-du-Nord).
 À ce sujet, la brigade mobile de Rennes a nettement établi hier que les deux feuilles timbrées ayant servi à la rédaction de l’acte auraient été achetées par Seznec dans un bureau de tabac de Morlaix, et, suivant le témoignage d’une personne qui va être entendue, l’achat serait postérieur à la disparition de M. Quemeneur. Cette découverte démontrerait péremptoirement le caractère nettement apocryphe non seulement de l’approbatur placé au bas de chaque exemplaire de l’acte, mais de l’acte lui-même. On comprend que pour rendre valable un pareil contrat, il était indispensable que M. Quemeneur disparaisse.
 Afin de vérifier les différents points qui constituent cette hypothèse, en fin d’après-midi, M. Vidal a entendu, à la Queue-les-Yvelines, le mécanicien Coulon2 qui aida, le 26 mai, Seznec a réparer les pneus de sa voiture et qui pour ce travail dut amener un cric de son atelier. Seznec possédait bien un de ces outils, mais pour des raisons qu’il n’a pas fait connaître — son cric était-il taché de sang ou, ainsi qu’il le prétend, l’avait-il égaré la nuit précédente sur la route  ? — il n’en fit point usage.
 Enfin, M. Vidal a entendu, au Petit-Pré, Mlle Carignon3 qui, le 26 mai, à l’hôtel Nourrisson, à la Queue-lez-Yvelines, vit sur la Cadillac de Seznec une mallette répondant au signalement de la mallette de M. Quemeneur.
 — Cette valise est à moi, a affirmé Seznec.
 La police, qui en doute, va aujourd’hui interroger à ce sujet Mme Seznec à Morlaix.

Les chiens policiers inquiètent Seznec

 Seznec, au dépôt où il a passé la nuit, semblait ce matin complètement remis de l’état d’abattement et de fatigue où l’avait plongé son arrestation. Il s’informa auprès d’un inspecteur qui était venu le visiter ce matin du résultat des recherches et demanda si les chiens policiers qu’on employait étaient de quelque utilité.
 — Je doute, dit-il, qu’ils aient assez de flair pour découvrir un cadavre enfermé sous deux mètres de terre.
 Étrange question  ! à laquelle ne crut pas devoir répondre l’inspecteur.
 Déjà une première fois il avait interrogé à ce sujet le brigadier de police de Dreux qui, ces jours derniers, au cours des investigations de M. Vidal, aux environs de Houdan, tenait en laisse un berger d’Alsace réputé fameux parmi les détectives à quatre pattes.
 Aucune décision n’a encore été prise en ce qui concerne le transfert de l’inculpé à Brest, qui est ajourné jusqu’au moment où seront terminées les recherches entreprises et seulement si elles ne donnent pas de résultat. Au cas contraire, si l’on découvrait le cadavre de M. Quemeneur ou toute preuve irréfutable du crime, Seznec serait vraisemblablement conduit au parquet du lieu compétent. Dreux ou Versailles, suivant le cas, et le parquet de Brest devrait alors se dessaisir en faveur de ce parquet.

Le bidon d’essence taché de sang

 BREST, 2 juillet. — À propos des taches remarquées sur le bidon d’essence trouvé dans la voiture automobile qui transporta M. Quemeneur, Mme Seznec déclare que depuis que son mari a eu la figure brûlée, il saigne très facilement de la face. Physiologiquement, cette sensibilité de l’épiderme aurait été reconnue exacte. (Havas.)

___
1. Émile Hodey.
2. Édouard Coulomb.
3. Hélène Conogan.

APRÈS LA DISPARITION DE M. QUÉMENEUR
SEZNEC AVAIT-IL ENCORE DANS SA VOITURE
LA VALISE DU CONSEILLER GÉNÉRAL  ?

Le Petit Parisien, 3 juillet 1923, page 3.

De nouvelles charges ont été relevées contre l’inculpé,
au cours de la journée d’hier

 Si les recherches commencées aux environs de Houdan, dont on lira plus loin le compte rendu, n’ont pas encore permis de retrouver le cadavre de M. Quémeneur, l’enquête a révélé plusieurs charges nouvelles contre son assassin présumé, Guillaume Seznec.
 Celui-ci était arrivé à Paris le 28 juin, à huit heures du matin, pour se rendre à la convocation de M. Vidal. Portant à la main une petite valise d’osier longue de quarante centimètres et large de vingt centimètres environ, il se rendit au café-restaurant de la Ville de Brest, 5, place de Rennes1. Il mangea plusieurs croissants, but un verre de vin blanc et une tasse de café sans se douter qu’à la table voisine, un inspecteur de la sûreté générale épiait ses faits et gestes. Il demanda les journaux, les parcourut hâtivement, avec une évidente curiosité. Puis, ayant réglé son addition, il déposa sa valise à la caisse, en annonçant qu’il viendrait la reprendre le soir même.
 On sait comment il en fut empêché.
 En interrogeant l’inculpé, M. Vidal lui demanda tout à coup  :
 — Vous êtes donc venu de Morlaix sans valise  ?
 — Mais oui, répondit Seznec  ; mon voyage doit être si court  !
 À sa profonde stupéfaction, on lui présenta alors sa petite mallette d’osier. Elle contenait des victuailles et divers papiers  : une lettre de Mlle X..., de Morlaix, qui lui réclamait le remboursement d’une avance de six mille francs venant à échéance à fin juin, et une feuille de papier identique à celles qui composaient le carnet de M. Quémeneur.
 Sur cette feuille, Seznec avait écrit au crayon-encre — bien qu’il eût nié auparavant avoir eu jamais pareil objet en sa possession — deux noms séparés par un trait  : le sien et celui de M. Quémeneur.
 Dans la colonne concernant le disparu figuraient ces mots  : pris le train à Dreux, sans indication de date.
 Sur le carnet de M. Quémeneur une indication semblable existe, avec un prix de billet inexact.
 Ce souci de mise en scène est évident, d’autant plus que, finalement, l’inculpé a déclaré qu’il avait quitté son compagnon de voyage à la gare de Houdan.
 D’autre part, M. Hodet2, le garagiste de Dreux, chez lequel Seznec fit réparer sa voiture le vendredi 25 mai, à huit heures du soir, peu avant la tragique disparition du conseiller général du Finistère, a déclaré que l’automobile était en état d’effectuer un long parcours.
 — Seznec, tandis que mon ouvrier travaillait à la réparation, m’emmena, dit-il, au café. Il me manifesta ses craintes de panne. Je le tranquillisai, lui indiquant qu’il pouvait, s’il le voulait, prendre le train pour Paris et que je lui amènerais sa voiture le lendemain. Il refusa.
 Lorsqu’il repassa par Dreux, le 26, sa voiture était maculée de taches de goudron. Or, à cette époque, on goudronnait deux portions de la route de Paris à Brest, l’une entre Houdan et la Queue-lès-Yvelines, l’autre au delà de bette dernière localité, à Pontchartrain.
 Une déposition de la plus haute importance a été, en outre, recueillie par M. Vidal.
 Mme et Mlle Carrignan3, qui habitent Petit-Pré, près de Plaisir-Grignon, étaient venues remplacer, pendant, quelques jours, leur parente, Mme Nourrisson4, propriétaire de l’hôtel du Croissant, à la Queue-lès-Yvelines, où s’arrêta, le samedi 26 mai, à huit heures du matin, Seznec.
 Mlle Carrignan, qui est âgée de quatorze ans, se souvient fort bien d’avoir vu dans la voiture une valise de cuir jaune, dont elle a donné un signalement qui concorde avec celui de la valise emportée par M. Quémeneur.
 Des précisions ont été demandées d’urgence à Brest et au Havre, car s’il était prouvé que Seznec avait encore, en sa possession, le 26 mai, la valise du disparu, tout son pitoyable système de défense s’écroulerait d’un coup.
 Enfin, on sait maintenant que les deux feuilles de papier timbré qui servirent à la rédaction des actes sous-seing privé de la prétendue vente du domaine de Plourivo ont été achetées à Morlaix, postérieurement, selon toute vraisemblance, à la disparition de M. Quémeneur. Les vérifications en cours ne manqueront pas de fixer ce point dans un très prochain avenir.
 Et dès lors, les présomptions accablantes deviendront des certitudes.

VAINES RECHERCHES

 Dreux, 2 juillet (de notre envoyé spécial.)
 Dès les premières heures ce matin, les recherches entreprisses samedi par les inspecteurs de M. Vidal ont recommencé dans les environs immédiats de la Queue-lès-Yvelines. Il ne faut pas se dissimuler les difficultés qu’offrent ces opérations. La région est particulièrement accidentée avec des taillis touffus, des fondrières nombreuses. Puis il y a les étangs, quantité d’étangs...
 M. Vidal, commissaire à la sûreté générale, est arrivé à Houdan, à midi trente. Il ne devait pas tarder à recueillir de nouveaux témoignages, dont certains ont paru, au premier abord, d’une grande importance. En effet, le parquet de Dreux n’avait pas abandonné l’enquête, et MM. Romillat, procureur de la République, Girod, juge d’instruction, Bouille, commissaire de police, avaient entendu plusieurs personnes se croyant en mesure de fournir à la police des renseignements intéressants.
 Un cultivateur de Chérizy, M. Maurice Patriarche, qui possède des terrains aux environs du lieudit carrières de Chérisy, entre Conteville et Chérizy, à 2  km  500 de Dreux, se dirigeant vers Paris, avait été au passage, dès le début de juin, incommodé par des émanations caractéristiques  ; de même, M. Lachaume, laitier à Dreux, qui, chaque jour, passe sur la route tout près de cet endroit.
 «  Certainement il doit y avoir une charogne du côté droit de la route, non loin de la voie ferrée  », avaient-ils dit à leurs voisins.
 Et quand ces temps derniers, le bruit se répandit que M. Quémeneur avait probablement été assassiné dans la région de Dreux, on se demanda si son cadavre ne gisait pas à l’endroit désigné par MM. Patriarche et Lachaume. ainsi d’ailleurs que par un gendarme de la brigade de Dreux, M. Abgral5.
 Aussi cet après-midi, vers trois heures, toutes les autorités judiciaires se retrouvaient-elles aux carrières de Chérizy. Inspecteurs, gendarmes, chiens de police fouillèrent les buissons, les carrières, les bouquets d’arbres. Soudain un cri, puis des rires. Et un inspecteur de M. Vidal revint, réprimant avec peine son hilarité. Dans un ruisseau comblé par des débris de poteries et de ferrailles, il venait de découvrir, en complet état de putréfaction, le corps d’un veau.
 M. Vidal est tenace, il décida donc de revenir à Dreux pour y entendre les témoins qui avaient déposé devant les magistrats de cette ville, puis de retourner à Chérisy, car si M. Patriarche, présent aux recherches, situait à droite de la route, c’est-à-dire en allant de Houdan à Dreux, l’endroit d’où provenaient les émanations, son fils Henri6, d’accord en cela avec le gendarme Abgral, déclare nettement qu’à la même époque il en perçut qui provenaient du côté gauche. «  Il doit y avoir là un pendu  », aurait-il dit.
 Mais M. Henri Patriarche était absent. Il sera entendu demain, tandis que se continueront les battues.
 On parle aussi d’un autre témoin qui, peu après le 25 mai, jour de la disparition de M. Quémeneur, aurait remarqué des traces de sang sur la route, non loin des fameuses carrières. Cette déposition vaut également d’être élucidée.
 Pour rester dans le domaine des témoignages, il me faut encore citer celui d’un habitant de la région. Le 3 juin, à une heure qu’il ne peut encore préciser, ce témoin aurait vu s’arrêter à la côte de Lary, c’est-à-dire près des carrières, une automobile venant de la direction de Paris. Un individu, dont le signalement correspondrait en tous points à celui de Seznec, en descendit, s’enfonça dans les buissons et y resta à peu près un quart d’heure. Puis, remontant dans son auto, il repartit dans la direction de Dreux. Est-ce l’assassin présumé qui, n’ayant pas suffisamment dissimulé le cadavre de sa victime, serait venu l’inhumer plus profondément  ? Est-ce tout bonnement un touriste  ? Peut-être l’enquête donnera-t-elle des précisions à ce sujet.
 Et l’on ne peut s’empêcher, en présence de toutes ces déclarations, de citer cette phrase de Seznec. Lorsque samedi les inspecteurs quittèrent Dreux pour Houdan avec celui qui n’était encore qu’un simple témoin, le marchand de bois morlaisien ne put retenir un geste d’étonnement en voyant monter dans l’automobile de la sûreté, les deux chiens policiers de M. Bouille, commissaire de Dreux. S’adressant alors à l’inspecteur Tissier7  :
 — Des chiens peuvent-ils trouver un cadavre humain enterré à deux mètres de profondeur  ?
 — Parfaitement, répondit le policier.
 — Ah  ! reprit Seznec.
 Et, avec indifférence, il devait poser la même question sous une forme un peu différente en arrivant à Houdan, puis au dépôt. Simple curiosité, peut-être  ; mais le fait méritait d’être signalé. — Édouard Mas.

La déposition de l’ouvrier sellier... est plutôt vague

 L’ouvrier sellier de la T.C.R.P.8 qui s’était présenté à la police judiciaire, déclarant qu’il avait rencontré le 9 juin à Paris M. Quémeneur, s’est enfin rendu hier à la sûreté générale. Il n’a pu confirmer son premier témoignage et a conclu que son entrevue avec le conseiller général du Finistère datait peut-être du mois de mai.

On crut un instant hier, au Havre,
avoir retrouvé le cadavre de M. Quémeneur

 Le Havre, 2 juillet (dép. Petit Parisien.)
 On a retiré de la mer, ce matin, un cadavre portant à la gorge une profonde blessure. On crut un instant qu’il s’agissait de M. Quémeneur  ; mais le mort avait toutes ses dents, et ses vêtements ne ressemblaient en rien à ceux que portait le disparu.

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1. Aujourd’hui À la Duchesse Anne, 5 place du 18-juin-1940.
2. Émile Hodey.
3. Clémence Conogan, née Rouvray, et sa fille Hélène Conogan.
4. Alexandrine Nourisson, née Rouvray.
5. François Abgrall.
6. Le journaliste a inversé les prénoms du père, Henri, 60 ans, et du fils, Maurice, 26 ans.
7. Albert Séraphin Henri Tissier, né le 28 décembre 1897 à Guérigny, inspecteur à la Sûreté générale, mort le 1er avril 1935 à Houilles.
8. François Le Her, employé de la Société des transports en commun de la région parisienne, qui exploite alors le réseau de tramway de Paris et de sa banlieue depuis le 1er janvier 1921.

Lundi 2 juillet 1923

1er juillet 1923 | 3 juillet 1923

ÉVÉNEMENTS

 Arrivés de Paris tôt le matin, les inspecteurs de la Sûreté générale reprennent les recherches dans la forêt des Quatre-Piliers, près de la Queue-lez-Yvelines, avec l’appui de gendarmes, de gardes champêtres et de particuliers. Des recherches sont également effectuées du côté de l’étang des Bruyères à Gambais1.
 Au Havre, dans la matinée, on retire de la mer le cadavre d’un homme. L’identification avec Pierre Quéméner est écartée car le mort a toutes ses dents2.
 Vers 12 heures 30, le commissaire Vidal arrive à Houdan, où il déjeune dans un hôtel. Il apprend alors l’existence des témoignages recueillis la veille à Dreux, concernant l’odeur macabre remarquée à Chérisy fin mai ou début juin par Henri et Maurice Patriarche, M. Lachaume et le gendarme François Abgrall.
 Vers 14 heures 30, Vidal et ses inspecteurs se rendent sur les lieux. Ils y retrouvent le procureur Romillat, le juge Girod et le commissaire Baumelou3 de Dreux, ainsi qu’Henri Patriarche, des gendarmes et des chiens de police. L’un des inspecteurs de la Sûreté générale découvre rapidement le cadavre d’un veau en état de décomposition avancée, auquel les policiers attribuent l’origine de l’odeur macabre.
 Comme les témoins ne s’étaient pas accordés sur le côté de la route d’où provenait cette odeur, Vidal retourne alors à Dreux pour rencontrer Lachaume et Abgrall. Il en profite pour réentendre le garagiste Émile Hodey. Puis il retourne à Chérisy pour interroger Maurice Patriarche, mais ce dernier est absent et son audition est reportée au lendemain.
 En fin d’après-midi, à la Queue-lez-Yvelines, Édouard Coulomb est réentendu par le commissaire Vidal. Il déclare que Guillaume Seznec lui a emprunté un cric le 26 mai pour les réparations4.
 Dans la soirée, Vidal se rend au village de Plaisir5 pour entendre Hélène Conogan, qui a vu une valise dans la voiture de Seznec le 26 juin6.

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1. Le Matin et Le Petit Parisien du 3 juillet 1923.
2. Le Petit Parisien du 3 juillet 1923.
3. Joseph Pierre Gabriel Baumelou, né le 16 mai 1888 à La Cresse.
4. Le Journal et Le Matin du 3 juillet 1923.
5. Le Petit Parisien du 3 juillet 1923 situe la visite au «  Petit-Pré, près de Plaisir-Grignon  » (qui n’est pas une commune, mais une gare ferroviaire) et Le Journal du même jour «  au village de Grignon  ». Un quartier de Plaisir s’appelle les Petits-Prés. J’ai retrouvé la famille d’Hélène Conogan au village de Plaisir, 5 Grande Rue, dans le recensement de 1921 (elle n’y vivait plus en 1926). Le vieux village de Plaisir, dans la partie nord de la commune, jouxte la section des Petits-Prés. Il est également proche de la gare de Plaisir-Grignon et du village de Grignon (commune de Thiverval-Grignon).
6. Le Matin et Le Petit Parisien du 3 juillet 1923, ainsi que Le Journal des 3 et 4 juillet 1923.

Samedi 30 juin 1923

29 juin 1923 | 1er juillet 1923
PRESSE  : Le Journal

ÉVÉNEMENTS

 Ayant reçu dans la nuit un télégramme de la Sûreté générale concernant les opérations à Dreux et à Houdan de la veille, le juge Binet émet dans la matinée un mandat d’arrêt contre Guillaume Seznec, l’inculpant d’assassinat et de faux, et demande à ce que les recherches sur Bror Oskar Scherdin se poursuivent. Il expédie le mandat d’arrêt à Paris et télégraphie au parquet de Dreux pour que le commissaire Vidal en soit informé. Il envoie également une commission rogatoire au procureur de la République de Morlaix pour qu’il perquisitionne le domicile de Seznec1.
 Vers 8 heures, M. Freund, juge de paix de Landerneau, se présente à la villa Ker-Abri pour demander des renseignements complémentaires à Jenny Quéméner, sur commission rogatoire du juge Binet2.
 Ayant passé la nuit à Dreux, Guillaume Seznec prend son petit déjeuner vers 8 heures dans un café, sous la surveillance de l’inspecteur Bonny. Puis il se lève, disant qu’il veut envoyer une carte postale à sa femme, mais Bonny lui demande d’attendre le commissaire Vidal. Seznec veut tout de même partir et Bonny, aidé par un collègue, le retient de force. Seznec proteste que, n’étant pas inculpé, il devrait être libre de ses mouvements. Il ne sera informé que dans la soirée du mandat d’arrêt lancé contre lui3.
 Pendant ce temps, le commissaire Vidal mène une rapide enquête à Dreux, interrogeant le garagiste Hodey en particulier4. Vers 11 heures, il retrouve Seznec au commissariat et l’interroge à nouveau dans le bureau du commissaire Baumelou5.
 Dans la matinée, un huissier de Brest reçoit un arrêt de saisie provenant de Rennes contre la scierie et le garage de Seznec à Morlaix et décide de procéder à cette saisie dans l’après-midi6.
 Vers 13 ou 14 heures, le commissaire Vidal, Guillaume Seznec et les inspecteurs Bonny, Tissier, Lacouloumère et Paillet déjeunent au restaurant Le Plat d’Étain à Houdan. Seznec ne mange que quelques fraises et un peu de crème7.
 Vers 14 heures 30, tandis que le juge Binet reste à Brest pour étudier le dossier, le procureur de la République et le commissaire François de Morlaix, le commissaire Cunat de Rennes, les inspecteurs Le Gall et Thomas et deux agents de police procèdent à la perquisition du domicile de Guillaume Seznec à Morlaix, en présence de Marie-Jeanne Seznec. La maison d’habitation et les ateliers sont fouillés. Des vêtements sont saisis  : un pantalon, un veston et un gilet en drap portant des traces de cambouis, un pantalon de toile bleue ayant été soigneusement lavé, un pardessus et un chapeau mou. On saisit également vingt-quatre balles de revolver (calibre 8 millimètres) et quatre balles de pistolet automatique (calibre 7,65 millimètres), ainsi qu’une automobile Ford portant la plaque d’une Sizaire-Naudin8.
 Dans la journée, des jounalistes du Matin et du Journal rencontrent Gerd Scherdin, qui affirme que son mari n’est pas en fuite et n’a rien à voir avec la disparition de Pierre Quéméner9.
 Vers 15 heures, les policiers et Seznec quittent Houdan en direction de Paris et s’arrêtent huit ou neuf kilomètres plus loin10 aux Quatre-Piliers, où Seznec pense qu’il a eu sa première panne après le dîner du 25 mai. L’inspecteur Lacouloumère découvre à cet endroit deux feuilles de papier tachées de cambouis, ainsi qu’un chiffon portant des traces semblables à des gouttes de sang, qu’il passe sous le nez de Seznec, sans obtenir de réaction de sa part11.
 Les voitures repartent, toujours en direction de Paris, puis s’arrêtent à nouveau trois kilomètres après La Queue-lez-Yvelines, au niveau du croisement avec un sentier, où Seznec, cette fois-ci formel, indique qu’il a eu sa seconde panne et a fait demi-tour le 26 mai au matin12.
 Le cortège revient ensuite à Houdan. Devant la gare de cette ville, Seznec dit que, le soir du 25 mai, la barrière était ouverte et que Pierre Quéméner est descendu là pour prendre le train. L’employé de chemin de fer Maurice Garnier le contredit alors, affirmant que la barrière était fermée, qu’une seule voiture est venue à la gare ce soir-là, qu’un homme ayant la même silhouette que Seznec en est descendu un instant pour demander la route de Paris et que la voiture est repartie par erreur à l’opposé, sur la route de Berchères, avant de revenir et de s’éloigner vers Paris13.
 Vers 17 heures, Fernand Stutzmann se présente à la Sûreté générale pour déclarer qu’il a été floué financièrement par Guillaume Seznec en 1913. Après sa déposition, il répète ses accusations aux journalistes présents devant le siège de la Sûreté générale14.
 Ayant quitté Houdan vers 17 heures 30, Guillaume Seznec arrive à Paris vers 18 heures 30 ou 19 heures sous escorte policière et se voit notifier son arrestation. On commence à établir sa fiche anthropométrique. Le commissaire Vidal, resté plus longtemps dans la région de Houdan, n’est de retour à son bureau de la rue des Saussaies que vers 20 heures15.
 Vers 19 heures, le commissaire Labouerie de Rennes rejoint les policiers et les magistrats au domicile de Seznec à Morlaix, et la perquisition se termine vers 20 heures 30. Marie-Jeanne Seznec parle ensuite aux journalistes, protestant de l’innocence de son mari16.

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1. Le Petit Journal et La Dépêche de Brest du 1er juillet 1923.
2. La Dépêche de Brest du 2 juillet 1923.
3. Le Journal et La Dépêche de Brest du 1er juillet 1923.
4. Le Petit Journal et Le Quotidien du 1er juillet 1923.
5. Le Quotidien du 1er juillet 1923.
6. Le Journal du 1er juillet 1923.
7. Le Journal et Le Quotidien du 1er juillet 1923.
8. Le Petit Journal du 1er juillet 1923, La Dépêche de Brest des 1er et 2 juillet 1923, et Bernez Rouz, pages 117, 118 et 185. Le calibre exact des balles de revolver était certainement de 0,32 pouce (7,94 millimètres). Leur association avec un revolver Hammerless dans La Dépêche de Brest du 2 juillet 1923 indique qu’il s’agissait probablement de cartouches américaines de type .32 S&W, aux douilles caractéristiques, courtes et larges, conçues pour le revolver Smith & Wesson Safety Hammerless, arme de défense facile à glisser dans une poche en raison de son chien interne et de son mécanisme de sûreté.
9. Le Matin et Le Journal du 1er juillet 1923.
10. Le Petit Journal et La Dépêche de Brest du 1er juillet 1923. Il s’agit certainement de l’endroit où la route de Millemont rejoint la route Dreux-Paris, lieu de la rencontre avec Pierre Dectot.
11. Le Journal du 1er juillet 1923.
12. Le Journal du 1er juillet 1923.
13. Le Journal et La Dépêche de Brest du 1er juillet 1923.
14. Le Petit Journal du 1er juillet 1923.
15. La Dépêche de Brest, Le Petit Journal et Le Quotidien du 1er juillet 1923.
16. La Dépêche de Brest et Le Petit Journal du 1er juillet 1923.

LA JUSTICE EST CONVAINCUE
QUE M. QUÉMENEUR A ÉTÉ ASSASSINÉ

Le Journal, 30 juin 1923, pages 1 et 3.

Elle a identifié le mystérieux Charly

[DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL]

 BREST, 29 juin. — Il n’est plus possible, maintenant, d’attribuer à une fugue la disparition de M. Quémeneur  ; la certitude d’un crime, aujourd’hui, est absolue  : le malheureux a été assassiné. Telles sont les graves paroles par lesquelles le juge d’instruction Binec1 a répondu à mes questions dès son retour de Landerneau, ce soir.
 Le parquet de Brest, en effet, s’était transporté ce matin à Landerneau pour perquisitionner à Ker-Abri, la demeure de M. Quémeneur. C’est précisément le résultat de cette perquisition et aussi, d’autre part, l’examen du dossier de l’affaire apporté de Paris par M. Maté2, inspecteur de la Sûreté générale, qui ont permis au juge Binec de conclure, sur des preuves qu’il juge certaines, à l’assassinat du conseiller général du Finistère.
 Le mystérieux Charly, jusqu’ici introuvable, est, paraît-il, lui-même identifié. Ce fait vous est peut-être déjà connu à Paris. Charly, qui se nomme en réalité Chardin3, est en fuite, mais on suit actuellement sa trace dans les pays Scandinaves.

 En outre, à côté de cet acteur principal, l’inspecteur aurait établi la complicité de plusieurs autres personnes. Depuis cet après-midi, notamment, une piste extrêmement intéressante est suivie, mais aucun nom ne peut encore être prononcé. Tout ce qu’il est permis de savoir, c’est qu’une des personnes suspectées habitait, tout récemment encore, Morlaix.
 La perquisition de Ker-Abri fut faite en présence de MM. Pouliguen et Quémeneur4, beau-frère et frère du disparu. Un désordre complet régnait dans la villa. S’il ne fut possible de retrouver ni comptabilité ni copie de lettres, du moins a-t-on saisi une volumineuse correspondance, et, pêle-mêle, de très nombreuses pièces relatives aux différentes affaires, dont s’occupait M. Quémeneur. Le coffre-fort, situé dans le bureau même de M. Quémeneur, ne contenait aucun argent et, bien entendu, aucune trace ne fut relevée des fameux 4,000 dollars-or que M. Sezenec affirme avoir versés à M. Quémeneur. La perquisition a eu, en outre, ce résultat excellent de permettre enfin au magistrat de confronter avec certitude la véritable écriture de M. Quémeneur d’une part avec les notes relevées sur le carnet trouvé dans la valise du Havre, d’autre part avec l’original du télégramme adressé de cette ville à Mlle Quémeneur5, et, enfin, avec le fameux acte sous-seing privé concernant la propriété de Taou-Nez, que M. Quémeneur aurait «  cédée  » à M. Sezenec, d’après les déclarations de ce dernier, en garantie d’un prêt de 4,000 dollars-or. Il est ressorti de cette confrontation d’écritures  :
 1° Que les notes du carnet sont d’une écriture nettement différente de celle de M. Quémeneur  ;
 2° Que la main qui traça ces notes est la même que celle qui écrivit l’original du télégramme adressé du Havre à Mlle Quémeneur  ;
 3° Que l’acte sous-seing privé est, lui aussi, un faux où il est aisé de reconnaître que la signature de M. Quémeneur est fort grossièrement imitée.
 Enfin, le juge d’instruction Binec, tout en gardant la réserve que doit observer un magistrat instructeur, a bien voulu néanmoins me déclarer qu’il avait relevé sur le carnet une phrase, composée exactement de trois mots, qui permet d’expliquer parfaitement toutes les obscurités qui entouraient jusqu’ici la disparition de M. Quémeneur6.
 «  Je ne puis vous en dire davantage, ajoute M. Binec, mais dans cette déclaration il est permis d’entrevoir enfin la solution de cette mystérieuse affaire et on peut affirmer, d’autre part, que les auteurs de l’assassinat de M. Quémeneur ou plus exactement, que celui qui écrivit ces trois mots sur le carnet signa littéralement sa propre dénonciation  !  »
 Demain, l’enquête, menée parallèlement par le parquet de Brest et par la brigade mobile de Rennes, continuera hors de Brest, et il me sera sans doute possible alors de vous nommer le troisième complice mystérieux qui, avec Charly-Chardin et Sezenec, se trouve intimement mêlé à la disparition tragique de M. Quémeneur.
 Enfin, le juge Binec a manifesté son intention de faire accompagner à Brest M. Sezenec, qu’il désire interroger lui-même. — HENRY BARBY.

L’ENQUÊTE JUDICIAIRE À DREUX
EMBARRASSE M. SEZENEC

 Si M. Sezenec a pu croire que ses longues explications satisferaient la justice et qu’il pourrait reprendre sans encombre pour Morlaix le chemin qu’il eut tant de difficultés à parcourir avec son ami Quémeneur, son illusion aura été de courte durée. En effet, dès hier matin, à 9 heures, M. Vidal le convoquait à son cabinet où, après avoir reçu de lui confirmation de certaines déclarations faites la veille, il le pria de le suivre... jusqu’à Dreux.
 C’est à Dreux, on s’en souvient, que M. Sezenec a prétendu s’être séparé de M. Quémeneur, en précisant même qu’il l’avait accompagné à la gare, après avoir tenté, mais en vain, de poursuivre en automobile le voyage sur Paris.
 Donc, à 10 heures, l’automobile de la Sûreté générale emportait vers les lieux si parfaitement décrits par M. Sezenec au cours de sa déposition, M. Sezenec lui-même, M. Vidal et deux inspecteurs. Ils filèrent directement sur Dreux, où ils arrivèrent deux heures après. Là M. Vidal pria M. Sezenec de lui indiquer le chemin de la gare, où il avait accompagné, avait-il dit, M. Quémeneur7.
 Quel ne fut pas son étonnement alors de voir M. Sezenec rester muet et embarrassé. M. Sezenec ignorait où se trouvait la gare de Dreux  ! De même pour l’hôtel où il déclarait avoir dîné en compagnie de M. Quémeneur, il a été incapable d’en indiquer l’adresse. M. Vidal n’insista pas.
 Mais alors, une question se pose. Où donc les deux voyageurs s’étaient-ils séparés, si ce n’était à Dreux  ?
 M. Sezenec avait dit, lors de sa première déclaration  : «  J’ai dû passer à Houdan, mais je ne m’en souviens pas.  » L’auto de la Sûreté générale roula sur Houdan. Ici, nouvel étonnement du magistrat enquêteur. Il retrouva la trace précise de MM. Sezenec et Quémeneur. Ils avaient dîné tous deux à Houdan, qui se trouve à vingt kilomètres de Dreux, à 9  h.  15 du soir. Et M. Sezenec prétendait ne pas s’en souvenir  !
 Est-ce dans cette localité que les deux hommes se sont quittés  ? Voilà ce qu’on peut difficilement affirmer. Aucun des trains se dirigeant8 sur Paris ne s’arrête à Houdan, et celui que pouvait prendre M. Quémeneur passe en gare de Dreux à 9  h.  45. Il faudrait donc admettre qu’en une demi-heure il aurait dîné et parcouru avec l’automobile de Sezenec — dont on se rappelle l’état défectueux — les vingt kilomètres qui séparent Houdan de Dreux. Une telle hypothèse se dément d’elle-même.
 Poursuivant ses vérifications, M. Vidal revint alors à Millemont, mais ici encore, impossible de retrouver les lieux où se produisit la panne dont a parlé M. Sézenec et qui l’obligea à passer la nuit dans sa voiture.
 Par contre, il est établi qu’il est arrivé en auto, mais seul cette fois, à la Queue-les-Yvelines, le samedi 26 mai, à 8 heures du matin. Il était très abattu  ; il remisa son auto dans la cour d’un hôtel et dormit sur la banquette de l’auto jusqu’à midi. À 2  heures, il repartait pour Morlaix.
 Le point obscur se place maintenant entre la station à Houdan et l’arrêt à la Queue-les-Yvelines. Qu’a fait M. Sezenec à ce moment  ? Qu’est devenu M. Quémeneur à cet endroit  ? Et placé en face de ces contradictions, quelle attitude va prendre M. Sezenec  ? Il est certain que tout cela est bien étrange et fait peser sur lui les plus graves présomptions.
 Un crime a-t-il été commis  ? La question se pose désormais plus que jamais. Sans doute sera-t-elle résolue aujourd’hui. Mais s’il y a eu guet-apens et crime et que M. Sezenec y soit mêlé, il faudra découvrir à celui-ci un complice  : la personne qui, le 26 mai au matin, s’est présentée à deux reprises au bureau de poste du boulevard Malesherbes, pour y toucher le chèque expédié de Pont-l’Abbé par M. Pouliguen  ; car il est actuellement démontré, nous l’avons dit plus haut, que ce jour-là, M. Sezenec se trouvait à la Queue-les-Yvelines. Est-ce, comme on le croit, le mystérieux Chardin dit «  Charly  »  ? C’est ce que l’enquête permettra d’établir avant peu.

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1. Ernest Binet.
2. Henri Mathey.
3. Bror Oskar Scherdin.
4. Jean Pouliquen et Louis Quéméner.
5. Jenny Quéméner.
6. Henry Barby indiquera dans Le Journal du 2 juillet 1923 que cette phrase ne comportait en fait que deux mots, «  Dépenses Quémeneur  », dont le deuxième était superflu, mais cette explication ne tient pas et je pense que le juge Binet faisait plutôt référence à l’indication de la prise de train à Dreux, l’erreur commise par Seznec dans son récit coïncidant avec cette inscription dans le carnet.
7. L’article en première page s’interrompt ici et reprend en troisième page, sous le titre «  Le mystère Quemeneur  » et le sous-titre «  La troublante enquête à Dreux  », que je n’ai pas reproduits.
8. Source  : «  ne se dirigeant  ».

Vendredi 29 juin 1923

28 juin 1923 | 30 juin 1923
DOCUMENT  : Perquisition de Ker-Abri
PRESSE  : La Dépêche de Brest

ÉVÉNEMENTS

 De bonne heure, Guillaume Seznec revient à la Sûreté générale, où il déjeune d’un bol de lait et de deux croissants1. Vers 9 heures, le commissaire Vidal le fait venir dans son bureau pour l’entendre à nouveau, puis lui demande de l’accompagner à Dreux2.
 Vers 9 heures, le juge d’instruction Binet et le procureur de la République Guilmard de Brest arrivent à Landerneau pour effectuer une perquisition de la villa Ker-Abri, assistés par le commissaire Cunat et l’inspecteur Le Gall de Rennes, l’inspecteur Lecerre de la Sûreté générale et le greffier d’instruction Kutschner. La perquisition se déroule en présence de Jean Pouliquen et Louis Quéméner3.
 Vers 10 heures 45, Vidal, Seznec et deux inspecteurs de la Sûreté générale partent pour Dreux en voiture, où ils arrivent vers midi. Seznec ne parvient pas à indiquer le chemin de la gare et ne retrouve pas le restaurant où il a dîné avec Pierre Quéméner4.
 Quittant Dreux, Vidal et ses inspecteurs emmènent Seznec dans la direction de Houdan et interrogent en route les hôteliers. Le propriétaire de l’hôtel-restaurant Le Plat d’Étain à Houdan reconnaît formellement Seznec comme l’un de ses clients. L’hôtelier situe l’arrivée des voyageurs vers 21 heures 30 et leur départ après 22 heures. Seznec admet alors que c’est en effet à Houdan qu’il a dîné le 25 mai et que c’est probablement à la gare de cette ville qu’il a déposé Pierre Quéméner5.
 Dans la soirée, Vidal, ses inspecteurs et Seznec retournent à Dreux, où ils dînent vers 22 heures 30. Rejoint par le juge d’instruction Girod, Vidal reprend l’interrogatoire de Seznec après le repas, vers 23 heures, dans le bureau du commissaire Baumelou de Dreux6. Cette audition ne se termine que vers 2 ou 3 heures du matin7. Tout le monde passe la nuit à Dreux  : Vidal et ses inspecteurs à l’hôtel de France, et Seznec au commissariat8 ou à l’hôtel9, sous surveillance.

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1. Le Petit Parisien du 30 juin 1923.
2. Le Journal du 30 juin 1923.
3. Procès-verbal de transport sur les lieux ci-dessous.
4. Le Petit Parisien et Le Journal du 30 juin 1923.
5. Le Matin du 30 juin 1923.
6. Le Matin et Le Petit Parisien du 30 juin 1923.
7. Le Petit Journal et La Dépêche de Brest du 1er juillet 1923.
8. Le Quotidien du 1er juillet 1923. L’hôtel de France, fermé en 2002, était situé 24, rue Saint-Martin.
9. La Dépêche de Brest du 1er juillet 1923.

PROCÈS-VERBAL DE TRANSPORT
par le juge Binet (perquisition de Ker-Abri)

L’an mil neuf cent vingt trois, le 29 juin, nous soussigné Ernest Binet, juge d’instruction à Brest, accompagné de M. Guilmard, Procureur de la République, et assisté de Me Kustchner1, greffier d’instruction, déclarons nous être transportés à la villa Kerabri, propriété de M. Quémeneur, sise à Landerneau, à l’effet de procéder à une perquisition tendant à rechercher toutes pièces, documents, pouvant servir à la manifestation de la vérité dans l’information ouverte à l’occasion de la disparition du sieur Quémeneur, survenue dans des conditions suspectes et de nature à faire supposer un attentat criminel.
 Arrivés à 9 heures du matin à la villa Kerabri, nous y avons été reçus par M. Pouliquen, notaire à Pont-l’Abbé, beau-frère de M. Quémeneur, et M. Quémeneur Louis, frère du disparu.
 Après leur avoir fait connaître le but et l’objet de notre visite, ces messieurs nous ont introduits dans le bureau de leur beau-frère et frère, sis au rez de chaussée de la villa Kerabri.
 Avant de procéder aux opérations qui déterminaient notre visite, nous avons remarqué, tant sur le bureau de M. Quémeneur que dans les casiers ou armoires diverses qui garnissaient le local, un désordre manifeste  : des papiers, documents divers, registres, agendas, étaient pêle-mêle répandus un peu partout.
 Avec l’assistance de M. Cunat, commissaire de police mobile à Rennes, M. Legall
2, inspecteur de police également à Rennes, et M. Leserre3, inspecteur de la Sûreté générale, attaché au service des Recherches Judiciaires, nous avons procédé à l’examen minutieux du bureau de M. Quémeneur, des tiroirs de sa table de travail, des casiers adhérant au mur de la pièce servant de cabinet de travail, ainsi que du coffre fort s’y trouvant.
 Nous remarquons tout d’abord l’absence de toute comptabilité régulière  : nous ne rencontrons ni livres de commerce, ni copies de lettres, seulement quelques agendas, relatifs à un négoce de vins ou de bois remontant à des années antérieures et dans lesquels on ne saurait rencontrer aucunes indications utiles à l’affaire en cours actuel.
 Toutefois, nous saisissons divers documents pouvant présenter un intérêt quelconque, que nous plaçons sous scellés numérotés 1, 2, 3, 4 et 5, après les avoir revêtus de notre cachet, et qui se réfèrent  : le n°  1 à des tractations de voitures automobiles  ; le n°  2 à des projets de vente de la propriété Traonez  ; le n°  3 à des correspondances diverses, types de signature Quéméneur, photographies et livret militaire du disparu  ; le n°  4 comptes de Quémeneur à la Société Bretonne, carnets de chèques divers  ; le n°  5 dossier de Jaegher.
 Il convient d’observer que dans les investigations auxquelles nous avons procédé il nous a été impossible de découvrir une trace quelconque de correspondance échangée entre Quemeneur, Seznec et l’Américain dit Schardy ou Charly.
 Après avoir minutieusement inventorié le bureau de M. Quemeneur, nous avons parcouru successivement les différentes pièces composant l’appartement du dit, notamment sa chambre à coucher et les armoires ou meubles la garnissant  : nous n’y avons rien découvert.
 Nous ajoutons que notamment, ni dans le coffre fort, ni dans les tiroirs des meubles, nous ne trouvons aucune somme d’argent, ni espèces, ni billets, ni dollars.
 Le coffre fort contient des reconnaissances de dettes, pour des sommes importantes, souscrites au profit de Quemeneur par différents membres de sa famille et pour plusieurs centaines de mille francs.
 En foi de quoi, nous avons signé le présent procès verbal de transport, avec MM. Guilmard, Procureur de la République, Kustchner, greffier, Cunat, commissaire de police mobile à Rennes, Legall, inspecteur de police mobile à Rennes, et Leserre, inspecteur au Contrôle général des recherches à Paris.

Landerneau, le 29 juin 19234

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1. Le juge Binet a inversé deux lettres du nom de son greffier, qui s’appelait en réalité Kutschner, comme le montrent sa signature et un article de L’Ouest-Éclair du 16 juillet 1925, page 5.
2. Pierre Le Gall.
3. Henri André Lecerre, graphie confirmée par sa signature et par des décrets publiés au Journal officiel de la République française.
4. J’ai reproduit ce texte à partir de photographies du procès-verbal manuscrit. J’ai respecté les graphies des noms propres, ainsi que l’absence de traits d’union à «  procès verbal  », «  rez de chaussée  » et «  coffre fort  », qui suit l’ancien usage, mais j’ai modifié la ponctuation erratique et la présentation de la liste des scellés. Il existe une ancienne copie dactylographiée de ce texte, qui est principalement fautive sur la transcription des noms du greffier («  Kusdetunen  ») et de l’inspecteur de la Sûreté générale («  Lesetre  »), et qui a rendu «  Charling  » là où je vois «  Charlie  » corrigé en «  Charly  ».

LA DISPARITION DE M. QUÉMÉNEUR

La Dépêche de Brest & de l’Ouest, 29 juin 1923, pages 1, 2 et 5.

Au conseil municipal de Saint-Sauveur — Une étrange attitude
Les prix exagérés de certains garages — Pour éviter
de payer des droits — M. Seznec longtemps interrogé à Paris

 M. Pierre Quéméneur, on le sait, était conseiller général de Sizun  ; mais il était aussi, et depuis bien plus longtemps encore, [c]onseiller municipal de Saint-Sauveur.
 Venu de Commana, où il participait à l’exploitation d’une ferme avec ses parents, il s’était établi marchand de vins vers 1906 en ce bourg, dont les électeurs le portaient à l’hôtel de ville en mai 1908.
 Depuis cette époque, toujours réélu, on comprend que M. Quéméneur était connu de tous à Saint-Sauveur et que sa disparition y ait causé une profonde émotion. Il devait d’ailleurs se fixer à nouveau en ce pays, où il n’avait connu que des jours heureux et de bons compagnons.
 À cet effet, il avait, en 1922, fait acquisition d’un terrain à l’entrée du bourg, dans l’intention d’y construire un important immeuble qui devait lui servir de résidence. Pourtant, au début de cette année, il en cédait la moitié, partie à Mlle Rolland, dont la maison s’édifie actuellement, partie à M. Picard, qui doit prochainement y faire construire la sienne.
 En dépit de ce morcellement, le conseiller général n’avait pas abandonné l’idée de venir habiter Saint-Sauveur. Il lui restait suffisamment de terrain pour y planter sa tente.
 Le 24 mai, nous l’avons dit, le conseil municipal de Saint-Sauveur se réunissait. Comme tous ses collègues, M. Quéméneur avait été convoqué.
 Dans la soirée du 21, comme il traversait le bourg en automobile, il fit1 la rencontre du secrétaire de mairie, auquel il dit  :
 —  Je ne manquerai certainement pas d’assister jeudi à la séance.
 Son intention ne peut être mise en doute car, on se le rappelle, le mercredi 23 mai, il s’était rendu dans la soirée chez M. Legrand, à Landerneau, et lui avait déclaré  :
 —  Je pars demain à 5 heures pour Saint-Sauveur pour assister à la séance du conseil municipal, qui doit avoir lieu à sept heures. Il est indispensable que j’y sois, car je dois traiter une question de chemins vicinaux. Mais, comme je dois prendre le train pour Rennes, je ne pourrai pas assister au banquet qui suit d’ordinaire ces réunions.
 «  Ce soir-là, ajoutait M. Legrand, M. Quéméneur m’a paru quelque peu anormal. Je trouvai tout d’abord étrange qu’il vint me voir à une heure aussi tardive, puisque la nuit tombait, et puis son attitude m’étonnait. En un mot, il me paraissait drôle.  »
 À Saint-Sauveur, le lendemain, on attendit vainement M. Quéméneur. On l’attendit précisément à cause de la question des chemins et aussi parce qu’il y avait une importante décision à prendre au sujet de la construction d’une nouvelle école. Et ce fut une surprise générale de ne point le voir à l’ouverture de la séance, retardée à son intention jusqu’à 9 heures environ.
 —  Vers 10 heures, nous dit M. J.  F. Abgrall, maire, on me remit une lettre de M. Quéméneur, datée du jour même à Landerneau, 24 mai, s’excusant de ne pouvoir venir à la séance «  car il était très fortement grippé depuis quelques jours.  »
 «  Aucune mention d’un voyage quelconque, mais quelques phrases ayant trait à la question des chemins vicinaux et ruraux. Il me priait d’en donner connaissance au conseil, ce qui fut fait immédiatement.
 «  Notre banquet ordinaire, ajoute M. Abgrall, n’eut pas lieu ce jour-là. En raison des travaux des champs, nous avions résolu de le reporter à un dimanche. La date choisie avait été le 27 mai. Comme tous, M. Quéméneur en avait été avisé et nous fûmes surpris de ne recevoir de lui aucune réponse.
 «  Dans tout cela, ce qui nous étonne le plus, c’est que le disparu ait cru devoir prétexter une indisposition pour ne pas assister à la séance, alors qu’il partait le matin même du jour où il datait sa lettre pour un voyage  !  »
 Chose étrange, au cours de notre enquête, nous croyons devoir le dire, plusieurs de nos interlocuteurs nous ont déclaré tout comme M. Legrand  : «  Depuis quelque temps, l’attitude de Pierre Quéméneur nous semblait drôle  !  »
 À quoi cela tenait-il  ? Vraisemblablement à l’enthousiasme qu’il éprouvait pour cette affaire d’automobiles et qui lui faisait dire à M. Seznec  :
 —  Sois confiant  ; bientôt, mon vieux, nous roulerons sur l’or  !

Pourquoi M. Seznec a cru devoir revenir de Dreux à Morlaix

 Tandis que, par toute la région, pour ne pas dire par tout le pays, bien que cette mystérieuse affaire ait accaparé l’attention générale, on émet inlassablement des hypothèses, on retrouve sur toutes les lèvres la même question  :
 —  Pourquoi M. Seznec, se trouvant à Dreux, c’est-à-dire à 80 kilomètres de Paris, a-t-il jugé plus pratique de rebrousser chemin pour regagner Morlaix, c’est-à-dire de faire à nouveau 480 kilomètres  ?
 À cela, nous avons déjà fourni sommairement la réponse de l’intéressé  ; mais nous croyons utile aujourd’hui de la donner complète. Nous l’avons reçue de nouveau hier de Mme Seznec et elle confirme pleinement ce que nous avait indiqué son mari dès le premier jour  :
 —  Mon mari n’a pas voulu poursuivre son chemin vers Paris après avoir quitté M. Quéméneur à Dreux, car, après la dernière panne qui l’immobilisa durant la nuit, à une dizaine de kilomètres de toute habitation, il ne pouvait songer à présenter la voiture à un acquéreur dans cet état  ; d’autant moins qu’elle était la première de celles que nous devions livrer.
 «  Certes, on pouvait la faire réparer à Paris, mais nous étions fixés depuis déjà longtemps sur les habitudes de certains garagistes parisiens. Nous l’étions d’autant mieux que nous avons dû, il n’y a pas très longtemps, laisser ainsi à Paris, durant un an environ, une limousine Westinghouse en parfait état. Lorsqu’on nous l’a rendue, la carrosserie ne se reconnaissait plus, tellement on s’en était servi.
 «  De plus, nous avons dû payer 2.400 francs de garage et 600 francs environ de transport. C’est pour éviter le renouvellement de semblable fait que mon mari a préféré rentrer à Morlaix, en dépit du mauvais état du véhicule.  »
 Et Mme Seznec nous présente la Cadillac qui fait aujourd’hui l’objet de tant de conversations. On répare en ce moment ses multiples avaries  : coussinets fondus, etc. Comme elle a roulé à plat depuis Le Ponthou jusqu’à Morlaix, la jante droite avant est complètement usée.
 —  Mon mari à son retour, ajoute notre interlocutrice, avait les mains dans un état lamentable, tant il avait dû faire d’efforts pour mener à bien les innombrables réparations entreprises en cours de route.

Une propriété payée en or

 La famille Quéméneur, dit un télégramme venu de Paris, élève des doutes au sujet de certaines inscriptions du carnet et surtout au sujet d’un acte sous seing privé en date du 22 mai, et signé Quéméneur et Seznec. Cet acte concerne la vente d’une propriété.
 Nous avons soumis ce télégramme à Mme Seznec, qui nous a exposé ce qui suit  :
 Je me plaignais depuis déjà longtemps d’habiter Morlaix à cause surtout des injustices qu’on faisait subir à mon mari. Comme je le faisais devant M. Quéméneur, qui fréquentait notre maison où il couchait lorsqu’il venait à Morlaix, il me dit un jour  :
 «  Pourquoi donc n’achetez-vous pas la propriété que je possède à Plourivo, dans les Côtes-du-Nord  ? Elle est très bien située et comporte environ 90 hectares de terrain.  »
 «  Je savais, par lui-même, que M. Quéméneur avait coupé une partie importante de cette propriété et qu’il en avait tiré pour 100.000 francs environ de poteaux de mines  ; aussi nous discutâmes du prix.
 «  Vers la fin d’avril, mon mari et moi nous accompagnions M. Quéméneur à sa propriété, qu’il tenait à nous faire visiter. Elle nous plut. Mais la somme qui nous était demandée nous paraissait trop forte.
 «  Depuis longtemps déjà, de son côté, notre ami eût bien voulu que nous lui cédions des dollars en or que j’avais amassés alors que je blanchissais à Brest le linge des hôpitaux et celui des Américains. J’avais ainsi mis en réserve 19 pièces de 20 dollars et 206 pièces de 10 dollars  ; mais je ne voulais m’en séparer à aucun prix.
 «  Pourtant, pour obtenir la propriété désirée, je me voyais contrainte de m’y résoudre.
 «  —  Quand vous aurez vu la propriété, me répétait M. Quéméneur, vous vous déciderez certainement à vous séparer de votre or.  »
 «  Il avait vu juste. En effet, après la visite faite à Plourivo, je me décidai. Le prix convenu devait être représenté par les dollars, plus une somme de 35.000 francs. Pourtant, afin d’éviter les frais d’enregistrement, on résolut de ne point mentionner les dollars dans l’acte de vente.
 «  Et voilà pourquoi le 22 mai mon mari, portant l’or dans une boîte de carton, se rendait à Brest où il passait marché avec M. Quéméneur. Celui-ci, après accord décidé dans un café, se rendit chez un ami du voisinage où il fit taper à la machine les deux formules  ; puis, à la main, il ajouta  : «  Lu et approuvé, fait en double le 22 mai 1923  », et tous deux signèrent.
 «  M. Quéméneur a-t-il emporté les dollars à Paris  ? Voilà ce qu’il serait important de savoir  !  »

L’interrogatoire de M. Seznec

 Paris. — L’enquête ouverte par le parquet de Brest pourrait bien recevoir une solution prochaine assez inattendue.
 M. Vidal, commissaire de police à la sûreté générale, a interrogé M. Seznec, le camarade de l’infortuné M. Quéméneur pendant son voyage de Landerneau à Dreux.
 Nous disons infortuné, car la sûreté générale a de plus en plus la conviction que le conseiller général du Finist[è]re a été assassiné. Quel serait l’assassin  ? Quel serait le mobile du crime  ? La sûreté générale nous le dira peut-être bientôt, dès que ses soupçons seront devenus certitude.
 Arrivé à sept heures du matin à la gare Montparnasse, M. Seznec fut accompagné à la sûreté générale, où M. Vidal commença un long interrogatoire.
 Interrompue par le déjeuner, l’audition du témoin fut reprise vers deux heures et se prolongea fort avant dans la journée  : les circonstances du voyage en auto, si malencontreusement interrompues, furent rappelées. Puis, le commissaire se livra à un examen minutieux des affaires traitées entre M. Quéméneur et Seznec.
 Cet examen porta notamment sur un acte sous seing privé comportant promesse de vente d’une propriété de 90 hectares appartenant à M. Quéméneur, appelée «  Taou-Nez  »2, dans les Côtes-du-Nord. Cet acte est dactylographié.
 Où fut rédigé cet acte  ? Quel fut le dactylographe  ? À ces questions, M. Seznec a répondu simplement  : «  C’est M. Quéméneur lui-même qui a fait taper cet acte à Brest.  »
 Aucune autre précision ne fut donnée. Ce contrat est signé par M. Quéméneur. Ainsi que l’exige la loi, la signature est précédée des mots Lu et approuvé, de la même écriture. On lit encore, écrit à la main  : «  Fait en double à Landerneau, le 22 mai 1923  ».
 Aucun témoin n’a assisté à la rédaction ni même à la signature de l’acte. Cette signature, d’après M. Seznec, fut donnée par M. Quéméneur, café des Voyageurs, à Brest.
 L’enquête faite par les soins des polices de Brest et de Paris a mis en lumière la mauvaise situation financière de M. Seznec. Il a eu à maintes reprises — il le reconnaît — recours à des emprunts et fut menacé plusieurs fois de saisie.
 Dans ces conditions, M. Vidal s’étonna que M. Seznec ait pu donner à M. Quéméneur 4.040 dollars-or, qui représentent une somme d’environ 65.000 francs. L’enquête n’est d’ailleurs pas terminée sur ce point.
 Notons que M. Seznec fut toujours entendu à titre de témoin.
 On sait que M. Pouliquen, notaire à Pont-l’Abbé, et Mlle Quéméneur, beau-frère et sœur du disparu, sont à Paris depuis quelques jours. Hier, ils avaient déjà émis des doutes sur l’authenticité des notes et inscriptions relevées sur le carnet de M. Quéméneur.
 Aujourd’hui, ils ont déclaré que l’écriture des mots manuscrits tracés au bas de l’acte de promesse de vente de la propriété de Taou-Nez n’était pas celle de M. Quéméneur. Ils ont affirmé leur doute malgré les dénégations de M. Seznec.
 On apprend du Havre que les vérifications se poursuivent.
 Dans cette ville, où la présence de M. Quéméneur aurait été signalée les 11, 12 et 13 juin, aucun indice probant n’a été trouvé.
 D’autre part, M. Vidal a reçu la visite de deux personnes, qui ont fait des déclarations au sujet de l’affaire Quéméneur, déclarations qui vont être vérifiées. Elles portent, croyons-nous, sur des points de détail qui n’ont qu’un rapport lointain avec la disparition du conseiller général.

Autour d’un télégramme

 Landerneau, 28. — Des doutes ont été émis au sujet de l’authenticité de la dépêche  : Ne rentrerai Landerneau que dans quelques jours. Tout va pour le mieux, et soi-disant signée  : Pierre, expédiée du Havre à la date du 13 juin à Quéméneur, négociant à Landerneau. Aujourd’hui, continuant nos recherches, nous apprenons que ce télégramme, qui avait fait cesser pendant quelques heures les recherches, n’était pas signé Pierre, mais bien du nom propre Quéméneur, et qu’à sa réception sa sœur, connaissant les démarches déjà entreprises par son frère Louis, marchand de bois à Paimpol, pour retrouver Pierre, fit immédiatement la remarque suivante à des personnes présentes  : «  Tiens, c’est drôle, des nouvelles de mon frère, mais la dépêche est signée Quéméneur, et je ne sais lequel de mes deux frères me l’expédie  !  »
 L’incertitude ne fut pas de longue durée, car, le soir même, Louis revenait à Landerneau.
 Voilà donc un nouveau fait qui a aussi son importance. Après le titre de négociant que nous avons relevé, hier, sur l’adresse, nous apprenons aujourd’hui que la dépêche est signée Quéméneur, alors que, logiquement, et pour calmer les inquiétudes des siens, qu’il n’avait jamais laissé si longtemps sans nouvelles, il devait, comme d’habitude, signer Pierre.
 Des inspecteurs de la sûreté de Paris et de la brigade mobile de Rennes sont à Landerneau depuis deux jours, et procèdent à des recherches. Ils interrogent ceux qui furent en relations avec M. Quéméneur, pour relever certains détails encore obscurs jusqu’à ce jour.

L’AFFAIRE QUÉMÉNEUR

L’Enquête au Havre

 Le Havre, 28. — Des inspecteurs de la sûreté, continuant leur enquête, ont appris que le dimanche 10 juin un voyageur, répondant au signalement de M. Quéméneur et vêtu d’un costume gris clair, a déjeuné dans un restaurant du boulevard Albert Ier. Il est revenu dans le même établissement le lendemain ou le surlendemain.
 Diverses autres recherches dans la région du Havre n’ont donné aucun résultat.

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1. Une ligne a été insérée par erreur après ce mot  : «  immeuble qui devait lui  ».
2. Traou-Nez.