Jeudi 2 juillet 2020

Les fausses vérités de l’affaire Seznec, 1.

LA MISE À SAC DU BUREAU DE PIERRE QUÉMÉNER

 Ce que j’appelle les fausses vérités de l’affaire Seznec, ce sont ces interprétations — voire ces inventions — que l’on considère généralement comme des faits établis et dont on se sert parfois pour échafauder des théories, alors qu’elles ne sont au mieux que des hypothèses, qui devraient toujours être présentées comme telles, et au pire des erreurs graves, des mensonges éhontés ou des propos diffamants.
 L’une de ces fausses vérités est l’affirmation suivante  : Jean Pouliquen et Louis Quéméner ont mis à sac le bureau de Pierre Quéméner dans sa villa Ker-Abri à Landerneau juste avant la perquisition du 29 juin 1923.
 Cette assertion a été établie, semble-t-il, par le roman L’Affaire Seznec (1988) de Denis Langlois. Je dis «  roman  » car, si le premier ouvrage de maître Langlois sur cette affaire s’appuie sur une étude approfondie du dossier et d’importantes recherches, il utilise une technique narrative romanesque interdite à l’historien, ne cite généralement pas ses sources et contient de nombreuses erreurs. Il est donc important de ne s’en servir comme référence qu’avec prudence. Cela n’enlève rien à l’immense respect que j’ai pour le talent, la posture et les combats de son auteur.
 Dans ce livre, Denis Langlois nous raconte (pages 81 et 82)  :

 Le lendemain, 29 juin, c’est à Landerneau que tout le monde se transporta  : perquisition au domicile de Quemeneur. On ne peut pas dire que ce fut une surprise. La veille, Ouest-Éclair avait publié une dépêche en provenance de Brest  : «  L’actif juge d’instruction Binet doit se rendre demain matin à Landerneau, en vue d’opérer une perquisition à la villa Ker-Abri, domicile du conseiller général disparu.
 Vers 9 heures, quand le juge d’instruction et le procureur de la République Guilmart, flanqués d’un greffier, frappèrent à la porte, ils eurent la surprise d’être reçus non seulement par la sœur de Quemeneur, mais par son frère Louis et son beau-frère Pouliquen. Une réunion de famille.
 Ils entrèrent dans le bureau de Quemeneur, au rez-de-chaussée, et là restèrent sans voix  : des armoires grandes ouvertes, des tiroirs sortis, un coffre-fort béant, des casiers arrachés des murs, des tas de papier partout, des registres, des agendas.
 — Mais vous avez déjà fait notre travail  ! s’exclama le juge Binet.
 — Non, dit Pouliquen gêné, nous avons seulement cherché des affaires.
 — Eh bien  ! vous cherchez plutôt brutalement. C’est une vraie mise à sac  ! Je suis obligé de le noter sur le procès-verbal. Je vous avoue que je suis très surpris que vous, un notaire, vous vous soyez livré à une telle opération.
 Le commissaire Cunat arriva avec deux inspecteurs dont l’un débarquait de Paris et tout le monde commença à fouiller.
 Dans le coffre, pas la moindre somme d’argent ni en francs ni en dollars. Aucune pièce, aucun billet.
 — Bizarre  ! dit le juge en se tournant vers Pouliquen. M. Quemeneur n’avait donc pas le moindre centime devant lui  !

 Suit une description des très nombreux documents trouvés par le juge, dont les reconnaissances de dettes de Jean Pouliquen pour un total de 160.000 francs.
 Le téléfilm d’Yves Boisset L’Affaire Seznec (1993), inspiré du livre de Denis Langlois, ira plus loin en montrant le juge surprenant la famille de Pierre Quéméner avec des documents en main dans le bureau du disparu.
 Quant à Denis Seznec, dans sa prétendue contre-enquête Nous, les Seznec (1992), ne faisant habituellement aucune discrimination dans ses sources entre les délires du juge Hervé et les pièces du dossier, il paraphrase le texte de Denis Langlois et, faisant du roman à partir du roman, nous fournit, pour le plaisir d’égratigner le notaire de Pont-l’Abbé, un petit passage de son cru (page 142 de l’édition de 2009)  :

 Me Pouliquen, qui apparemment a pris en main les affaires de la famille à la place de Jenny et de Louis Quemeneur, admet tranquillement que le responsable de tout ce désordre... c’est lui  :
 — J’ai voulu ranger un peu les papiers de mon beau-frère, tout simplement.

 J’ai cherché en vain l’enregistrement de ces dialogues dans la presse. Ce que j’ai compris de la lecture des articles, c’est qu’aucun journaliste, bien évidemment, n’a été admis dans la villa au moment de la perquisition. Par contre, les journaux ont visiblement eu accès au procès-verbal de transport sur les lieux, dont ils rapportent de nombreux éléments.
 J’ai reproduit l’intégralité de ce procès-verbal sur ma page du 29 juin 1923. Je ne citerai ici que les passages relatifs au sujet de ce billet  :

Arrivés à 9 heures du matin à la villa Kerabri, nous y avons été reçus par M. Pouliquen, notaire à Pont-l’Abbé, beau-frère de M. Quémeneur, et M. Quémeneur Louis, frère du disparu.
 Après leur avoir fait connaître le but et l’objet de notre visite, ces messieurs nous ont introduits dans le bureau de leur beau-frère et frère, sis au rez de chaussée de la villa Kerabri.
 Avant de procéder aux opérations qui déterminaient notre visite, nous avons remarqué, tant sur le bureau de M. Quémeneur que dans les casiers ou armoires diverses qui garnissaient le local, un désordre manifeste  : des papiers, documents divers, registres, agendas, étaient pêle-mêle répandus un peu partout.
 Avec l’assistance de M. Cunat, commissaire de police mobile à Rennes, M. Legall, inspecteur de police également à Rennes, et M. Leserre, inspecteur de la Sûreté générale, attaché au service des Recherches Judiciaires, nous avons procédé à l’examen minutieux du bureau de M. Quémeneur, des tiroirs de sa table de travail, des casiers adhérant au mur de la pièce servant de cabinet de travail, ainsi que du coffre fort s’y trouvant.
 Nous remarquons tout d’abord l’absence de toute comptabilité régulière [...]
 Nous ajoutons que notamment, ni dans le coffre fort, ni dans les tiroirs des meubles, nous ne trouvons aucune somme d’argent, ni espèces, ni billets, ni dollars.
 Le coffre fort contient des reconnaissances de dettes, pour des sommes importantes, souscrites au profit de Quemeneur par différents membres de sa famille et pour plusieurs centaines de mille francs.

 J’ai beau lire et relire ce document, je n’y trouve ni surprise en arrivant, ni armoires grandes ouvertes, ni tiroirs sortis, ni coffre-fort béant, ni casiers arrachés des murs, ni aucune des paroles citées par Denis Langlois et Denis Seznec. Il est même dit, au contraire, que les casiers adhèrent au mur.
 Le procureur, le juge et son greffier sont arrivés à Ker-Abri, il y ont trouvé la famille du disparu, ce qui était bien normal (la présence de Jenny Quéméner était même nécessaire pour la perquisition, il me semble) et ce n’est qu’ensuite qu’on les a conduits au bureau. Le juge n’attribue à aucun moment le désordre qu’il y trouve à une fouille préalable. Il indique que Pierre Quéméner ne tenait pas de comptabilité. Le plus probable, c’est que Pierre Quéméner était lui-même l’auteur de ce fatras de papiers.
 Voyons maintenant ce qu’il en est de cette «  réunion de famille  ». La Dépêche de Brest du 30 juin 1923, dans un article en première page daté de Paris le 29, nous rapporte  :

 On sait que le commissaire de la Sûreté générale Vidal enquête pour le compte du juge d’instruction de Brest, M. Binet.
 Dans la nuit, un inspecteur de ses services est parti pour Brest, porteur de pièces de procédure, et chargé, pourrait-on dire, de la liaison entre la rue des Saussaies et le parquet de Brest.
 Par le même train, M. Pouliquen, notaire à Pont-l’Abbé, et Mlle Quéméneur, ont quitté Paris pour rejoindre le Finistère. Ils se sont refusés encore une fois à faire la moindre déclaration sur le caractère de leurs «  dépositions  » devant le commissaire Vidal.

 En cinquième page de ce même journal, on apprend que le procureur, le juge et son greffier sont arrivés à Landerneau pour la perquisition par le train de 8 heures 52. On peut donc résumer les événements.

 Le 28 juin 1923, après leur confrontation houleuse avec Guillaume Seznec dans le bureau du commissaire Vidal à Paris, Jean Pouliquen et Jenny Quéméner quittent la gare Montparnasse à 20 heures 10 pour rentrer en Bretagne, dans le même train qu’un inspecteur de la Sûreté générale (très probablement Henri Lecerre, que l’on retrouve plus tard à Ker-Abri).
 Le lendemain matin, si le train est à l’heure, Jean Pouliquen et Jenny Quéméner descendent à Landerneau à 6 heures 17 et l’inspecteur arrive à Brest à 6 heures 38. Pendant l’absence de sa sœur, Louis Quéméner est certainement resté à Ker-Abri pour garder la villa. Enfin, à 8 heures 35, le juge et ses compagnons quittent Brest, descendent à la gare de Landerneau à 8 heures 52 et se présentent vers 9 heures à Ker-Abri pour effectuer la perquisition, bientôt rejoints par des policiers.
 La petite réunion de famille était donc parfaitement naturelle. Jean Pouliquen et Louis Quéméner n’auraient eu qu’un peu plus de deux heures pour créer le capharnaüm que certains ont décrit. La presse avait annoncé la perquisition la veille, mais Pouliquen était encore à Paris. De plus, informé de la visite du juge, pourquoi aurait-il pris le risque de se faire surprendre en train de fouiller les papiers de son beau-frère  ? Pourquoi aurait-il créé un désordre digne d’un cambriolage  ? Pourquoi n’aurait-il pas effectué cette fouille plus tôt, étant pratiquement établi à Ker-Abri depuis le 10 juin  ? Pourquoi n’aurait-il pas tout remis en ordre ensuite  ?
 Quant au coffre-fort, il n’est pas dit dans le procès-verbal qu’il était ouvert au moment de l’arrivée du juge. Je pense même que, si tel avait été le cas, le greffier d’instruction aurait noté ce détail suspect. Il est fort possible que Jenny Quéméner ait été la seule des personnes présentes en mesure d’ouvrir ce coffre, étant la seule habitante légitime des lieux. Enfin, l’absence d’argent dans ce coffre n’avait rien de surprenant. Pierre Quéméner était parti avec tous les billets dont il disposait, pour un total d’environ 17.000 francs, selon sa sœur. Pourquoi aurait-il eu besoin de faire des demandes de prêts à sa banque et à son beau-frère s’il avait possédé des liquidités importantes dans son coffre  ? Seule la présence de pièces d’or aurait pu s’expliquer, car Pierre Quéméner aurait pu juger utile de les conserver, comme placement très rentable à l’époque.
 Je crois donc que cette mise à sac du bureau de Pierre Quéméner par son frère et son beau-frère n’est qu’une légende. Il est, tout au moins, nécessaire de cesser de la considérer comme un fait établi.

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Dimanche 28 juin 2020

L’ENTREPRENEUR ÉLECTRICIEN CAILLET

I. Dans les livres et dans la presse

 Dans Nous, les Seznec (édition de 2009, page 78), Denis Seznec nous dit à propos de son grand-père, Guillaume Seznec  :

 Il est volontiers «  cabochard  » et déteste avoir l’impression qu’on l’a roulé. En 1923, il a deux procès sur les bras. Le premier l’oppose à un électricien parisien, Caillet, qui a installé dans un atelier un générateur électrique qui n’a jamais fonctionné correctement. En conséquence le maître de scierie a refusé de payer. Bien entendu, l’électricien a porté plainte. L’autre procès est dû à son sale caractère  : il a invectivé l’huissier venu lui signifier la plainte et celui-ci n’a pas hésité à saisir les tribunaux...

 Au moins, l’auteur admet qu’il ne s’agissait que de l’impression d’avoir été roulé, et Guillaume Seznec a été condamné dans les deux cas.
 Dans sa Critique impertinente de «  Nous, les Seznec  » (voir ma bibliographie, dans laquelle j’ai intégré ce texte important de 2013, avec un lien vers le fichier de la version finale), l’auteur du blog L’Affaire Seznec revisitée a déjà démontré (page 5) l’absurdité de la présentation de ce second procès par Denis Seznec. Il s’agit de la plainte pour diffamation et dénonciation calomnieuse (et non injures) déposée par l’avoué (et non huissier) Ernest Croissant contre Guillaume Seznec et André de Jaëgher (et non le seul Seznec). De plus, Denis Seznec lie les deux affaires, en écrivant «  l’huissier venu lui signifier la plainte  », alors qu’elles sont bien séparées  : la seconde concernait à l’origine monsieur Nicolas, industriel à Brest. Nous allons voir que la description du premier procès est également inexacte.
 Denis Seznec devait en fait la confusion de ces deux affaires à Charles-Victor Hervé, qui écrivait à propos de la dette Caillet (Justice pour Seznec, 1933, page 16)  :

 THÈSE DE L’ACCUSATION
 Seznec est aux abois... L’un de ses créanciers, Caillet, électricien à Paris, l’a fait saisir pour sûreté d’une créance de 15.000 francs.

 THÈSE DE LA DÉFENSE
 La saisie n’est qu’une mesure conservatoire, à laquelle d’ailleurs Seznec fit opposition.
 Seznec prétendait que les fournitures livrées par Caillet n’étaient pas conformes au devis. Il y eut procès et plainte contre un avoué de Morlaix, qui porta plainte à son tour.
 Seznec, très têtu, sûr de son droit, ne voulait pas céder et préféra se laisser saisir que de payer. L’affaire était en appel.

 Seznec était en réalité incapable de s’acquitter d’une telle somme (à moins de vendre certains de ses biens, ce qu’il se refusait à faire, semble-t-il). De plus, il ne s’agissait pas d’une saisie conservatoire, puisqu’une vente aux enchères allait avoir lieu, comme on peut le lire dans l’Excelsior du samedi 14 juillet 1923  :

 À la requête de M. Caillet, industriel parisien, le fonds de commerce et les effets mobiliers de la communauté Seznec devaient être vendus aux enchères publiques lundi prochain.
 Or, pour éviter cette vente, Mme Seznec a déposé son bilan, qui révèle un actif bien supérieur au passif.
 Le tribunal de commerce de Morlaix a rendu un jugement, suspendant les poursuites.

Le Temps du dimanche 15 juillet 1923 nous donne des détails supplémentaires  :

 Vendredi, Me Feillard, du barreau de Brest, défenseur de Seznec, est venu à Morlaix pour empêcher la vente des biens de l’inculpé ordonnée en vertu d’un jugement du tribunal de commerce de Morlaix. Ce jugement a été rendu à la requête d’un industriel parisien, M. Caillet, auquel Seznec a refusé de payer une dynamo sous prétexte qu’elle n’était pas neuve, ainsi que l’affirmait le marchand. Pour empêcher la vente aux enchères des effets mobiliers appartenant à la communauté Seznec et conserver au fonds son intégralité, Mme Seznec, munie d’une procuration de son mari, a déposé son bilan. L’actif serait largement supérieur au passif. Me Belz, avocat, a été nommé liquidateur judiciaire.

 Denis Seznec (2009, page 187) cite un article similaire publié le même jour dans La France et conclut  :

 Pour une dette minime (et contestée) de 15 000 francs, on n’hésite pas à procéder à la vente aux enchères des biens  ! Ce n’est qu’en déposant son bilan que Marie-Jeanne tente, c’est le cas de le dire, de sauver les meubles.

 Cette dette n’était certainement pas minime  : Caillet était l’un des principaux créanciers de Guillaume Seznec. Denis Seznec s’est-il demandé quelle était l’importance de cette somme pour l’entrepreneur électricien  ?
L’Ouest-Éclair du 4 septembre 1923 nous raconte comment l’usine de Seznec a pu fonctionner malgré l’arrêt des travaux par Caillet  :

 M. Pierre Lucas, ouvrier mécanicien, demeurant à la Belle-Vue de la Madeleine, en Morlaix, a travaillé à plusieurs reprises chez Seznec, à des intervalles très irréguliers, suivant les travaux à effectuer.
 Dans le courant de février, Seznec avait entrepris de monter toute son usine à l’électricité, mais les travaux exécutés par M. Caillé, électricien à Paris, furent suspendus, celui-ci ne recevant pas les acomptes prévus. Un procès s’ensuivit qui amena la liquidation judiciaire de Seznec. M. Pierre Lucas acheva une installation provisoire pour permettre à l’usine de fonctionner et notamment il monta les chaudières et les transmissions.

 Ce ne sont probablement que les interventions de Pierre Lucas qu’il faut situer en février 1923 (ou peut-être même en février 1922), car les problèmes avec Caillet dataient de l’année précédente.
Le Phare de la Loire du 25 octobre 1924, dans un récit d’audience très détaillé, rapporte l’évocation des différentes dettes de Seznec au moment du procès de Quimper  :

 — Si vous aviez des dettes, c’est que vous étiez gêné, poursuit le président. En 1921, je vois sur mon dossier que vous deviez 20.000 fr. à un nommé Caille, électricien. Cette affaire n’est pas finie  ?
 — Non, répond Seznec  : elle est en Cassation.
 — Vous avez perdu en première instance  ; vous avez perdu en appel, et l’affaire est en Cassation actuellement, dit le président.
 — Cela n’a pas d’importance, interrompt Seznec.
 — Si, c’est important, observe M. du Fresnel. On ne voit à ce moment que traites refusées par vous, que dettes contractées chez l’un pour payer l’autre débiteur  ; et ce que l’on constate, c’est qu’il y a contre vous sept jugements pour un total de dettes ou traites s’élevant à 50.000 fr. Et il faut remarquer que vous vous laissez poursuivre en justice, vous vous laissez condamner pour des sommes formant un total de 54.000 fr., alors que, selon vos dires, vous aviez à ce moment 4.040 dollars en poche  ».

 Guillaume Seznec, qui prétendait posséder l’équivalent de 60.000 francs en pièces d’or, n’aurait rien vu de plus urgent, le 22 mai 1923, que d’acquérir une propriété éloignée, tandis que ses meubles étaient menacés de saisie et vente aux enchères à la suite d’un jugement en date du 3 mai.

II. Les faits

 À partir de quelques actes juridiques publiés par madame Langellier et différents articles de presse, on peut tenter de faire l’historique de la dette Caillet.
 Par un devis accepté le 8 août 1921, Seznec engage Caillet à lui fournir et à installer dans son usine de Morlaix une dynamo Max Schön et Cie, avec câbles et autres appareils accessoires.
 Quelques mois plus tard, Caillet suspend les travaux car Seznec a cessé les paiements  ; 12.000 francs de matériel et 1.567 francs de main-d’œuvre restent dus. Caillet engage des poursuites contre Seznec le 4 avril 1922 et demande, en plus des sommes indiquées, 2.000 francs de dommages-intérêts.
 Si Max Schön est bien la société de ce nom créée en 1920 à Lübeck, il est difficile d’imaginer que la génératrice n’était pas neuve. De plus, Caillet n’ayant pas terminé l’installation, la machine ne pouvait fonctionner correctement. Enfin, le mécanicien Pierre Lucas n’était peut-être pas en mesure techniquement d’achever le travail dans les meilleures conditions. La véritable raison du refus de payer de la part de Seznec me semble donc plutôt être le fait qu’il était dans l’incapacité de le faire. Il lui fallait gagner du temps.
 Le tribunal de commerce de Morlaix donne raison à Caillet le 3 mai 1923. Maître René Le Gall, huissier, se présente chez Seznec le 19 juin pour saisir ses meubles. Seznec parvient à s’opposer à cette saisie, mais ne gagne que quelques jours. L’huissier revient le 24 juin pour effectuer la saisie.
 Une vente aux enchères de ce mobilier doit avoir lieu le 16 juillet. Pour empêcher cette vente, Seznec, par l’entremise de sa femme et de maître Ernest Feuillard, dépose son bilan le 13 juillet. Le tribunal de commerce de Morlaix déclare Seznec en état de liquidation judiciaire et désigne maître Joseph Belz comme liquidateur provisoire. Ce dernier est maintenu comme liquidateur définitif le 28 juillet.
 Un appel dans l’affaire Caillet est interjeté. Le 28 avril 1924, la Cour d’appel de Rennes confirme le premier jugement.
 En septembre 1924, maître Belz forme un pourvoi en cassation. Un juge de cassation ne fait que vérifier la stricte application du droit dans l’arrêt ou jugement précédent  ; les chances de succès sont donc sûrement minimes. Cependant, Seznec pense tenir un angle d’attaque, qu’il exprime dans sa très longue lettre adressée à maître Kahn juste avant son procès d’assises (en cours de publication intégrale par maître Langlois)  : «  le tribunal de commerce de Morlaix a compris comme titre un marché qui était discuté. Ce n’est donc pas un titre  ; d’ailleurs, la cassation le démontrera.  »
 Le 27 décembre 1924, la propriété de Seznec est mise en vente, ainsi que «  le matériel attaché aux immeubles [...] à l’exception de la dynamo Max-Schon et Cie  » (La Résistance des 6, 13 et 20 décembre 1924).
 Le 7 mai 1925, dans l’intérêt de la liquidation, Émile Petitcolas (nommé tuteur datif de Seznec deux mois plus tôt) et maître Belz se désistent du pourvoi formé contre l’arrêt de la Cour d’appel de Rennes dans l’affaire Caillet, et cet arrêt devient exécutoire.
 Le même jour, les véhicules et le matériel de la scierie de Seznec sont mis en vente par maître Serrurier, commissaire-priseur à Morlaix, y compris «  une dynamo de 60 chevaux avec tableau de distribution  » dont la mise à prix est de 10.000 francs (L’Ouest-Éclair du 3 mai 1925). Ce montant semble indiquer que la machine était en parfait état de fonctionnement et avait bien la valeur demandée par Caillet quatre ans plus tôt.
 Faute d’offre suffisante, la dynamo n’est pas adjugée (L’Ouest-Éclair du 10 mai 1925). Elle est remise en vente le 25 mai (L’Ouest-Éclair des 17 et 21 mai 1925). Je ne connais pas le résultat de cette vente, mais à cette date, Caillet n’avait toujours pas été payé, près de quatre ans après la signature du devis.

III. Qui était Caillet  ?

 Les différents auteurs n’appellent Caillet dans leurs ouvrages que par son patronyme. Dans l’index des noms propres des livres de Bernez Rouz (L’Affaire Quéméneur-Seznec, 2006) et Denis Seznec (2009), on trouve cependant un prénom  : Alexandre. Je soupçonne que l’un a copié sur l’autre, mais n’ayant pas d’édition plus ancienne, je ne saurais dire qui. Ce que je sais, c’est que des erreurs existent chez l’un comme chez l’autre, même si elles sont rares et généralement minimes chez Bernez Rouz, qui a fait un véritable travail d’historien.
 Je me mets donc en quête d’informations sur l’entrepreneur électricien Caillet. Je trouve d’abord dans les éditions de 1921 et 1922 de l’Annuaire du commerce Didot-Bottin «  Caillet (Albert), électricité, r. Sauvage, 30 (13e).  » Il figure également dans la catégorie Électricité de l’édition de 1925  : «  Caillet (A.), rue Sauvage, 30.  » Les éditions de 1923 et 1924 sont manquantes sur Gallica. On ne le retrouve pas dans celle de 1926. Cet annuaire ne mentionne qu’un seul électricien de ce nom à Paris. Le prénom donné dans les pages d’index de Bernez Rouz et Denis Seznec était donc erroné.
 Je découvre également dans Le Journal du 14 février 1924 une offre d’emploi pour des «  monteurs électr., force motrice — 30, r. Sauvage  », qui prouve que l’entreprise d’Albert Caillet faisait bien des installations.
 Je fais alors part de mes résultats à Thierry Lefebvre, et nous entamons des recherches parallèles.
 Un article de Guy Debord paru dans la revue Potlatch le 3 août 1954, alors qu’il n’avait que 22 ans, m’informe qu’on détruisait la rue Sauvage à cette époque. Un plan de 1920 montre qu’elle reliait en diagonale le quai d’Austerlitz et le boulevard de la Gare (aujourd’hui boulevard Vincent-Auriol), et qu’elle appartenait au quartier Salpêtrière. Je consulte alors une à une les 439 doubles-pages du recensement de 1926 dans ce quartier, mais je n’y trouve pas la rue Sauvage. On peut penser qu’il n’y avait dans cette rue que des ateliers, et aucune maison d’habitation. Caillet vivait probablement ailleurs.
 Entre-temps, Thierry a trouvé une annonce dans L’Intransigeant du 20 janvier 1926 qui indique que Caillet était sur le départ  :

 ÉLECTRICITÉ, inst. force, lum., av. atelier, bout., app., camionn., outill., b. clients. Départ. Urgent. Traite avec 15.000 fr. — 30, rue Sauvage, Paris.

 Je fais des recherches dans l’état-civil du treizième arrondissement mais ne trouve rien. Je finis par découvrir le passage suivant dans un article du Courrier de Saône-et-Loire du 21 février 1912, à propos des fêtes de Carnaval ayant eu lieu à Chalon-sur-Saône  :

 Enfin, M. Albert Caillet, électricien chez M. Jarrot, lançait sur la foule, au bout d’une gaule, une araignée lumineuse, qui projetait du feu, au moment où elle se posait. Ce «  truc  » ingénieux eut un grand succès de frayeur et d’hilarité.

 Nous réorientons alors nos recherches vers le département de Saône-et-Loire, et Thierry m’envoie moins de deux heures plus tard le registre matricule de l’électricien Albert Caillet, qui lui permet ensuite de retrouver tous les documents généalogiques nécessaires. Je continue de mon côté à consulter la presse et nous sommes bientôt en mesure de résumer la vie du jeune homme de 29 ans qui a provoqué en 1923 la liquidation Seznec, mais qui semble avoir également souffert de cette affaire.

IV. Parcours

 Albert Léon Caillet est né à Chagny (Saône-et-Loire) le 26 septembre 1893. Il obtient son certificat d’études primaires à l’école de garçons de Chagny en 1907 (Courrier de Saône-et-Loire du 5 juillet 1907). En 1912, comme nous l’avons vu, il travaille en tant qu’électricien chez monsieur Jarrot à Chalon-sur-Saône.
 Appartenant à la classe de recrutement 1913, il est ajourné à un an pour faiblesse cette année-là, puis à nouveau les deux années suivantes, et enfin versé dans le service auxiliaire, avec une indication de «  développement musculaire insuffisant  », et incorporé au deuxième groupe d’aviation à compter du 22 août 1916. Il est maintenu dans le service auxiliaire le 21 février 1917 pour «  faiblesse générale, légère obscurité respiratoire sommet droit.  » Il participe à plusieurs campagnes, toujours dans l’aéronautique, notamment comme conducteur de groupe électrogène. Le 5 septembre 1919, il est mis en congé de l’armée et se retire à Paris.
 Le 17 juillet 1920 à Montceau-les-Mines (Saône-et-Loire), Albert Léon Caillet, électricien, épouse Léonie Benoîte Renault, institutrice, née le 6 mars 1897 dans cette ville.
 Quand sa fiche matriculaire est créée le 3 septembre 1921, il est «  électricien entrepreneur  » et réside dans le premier arrondissement de Paris. Le devis accepté par Seznec date du mois précédent.
 Le 22 mars 1922, un violent incendie détruit complètement un bâtiment en bois de la rue Sauvage à Paris. Certains journaux le situent au numéro 30, adresse de l’entreprise de Caillet, mais il s’agit en réalité du numéro 24. Le rez-de-chaussée du bâtiment est occupé par le menuisier Levasseur, qui sous-loue le premier étage à une fabrique de malles. Levasseur avait dans la cour un très important dépôt de bois, qui a pu être sauvé par les pompiers. On ignore ce qui a amené Seznec à s’adresser à Caillet pour l’installation électrique de son usine  ; la proximité de ce chantier de bois peut avoir servi de lien, si Seznec était en relation d’affaires avec Levasseur, mais cela reste très hypothétique.
 En janvier 1926, Caillet cherche à vendre d’urgence son fonds de commerce. La mention d’une traite de 15.000 francs dans l’annonce que j’ai citée plus haut peut faire référence à la créance Seznec, qui n’aurait toujours pas été payée, mais dont le règlement serait proche. La même année, son fils Gérard naît à Paris (probablement Gérard Maurice Caillet, né le 5 avril 1926 dans le quatorzième arrondissement). Le 2 juin 1926, la Société anonyme de Perfectionnements électrolytiques est formée au 30, rue Sauvage. L’entreprise parisienne d’électricité Caillet a vécu.
 La fiche matriculaire situe Albert Caillet le 5 novembre 1927 au 25, Villa du Coteau à Clamart, une maison très modeste. L’acte de naissance de son fils Maurice Pierre est signé quatre jours plus tard dans cette ville.
 Le 1er août 1929, il réside au 108, rue Eugène Carron à Courbevoie. Le recensement de 1931 à cette adresse indique qu’il est électricien chez Waldberg, une entreprise de Puteaux.
 Au moment du recensement de 1936, il vit au 13, allée des Tilleuls à Suresnes, et il est désormais ingénieur chez Waldberg. Son nouveau statut d’ingénieur électricien est ajouté sur sa fiche matriculaire en 1937, puis il est rayé de la réserve le 4 janvier 1940.
 Sa femme décède le 16 novembre 1949 dans le quinzième arrondissement de Paris. Il se remarie le 18 juin 1952 dans le dix-neuvième. Il meurt à Metz le 19 juin 1978.

 Courbevoie et Suresnes sont très proches de Puteaux, tandis que Clamart est dans un autre secteur de la région parisienne. Il est donc peu probable qu’Albert Caillet ait mis un terme à son entreprise dans les premiers mois de 1926 pour aller occuper un poste intéressant chez Waldberg. Il semble plutôt qu’il ait traversé une période difficile en 1925 et que les sommes dues par Guillaume Seznec lui aient fait défaut pour s’en sortir.

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Dimanche 21 juin 2020

LES PORTRAITS DE PIERRE QUÉMÉNER

 Il est probable que Pierre Quéméner ait été régulièrement photographié tout au long de sa vie, mais sa famille a été discrète et très peu d’images de lui nous sont parvenues.
 Il y a, tout d’abord, une photographie, dont je ne donne ici qu’un détail, prise vers 1916 devant le Café Parisien de Landerneau (l’emplacement est certifié en comparant l’image complète, visible dans le livre de Bernez Rouz, avec des photographies de ce café à cette époque). On nous dit que Jean Pouliquen, alors clerc de notaire à Sizun, est assis à gauche, et que Pierre Quéméner, négociant en bois à Saint-Sauveur, est debout à droite. Je me demande un peu ce qu’ils font là, trois ans avant l’acquisition de Ker-Abri, alors qu’ils sont tous les deux mobilisés dans l’armée.

Jean Pouliquen et Pierre Quéméner vers 1916

 Ce qui se dégage de ces deux hommes correspond assez bien à la personnalité de Pouliquen et Quéméner, tels que je les imagine, mais je ne reconnais pas tellement leurs traits. L’homme à droite a la bonhomie de Jean Yanne, qui joue le personnage de Quéméner dans le film d’Yves Boisset. Les cheveux sont drus. Il est vêtu de noir. Son col n’est pas très visible, mais je le devine rond. Celui de Pouliquen est très droit, strict.
 Ensuite, nous avons le portrait indiscutable, celui qui a été publié dans la presse à partir du 26 juin 1923, dans l’espoir de susciter des témoignages sur le disparu. Le costume est clair, le col est rond, le crâne est largement dégarni, les sourcils sont invisibles, le regard est plein d’assurance et les bords de la moustache sont relevés, pour un peu de fantaisie.

Pierre Quéméner

 Puis nous avons cette photographie, fournie par maître Denis Langlois, dans laquelle je ne reconnais pas du tout Quéméner. Si l’on me demandait de deviner quel personnage de l’affaire Seznec elle représente, je dirais qu’il s’agit probablement de Jean Pouliquen, essayant d’éviter les photographes durant le procès de Quimper. Col cassé, joues creusées, sourcils fins et noirs, regard méfiant, visage fermé. Aucune sympathie ne se dégage. Ce n’est pas le Quéméner jovial, bavard, naïf et très ouvert dont nous avons entendu parler.

Pierre Quéméner ?

 Voici Jean Pouliquen arrivant à la Sûreté générale le 28 juin 1923. Col cassé, joues creusées, sourcils fins et noirs, regard méfiant, visage fermé. Le lorgnon et le chapeau melon en plus.

Jean Pouliquen

 Il est dit qu’il n’existe que trois photographies de Pierre Quéméner, mais je vous en donne tout de même une quatrième, parue dans L’Ouest-Éclair du 19 octobre 1924. Costume sombre, col rond, crâne dégarni, sourcils invisibles, bonhomie, regard droit derrière le lorgnon.

Pierre Quéméner

 Enfin, Skeptikos a prétendu récemment dans un article amusant que la photographie ci-dessous représentait Guillaume Seznec et Pierre Quéméner partant de Rennes aux premières heures du jour le 25 mai 1923.

Cadillac miniature

 C’était bien essayé, mais je ne me suis pas laissé berner, car j’ai immédiatement reconnu Denis et Bernard Le Her refaisant le parcours entre Rennes et La Queue-lez-Yvelines le 25 mai 1949 à bord d’une Cadillac adaptée à leur taille, afin d’essayer de comprendre comment leur grand-père avait pu confondre les gares de Dreux et de Houdan.

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Mercredi 17 juin 2020

EXPLICATIONS SUR DELANGLE

 N’ayant lu qu’aujourd’hui le billet publié hier sur le blog L’Affaire Seznec revisitée dans lequel l’auteur dénonce un manque de rigueur dans mon dernier billet, j’accepte sa critique, mais je précise certains points. Dès hier, m’étant fait des reproches à moi-même en commentaire avant même d’en lire ailleurs, j’ai inséré un «  probablement  » là où j’affirmais imprudemment que Jean Pouliquen et Pierre Quéméner avaient acheté Le Journal du 11 juin 1923. Je ne parlais ensuite que du Delangle de l’annonce et n’affirmait qu’il s’agissait de l’homme engagé par Pouliquen qu’à la toute dernière phrase de mon billet, dans laquelle j’avais glissé entre tirets  : «  incidemment au moment même de l’affaire Quéméner, sur laquelle il a été amené à enquêter brièvement  ». Je viens d’ajouter des éléments de prudence à cette seconde affirmation gratuite, ainsi que dans ma mini-biographie de Bréjat.
 Cela dit, la coïncidence est suffisante à mes yeux pour que l’on s’approche d’une certitude. Un seul Delangle publie des annonces pour une agence de renseignements à cette époque. Pouliquen parle d’une «  agence de recherches dirigée par M. Delangle  », comme les annonces d’Henri Bréjat le laissent supposer («  ex-inspecteurs  »), alors qu’il s’agit de son domicile privé et qu’il y tient également une agence de location d’appartements. J’ai déjà expliqué en commentaire pourquoi je pensais que l’annonce du 11 juin était à privilégier  : logiquement, la décision d’engager un détective privé n’a été prise qu’entre le soir du 10 juin et le matin du 12 juin. Je pense même qu’elle n’a pu se faire qu’après le retour de Jean Pouliquen et Louis Quéméner à Landerneau le 11 juin au petit matin  ; sinon, ils auraient pu se rendre directement de Rennes à Paris.
 J’avais sûrement tort de placer la lecture de l’annonce dans le train de nuit (en commentaire, pas dans le billet). Il me semble plus probable que les deux hommes, après s’être reposés à Landerneau, aient beaucoup discuté dans l’après-midi et aient consulté les annonces du Journal, puis aient téléphoné au Bergère 57-40. S’ils l’ont fait, on peut leur avoir répondu qu’il s’agissait d’une erreur, que d’autres personnes avaient téléphoné pour la même raison dans la journée et qu’il fallait appeler le 51-40. C’est du roman, mais au moins je n’ai pas oublié de le préciser, cette fois-ci.
 Je ne pense pas que Charles Dumont, que j’aimais beaucoup dans mon enfance (ma mère était une admiratrice), puisse m’en vouloir d’avoir évoqué sa tante Juliette, car l’histoire s’est bien terminée. J’ajoute que je n’ai très certainement aucun lien de parenté avec la jeune danseuse qui était la maîtresse d’Henri Bréjat en 1915.
 Thierry Lefebvre a en fait établi la généalogie d’Henri Bréjat en mars 2016. J’ai présenté quelques anecdotes concernant cet homme. On est en droit de considérer que tout cela n’a rien à voir avec l’affaire Quéméner. Ce qui est certain, en tout cas, c’est que cela n’éclaire aucun des mystères liés à cette disparition. Je n’avais pas même, à l’origine, l’intention d’écrire un billet sur Delangle, mais seulement celle de constituer une mini-biographie.

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Lundi 15 juin 2020

LE DÉTECTIVE PRIVÉ DELANGLE

 Le 10 juin 1923, Jean Pouliquen et Louis Quéméner rendent visite à Guillaume Seznec à Morlaix pour qu’il leur explique dans quelles conditions Pierre Quéméner et lui se sont quittés dans la nuit du 25 au 26 mai. Ils rentrent ensuite à Landerneau, mais décident d’aller le soir même à Rennes signaler la disparition inquiétante de leur parent à la brigade de police mobile, et se font accompagner par Seznec. À Rennes, l’inspecteur Fabréga leur dit qu’ils doivent déposer plainte pour qu’une enquête soit ouverte. Pouliquen, qui mène les opérations d’une main ferme, décide de vérifier d’abord par lui-même les renseignements fournis par Seznec. Il rentre à Landerneau dans la nuit avec Louis Quéméner et, ce 11 juin, les deux hommes prennent l’express de 20 heures 40 pour Paris afin d’y mener leur propre enquête.
 Ce jour-là, ils achètent probablement Le Journal. En première page, on annonce la mort, la veille, de Pierre Loti. En cinquième page, se trouvent les annonces suivantes  :

 Des agences qui n’indiquent pas leurs tarifs, un ancien juge d’instruction, d’anciens commissaires... Les recherches par les anciens inspecteurs de l’agence Delangle, au moins, sont bon marché. La publication de l’annonce a coûté 50 francs, mais une enquête ne coûte que 20 francs, une filature 30 francs, une recherche 40 francs. L’agence est située 22, rue Cadet, dans le neuvième arrondissement, quartier Faubourg-Montmartre. Téléphone  : Bergère 57-40. En fait, une coquille s’est glissée  : le véritable numéro est 51-40.
 Depuis février 1923, Delangle publie régulièrement dans Le Journal des annonces similaires pour son agence de renseignements. Mais, depuis janvier 1921, il fait également paraître plusieurs fois par semaine dans L’Intransigeant, pour seulement 8 francs la ligne, des annonces pour son agence de location, située à la même adresse, avec le même numéro de téléphone. Cela représente plusieurs centaines d’annonces en deux ans et demi (quelques unes sont également parues dans Le Matin). Celles de l’agence de location s’arrêtent en juillet 1923, tandis que celles de l’agence de renseignement perdurent jusqu’en juillet 1925 (il y en a même quelques unes dans Paris-Soir en mai et juin 1925).
 Dans le recensement de 1926, au 22, rue Cadet, on trouve  : Bréjat, dit Delangle (pas de prénom), née en 1892 en Lorraine, veuve, chef de famille, patronne, teinturière. Son mari, monsieur Delangle, ou plutôt Bréjat, est donc mort peu avant.
 En effet, le 25 juillet 1925, Henri Bréjat, 47 ans, agent d’affaires, est décédé en son domicile, 22, rue Cadet. Il avait épousé, le 14 octobre 1922 à la mairie du neuvième arrondissement de Paris, Anna Pax, 30 ans, originaire de Neunkirch en Moselle (aujourd’hui un quartier de Sarreguemines), sans profession, domiciliée à la même adresse. Il était né le 28 avril 1878 dans le quatorzième arrondissement de Paris.
 En 1915, Henri Bréjat avait fait parler de lui dans la presse parisienne. Le Matin du 6 août 1915 résume les faits  :

 Hier soir, à la suite d’une discussion, boulevard Sadi-Carnot, 87, M. Henri Brejat, dit Delangle, trente-sept ans, sans profession, demeurant 27, rue Lepeletier, à Paris, a tiré plusieurs coups de revolver sur la maîtresse de son frère, Mme Juliette Dumont, vingt-sept ans, sans profession. Brejat, qui s’est présenté spontanément au commissariat, a été mis en état d’arrestation. Mme Dumont, qui a été atteinte de trois balles, est soignée à son domicile.

 L’édition du 7 août 1915 du journal Le Temps nous en donne un autre aperçu («  hier  » correspond en fait ici au jeudi 5 août)  :

 Un nommé Bréjat se présentait hier, vers sept heures du soir, à la minoterie Alfred Delangle, boulevard Sadi-Carnot, 87, à Ivry, accompagné d’une jeune artiste, Mlle Henriette Duriez, âgée de vingt ans, et habitant rue Rossini, 8, à Paris. Les visiteurs furent reçus par Mme Juliette Dumont, amie de l’industriel. Que se passa-t-il entre ces trois personnes  ? On l’ignore. Toujours est-il qu’au cours d’une violente discussion, M. Bréjat tira trois coups de revolver sur Mme Dumont, qui fut assez grièvement atteinte. Après quoi le meurtrier se rendit au commissariat d’Ivry pour se constituer prisonnier. Il a été envoyé au Dépôt.

Le Petit Parisien du même jour nous donne beaucoup plus de détails, mais, bien entendu, ne se prive pas d’écorcher les noms des protagonistes au passage et de se tromper de boulevard et de ville  :

 Nous avons relaté sommairement, hier, les péripéties d’un drame qui, la veille, s’était déroulé dans une usine d’Ivry. Voici, d’après l’enquête à laquelle nous avons procédé, la genèse et les circonstances précises de cette affaire.
 Les frères Alfred et Henri Brézat, dits Delangle, possédaient en commun, il y a quelques années, l’importante minoterie sise 87, boulevard Lamouroux, à Vitry [sic]. Un jour, pour des raisons personnelles, M. Henri Brézat fit session de sa part de propriété à son frère Alfred qui, de ce fait, devint seul directeur de l’usine, à charge pour lui de verser certaines mensualités à son ex-associé qui, ayant cessé de fournir sa collaboration à l’usine, vivait, à Paris, en désœuvré, de la petite rente consentie par son frère.
 Or cette situation ne se prolongea pas sans quelques froissements de part et d’autre, et la correspondance échangée témoigne de la tension des rapports existant entre les deux frères.
 C’est ainsi que, jeudi, dans l’après-midi, une jeune femme, Mlle Henriette Duruz, danseuse, amie de M. Henri Brézat, s’étant présentée à la caisse de la minoterie, avait été éconduite. M. Henri Brézat en avait conçu une irritation violente et, sans hésiter, en compagnie de sa maîtresse, il s’était rendu à Ivry. En habitué de la maison il avait franchi les quelques marches d’accès et avait pénétré dans le vestibule où il s’était trouvé face à face avec une jeune femme, Mme Dumont, amie de son frère, qui tenait son bébé entre ses bras. Que se passa-t-il alors  ? Une courte explication, des menaces, puis, coup sur coup, trois détonations, suivies bientôt de deux autres. Après quoi, M. Henri Brézat allait se constituer prisonnier au commissariat de police, où il déclarait avoir fait feu sur Mme Dumont, et l’avoir atteinte.
 Et, en effet, la jeune femme, qui avait échappé aux trois premiers projectiles, avait été touchée au bras et au sein gauche. Elle raconta qu’ayant pu mettre son enfant à l’abri, elle avait dû se livrer à un véritable jeu de cache-cache avec le meurtrier.
 Assez sérieusement blessée, mais non en danger, elle est soignée à son domicile. Quant à M. Henri Brézat, qui n’a voulu fournir aucune explication, il a été envoyé au dépôt.

Le Journal du même jour complète un peu ces informations, en nommant le commissaire chargé de l’enquête et en expliquant plus précisément les raisons du premier passage à l’usine de la jeune amie d’Henri Bréjat, dont le nom ne m’est pas tout à fait étranger. On note également que, grièvement atteinte selon Le Temps, Juliette Dumont ne l’a été que peu gravement selon ce journal  :

 Poursuivant son enquête sur la tragédie qui, jeudi soir, a eu pour théâtre la minoterie Delangle, à Ivry, M. Ameline, commissaire de police, en a établi les causes ainsi  :
 Henri Bréjat, le meurtrier, est le frère du minotier qui se fait appeler Delangle mais, en réalité, se nomme aussi Bréjat.
 Hier soir, Henri Bréjat, qui a des intérêts dans la minoterie, avait envoyé sa maîtresse, Mlle Henriette Durriez, réclamer à son frère une somme d’argent qu’on devait lui verser d’après des conventions antérieures.
 N’ayant pu obtenir le paiement de cette somme, Mlle Durriez revint à Paris annoncer l’échec de sa démarche à Henri Bréjat, qui retourna avec elle à la minoterie. Là Bréjat se trouva en présence de la maîtresse de son frère, Mme Dumont  ; il eut avec cette personne une violente discussion et c’est au cours de cette scène que, fou de rage, il tira à bout portant trois coups de revolver sur Mme Dumont. Heureusement celle-ci ne fut atteinte que peu gravement et son état n’inspire aucune inquiétude.

 Tout cela, en fait, nous rappelle un peu, par la maladresse du tireur, Paul Verlaine ouvrant le feu sur Arthur Rimbaud, même si le mobile est bien différent.
Le Journal du 29 août 1915 nous donne l’épilogue du drame d’Ivry  :

 Le 5 août, boulevard Sadi-Carnot, à Ivry, un rentier, M. Henri Brréjat, âgé de 52 ans [sic], blessait légèrement de deux coups de revolver Mlle Juliette Dumont, âgée de 27 ans.
 Le docteur Marie, médecin-aliéniste, ayant déclaré que M. Henri Bréjat était irresponsable, M. Coutant, juge d’instruction, a signé, hier, une ordonnance de non-lieu.

 Henri Bréjat, finalement, décide de faire quelque chose de son existence en janvier 1921 et de créer une agence de location, sise à son domicile. Cette profession n’étant pas pratiquée que par des gens honnêtes, la justice s’y intéresse de très près et Bréjat fait l’objet d’un contrôle quelques mois plus tard, comme nous le raconte Le Petit Journal du 27 septembre 1921  :

 Sur commissions rogatoires de M. Marigny, juge d’instruction, M. Faralicq, commissaire à la direction de la police judiciaire, a fait, hier, plusieurs perquisitions relatives à l’affaire des agences de location dont nous avons déjà parlé.
 Il s’est rendu chez M. Demonceaux, qui tenait une de ces agences, 13, rue Grange-Batelière, mais qui a cessé ses opérations depuis mai dernier  ; aucun document intéressant dans l’appartement de M. Demonceaux, 107, rue Jean-Jacques-Rousseau, à Issy-les-Moulineaux.
 M. Faralicq a, par contre, saisi la comptabilité et de nombreux documents, chez M. Steiger, citoyen suisse, 55, rue Saint-Jacques, qui, lui aussi, a fermé son agence de location, depuis quelque temps  ; et chez M. Bréjat, dit Delangle, 22, rue Cadet, qui tient à cette adresse une agence de location.
 Les pièces saisies vont être examinées par un expert.

 L’édition du même jour de L’Œuvre nous donne un autre angle, avec l’écorchage de nom de rigueur  :

 Les annonces des agences de location se multiplient à l’approche du terme. Toutes, en style plus ou moins fleuri, promettent à l’envi des appartements vacants et recrutent des clients qui, dans la plupart des cas, doivent avant tout verser quelque argent entre les mains des tenanciers de ces agences.
 Ce commerce frise assez souvent l’escroquerie. Et le parquet en suit les opérations avec une vigilante attention, car des plaintes nombreuses de victimes s’amoncellent quotidiennement entre les mains du procureur de la République.
 Hier encore, agissant sur mandat de M. Marigny, juge d’instruction, M. Faralicq, commissaire à la police judiciaire, se présenta au siège de plusieurs de ces officines, où il saisit la comptabilité et un certain nombre de documents.
 Chez M. Demoucaux, 13, rue Grange-Batelière, et chez M. Brezat, dit Delangle, 22, rue Cadet, les choses se passèrent sans encombre. Mais chez M. Steger, citoyen suisse, demeurant 57, rue Saint-Jacques, le magistrat eut une légère surprise. Le citoyen Steger, en effet, et sa femme se prétendaient «  professeurs de langues  ». Ils simulèrent un profond étonnement quand les premières questions du commissaire, relatives à leur agence de location, leur furent posées.
 Cependant, après quelque défense, le mari et la femme durent reconnaître que, parfois, «  pour rendre service à leurs amis  » et contre un peu de monnaie, ils procuraient des domiciles dont la vacance parvenait à leur connaissance.
 Cet aveu a suffi pour qu’ils fussent inculpés, comme leurs collègues, et que leur comptabilité fût saisie.

 Cependant, le flux des annonces publiées par Henri Bréjat dans L’Intransigeant n’a pas faibli le moins du monde par la suite et on peut supposer qu’il n’a pas été inquiété davantage par la justice. Mais il semble que son activité d’agent de renseignements soit devenue suffisamment lucrative — incidemment au moment même de l’affaire Quéméner, sur laquelle il a été amené à enquêter brièvement (s’il est bien l’homme mentionné par Jean Pouliquen dans sa déposition du 30 juillet 1923, comme on peut raisonnablement le supposer) — pour lui permettre de fermer son agence de location.

ADDENDA

 La tragédie d’Ivry s’est terminée par un mariage  : le 18 mai 1916 à Ivry-sur-Seine (département de la Seine), Alfred Bréjat, meunier, domicilié 31, boulevard Sadi-Carnot à Ivry, né le 20 janvier 1871 dans le quatorzième arrondissement de Paris, épouse Anne Marie Juliette Dumont, sans profession, même adresse, née à Eymoutiers (Haute-Vienne) le 25 avril 1888, divorcée de Pierre Jean Marie Abadie.
 Alfred Bréjat meurt à Ivry en 1938. Son acte de décès est signé le 6 décembre.
 Le 4 février 1939, Le Temps annonce la faillite suivante  : «  Feu Brejat, dit Alfred Delangle, minoterie, à Ivry-sur-Seine, 31, boulevard Sadi-Carnot, y ayant demeuré. (M. Coutant, syndic.)  »

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