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Samedi 8 décembre 1923

7 décembre 1923 | 23 octobre 1924
PRESSE  : L’Ouest-Éclair

L’AFFAIRE SEZNEC

L’Ouest-Éclair, 8 décembre 1923, page 5.

Mme Seznec demande à être confrontée avec quelques témoins

 MORLAIX, 7 décembre. — (De notre correspondant particulier). — Mme Seznec vient de manifester le désir de prendre une part plus active à l’instruction.
«  Je désirerais, dit-elle, être confrontée non seulement avec Mlle Quémeneur, mais avec M. Pouliquen et M. Quémeneur, de Plourivo. Tous deux ont fait, à l’instruction, des déclarations erronées. M. Pouliquen, notaire à Pont-l’Abbé, est venu avec M. Quémeneur, frère, habitant Plourivo1. Ils arrivèrent avec une auto de louage à 6  h.  30. Seznec n’était pas encore levé. C’est Angèle qui ouvrit. Je suis descendue, j’ai fait le café, que j’ai servi en attendant que mon mari soit descendu. On a parlé, comme de juste, de Quémeneur et de l’affaire des autos. J’ai rappelé que Quémeneur avait dit à M. Seznec qu’il n’avait pas beaucoup d’argent liquide à avancer, mais qu’il avait bien sa Cadillac valant 30.000 fr.
 «  Tu auras, ajouta-t-il, quand même la même part que nous dans les bénéfices d’autos, mais, ajouta-t-il, tu te débrouilleras avec le fisc, puisque tu es patenté et que je ne le suis pas  ». Seznec étant descendu, la conversation continua.
 «  A un moment donné Seznec dit à M. Pouliquen et à M. Quémeneur  : «  Est-ce que vous n’avez pas trouvé dans les papiers de votre frère un papier me concernant  ?  » Ils répondirent négativement. «  C’est singulier, car j’ai emprunté 15.000 fr. à M. Quémeneur et vous auriez dû en trouver trace. — Mais ça ne fait rien, je reconnais devoir 15.000 fr. à M. Quéméneur.  »
 M. Pouliquen
, continue Mme Seznec, a déclaré au juge d’instruction qu’il avait été mis au courant du prêt de 15.000 fr. à Seznec. Il ne le savait pas avant d’être venu chez moi. MM. Pouliquen et Quémeneur sont repartis en auto pour Landerneau. Une fois arrivés ils ont téléphoné à Seznec pour lui demander de partir avec eux à Rennes demander des renseignements. Seznec a accepté immédiatement et a pris le premier train de l’après-midi pour se rendre à la police mobile. Est-ce là l’attitude d’un homme qui se cache  ? Seznec est revenu le lendemain. Les Pouliquen-Quémeneur sont-ils allés à Paris comme ils l’avaient annoncé, je ne le sais.  »
 Mme Seznec nous rapporte ensuite une déclaration que lui fit Quémeneur, le conseiller général disparu, d’après laquelle il aurait prêté une certaine somme dont elle se réserve de déclarer le montant à M. le Juge d’instruction.

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1. Cette visite eut lieu de 10 juin 1923.

Samedi 30 juin 1923

29 juin 1923 | 1er juillet 1923
PRESSE  : Le Journal

ÉVÉNEMENTS

 Ayant reçu dans la nuit un télégramme de la Sûreté générale concernant les opérations à Dreux et à Houdan de la veille, le juge Binet émet dans la matinée un mandat d’arrêt contre Guillaume Seznec, l’inculpant d’assassinat et de faux, et demande à ce que les recherches sur Bror Oskar Scherdin se poursuivent. Il expédie le mandat d’arrêt à Paris et télégraphie au parquet de Dreux pour que le commissaire Vidal en soit informé. Il envoie également une commission rogatoire au procureur de la République de Morlaix pour qu’il perquisitionne le domicile de Seznec1.
 Vers 8 heures, M. Freund, juge de paix de Landerneau, se présente à la villa Ker-Abri pour demander des renseignements complémentaires à Jenny Quéméner, sur commission rogatoire du juge Binet2.
 Ayant passé la nuit à Dreux, Guillaume Seznec prend son petit déjeuner vers 8 heures dans un café, sous la surveillance de l’inspecteur Bonny. Puis il se lève, disant qu’il veut envoyer une carte postale à sa femme, mais Bonny lui demande d’attendre le commissaire Vidal. Seznec veut tout de même partir et Bonny, aidé par un collègue, le retient de force. Seznec proteste que, n’étant pas inculpé, il devrait être libre de ses mouvements. Il ne sera informé que dans la soirée du mandat d’arrêt lancé contre lui3.
 Pendant ce temps, le commissaire Vidal mène une rapide enquête à Dreux, interrogeant le garagiste Hodey en particulier4. Vers 11 heures, il retrouve Seznec au commissariat et l’interroge à nouveau dans le bureau du commissaire Baumelou5.
 Dans la matinée, un huissier de Brest reçoit un arrêt de saisie provenant de Rennes contre la scierie et le garage de Seznec à Morlaix et décide de procéder à cette saisie dans l’après-midi6.
 Vers 13 ou 14 heures, le commissaire Vidal, Guillaume Seznec et les inspecteurs Bonny, Tissier, Lacouloumère et Paillet déjeunent au restaurant Le Plat d’Étain à Houdan. Seznec ne mange que quelques fraises et un peu de crème7.
 Vers 14 heures 30, tandis que le juge Binet reste à Brest pour étudier le dossier, le procureur de la République et le commissaire François de Morlaix, le commissaire Cunat de Rennes, les inspecteurs Le Gall et Thomas et deux agents de police procèdent à la perquisition du domicile de Guillaume Seznec à Morlaix, en présence de Marie-Jeanne Seznec. La maison d’habitation et les ateliers sont fouillés. Des vêtements sont saisis  : un pantalon, un veston et un gilet en drap portant des traces de cambouis, un pantalon de toile bleue ayant été soigneusement lavé, un pardessus et un chapeau mou. On saisit également vingt-quatre balles de revolver (calibre 8 millimètres) et quatre balles de pistolet automatique (calibre 7,65 millimètres), ainsi qu’une automobile Ford portant la plaque d’une Sizaire-Naudin8.
 Dans la journée, des jounalistes du Matin et du Journal rencontrent Gerd Scherdin, qui affirme que son mari n’est pas en fuite et n’a rien à voir avec la disparition de Pierre Quéméner9.
 Vers 15 heures, les policiers et Seznec quittent Houdan en direction de Paris et s’arrêtent huit ou neuf kilomètres plus loin10 aux Quatre-Piliers, où Seznec pense qu’il a eu sa première panne après le dîner du 25 mai. L’inspecteur Lacouloumère découvre à cet endroit deux feuilles de papier tachées de cambouis, ainsi qu’un chiffon portant des traces semblables à des gouttes de sang, qu’il passe sous le nez de Seznec, sans obtenir de réaction de sa part11.
 Les voitures repartent, toujours en direction de Paris, puis s’arrêtent à nouveau trois kilomètres après La Queue-lez-Yvelines, au niveau du croisement avec un sentier, où Seznec, cette fois-ci formel, indique qu’il a eu sa seconde panne et a fait demi-tour le 26 mai au matin12.
 Le cortège revient ensuite à Houdan. Devant la gare de cette ville, Seznec dit que, le soir du 25 mai, la barrière était ouverte et que Pierre Quéméner est descendu là pour prendre le train. L’employé de chemin de fer Maurice Garnier le contredit alors, affirmant que la barrière était fermée, qu’une seule voiture est venue à la gare ce soir-là, qu’un homme ayant la même silhouette que Seznec en est descendu un instant pour demander la route de Paris et que la voiture est repartie par erreur à l’opposé, sur la route de Berchères, avant de revenir et de s’éloigner vers Paris13.
 Vers 17 heures, Fernand Stutzmann se présente à la Sûreté générale pour déclarer qu’il a été floué financièrement par Guillaume Seznec en 1913. Après sa déposition, il répète ses accusations aux journalistes présents devant le siège de la Sûreté générale14.
 Ayant quitté Houdan vers 17 heures 30, Guillaume Seznec arrive à Paris vers 18 heures 30 ou 19 heures sous escorte policière et se voit notifier son arrestation. On commence à établir sa fiche anthropométrique. Le commissaire Vidal, resté plus longtemps dans la région de Houdan, n’est de retour à son bureau de la rue des Saussaies que vers 20 heures15.
 Vers 19 heures, le commissaire Labouerie de Rennes rejoint les policiers et les magistrats au domicile de Seznec à Morlaix, et la perquisition se termine vers 20 heures 30. Marie-Jeanne Seznec parle ensuite aux journalistes, protestant de l’innocence de son mari16.

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1. Le Petit Journal et La Dépêche de Brest du 1er juillet 1923.
2. La Dépêche de Brest du 2 juillet 1923.
3. Le Journal et La Dépêche de Brest du 1er juillet 1923.
4. Le Petit Journal et Le Quotidien du 1er juillet 1923.
5. Le Quotidien du 1er juillet 1923.
6. Le Journal du 1er juillet 1923.
7. Le Journal et Le Quotidien du 1er juillet 1923.
8. Le Petit Journal du 1er juillet 1923, La Dépêche de Brest des 1er et 2 juillet 1923, et Bernez Rouz, pages 117, 118 et 185. Le calibre exact des balles de revolver était certainement de 0,32 pouce (7,94 millimètres). Leur association avec un revolver Hammerless dans La Dépêche de Brest du 2 juillet 1923 indique qu’il s’agissait probablement de cartouches américaines de type .32 S&W, aux douilles caractéristiques, courtes et larges, conçues pour le revolver Smith & Wesson Safety Hammerless, arme de défense facile à glisser dans une poche en raison de son chien interne et de son mécanisme de sûreté.
9. Le Matin et Le Journal du 1er juillet 1923.
10. Le Petit Journal et La Dépêche de Brest du 1er juillet 1923. Il s’agit certainement de l’endroit où la route de Millemont rejoint la route Dreux-Paris, lieu de la rencontre avec Pierre Dectot.
11. Le Journal du 1er juillet 1923.
12. Le Journal du 1er juillet 1923.
13. Le Journal et La Dépêche de Brest du 1er juillet 1923.
14. Le Petit Journal du 1er juillet 1923.
15. La Dépêche de Brest, Le Petit Journal et Le Quotidien du 1er juillet 1923.
16. La Dépêche de Brest et Le Petit Journal du 1er juillet 1923.

LA JUSTICE EST CONVAINCUE
QUE M. QUÉMENEUR A ÉTÉ ASSASSINÉ

Le Journal, 30 juin 1923, pages 1 et 3.

Elle a identifié le mystérieux Charly

[DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL]

 BREST, 29 juin. — Il n’est plus possible, maintenant, d’attribuer à une fugue la disparition de M. Quémeneur  ; la certitude d’un crime, aujourd’hui, est absolue  : le malheureux a été assassiné. Telles sont les graves paroles par lesquelles le juge d’instruction Binec1 a répondu à mes questions dès son retour de Landerneau, ce soir.
 Le parquet de Brest, en effet, s’était transporté ce matin à Landerneau pour perquisitionner à Ker-Abri, la demeure de M. Quémeneur. C’est précisément le résultat de cette perquisition et aussi, d’autre part, l’examen du dossier de l’affaire apporté de Paris par M. Maté2, inspecteur de la Sûreté générale, qui ont permis au juge Binec de conclure, sur des preuves qu’il juge certaines, à l’assassinat du conseiller général du Finistère.
 Le mystérieux Charly, jusqu’ici introuvable, est, paraît-il, lui-même identifié. Ce fait vous est peut-être déjà connu à Paris. Charly, qui se nomme en réalité Chardin3, est en fuite, mais on suit actuellement sa trace dans les pays Scandinaves.

 En outre, à côté de cet acteur principal, l’inspecteur aurait établi la complicité de plusieurs autres personnes. Depuis cet après-midi, notamment, une piste extrêmement intéressante est suivie, mais aucun nom ne peut encore être prononcé. Tout ce qu’il est permis de savoir, c’est qu’une des personnes suspectées habitait, tout récemment encore, Morlaix.
 La perquisition de Ker-Abri fut faite en présence de MM. Pouliguen et Quémeneur4, beau-frère et frère du disparu. Un désordre complet régnait dans la villa. S’il ne fut possible de retrouver ni comptabilité ni copie de lettres, du moins a-t-on saisi une volumineuse correspondance, et, pêle-mêle, de très nombreuses pièces relatives aux différentes affaires, dont s’occupait M. Quémeneur. Le coffre-fort, situé dans le bureau même de M. Quémeneur, ne contenait aucun argent et, bien entendu, aucune trace ne fut relevée des fameux 4,000 dollars-or que M. Sezenec affirme avoir versés à M. Quémeneur. La perquisition a eu, en outre, ce résultat excellent de permettre enfin au magistrat de confronter avec certitude la véritable écriture de M. Quémeneur d’une part avec les notes relevées sur le carnet trouvé dans la valise du Havre, d’autre part avec l’original du télégramme adressé de cette ville à Mlle Quémeneur5, et, enfin, avec le fameux acte sous-seing privé concernant la propriété de Taou-Nez, que M. Quémeneur aurait «  cédée  » à M. Sezenec, d’après les déclarations de ce dernier, en garantie d’un prêt de 4,000 dollars-or. Il est ressorti de cette confrontation d’écritures  :
 1° Que les notes du carnet sont d’une écriture nettement différente de celle de M. Quémeneur  ;
 2° Que la main qui traça ces notes est la même que celle qui écrivit l’original du télégramme adressé du Havre à Mlle Quémeneur  ;
 3° Que l’acte sous-seing privé est, lui aussi, un faux où il est aisé de reconnaître que la signature de M. Quémeneur est fort grossièrement imitée.
 Enfin, le juge d’instruction Binec, tout en gardant la réserve que doit observer un magistrat instructeur, a bien voulu néanmoins me déclarer qu’il avait relevé sur le carnet une phrase, composée exactement de trois mots, qui permet d’expliquer parfaitement toutes les obscurités qui entouraient jusqu’ici la disparition de M. Quémeneur6.
 «  Je ne puis vous en dire davantage, ajoute M. Binec, mais dans cette déclaration il est permis d’entrevoir enfin la solution de cette mystérieuse affaire et on peut affirmer, d’autre part, que les auteurs de l’assassinat de M. Quémeneur ou plus exactement, que celui qui écrivit ces trois mots sur le carnet signa littéralement sa propre dénonciation  !  »
 Demain, l’enquête, menée parallèlement par le parquet de Brest et par la brigade mobile de Rennes, continuera hors de Brest, et il me sera sans doute possible alors de vous nommer le troisième complice mystérieux qui, avec Charly-Chardin et Sezenec, se trouve intimement mêlé à la disparition tragique de M. Quémeneur.
 Enfin, le juge Binec a manifesté son intention de faire accompagner à Brest M. Sezenec, qu’il désire interroger lui-même. — HENRY BARBY.

L’ENQUÊTE JUDICIAIRE À DREUX
EMBARRASSE M. SEZENEC

 Si M. Sezenec a pu croire que ses longues explications satisferaient la justice et qu’il pourrait reprendre sans encombre pour Morlaix le chemin qu’il eut tant de difficultés à parcourir avec son ami Quémeneur, son illusion aura été de courte durée. En effet, dès hier matin, à 9 heures, M. Vidal le convoquait à son cabinet où, après avoir reçu de lui confirmation de certaines déclarations faites la veille, il le pria de le suivre... jusqu’à Dreux.
 C’est à Dreux, on s’en souvient, que M. Sezenec a prétendu s’être séparé de M. Quémeneur, en précisant même qu’il l’avait accompagné à la gare, après avoir tenté, mais en vain, de poursuivre en automobile le voyage sur Paris.
 Donc, à 10 heures, l’automobile de la Sûreté générale emportait vers les lieux si parfaitement décrits par M. Sezenec au cours de sa déposition, M. Sezenec lui-même, M. Vidal et deux inspecteurs. Ils filèrent directement sur Dreux, où ils arrivèrent deux heures après. Là M. Vidal pria M. Sezenec de lui indiquer le chemin de la gare, où il avait accompagné, avait-il dit, M. Quémeneur7.
 Quel ne fut pas son étonnement alors de voir M. Sezenec rester muet et embarrassé. M. Sezenec ignorait où se trouvait la gare de Dreux  ! De même pour l’hôtel où il déclarait avoir dîné en compagnie de M. Quémeneur, il a été incapable d’en indiquer l’adresse. M. Vidal n’insista pas.
 Mais alors, une question se pose. Où donc les deux voyageurs s’étaient-ils séparés, si ce n’était à Dreux  ?
 M. Sezenec avait dit, lors de sa première déclaration  : «  J’ai dû passer à Houdan, mais je ne m’en souviens pas.  » L’auto de la Sûreté générale roula sur Houdan. Ici, nouvel étonnement du magistrat enquêteur. Il retrouva la trace précise de MM. Sezenec et Quémeneur. Ils avaient dîné tous deux à Houdan, qui se trouve à vingt kilomètres de Dreux, à 9  h.  15 du soir. Et M. Sezenec prétendait ne pas s’en souvenir  !
 Est-ce dans cette localité que les deux hommes se sont quittés  ? Voilà ce qu’on peut difficilement affirmer. Aucun des trains se dirigeant8 sur Paris ne s’arrête à Houdan, et celui que pouvait prendre M. Quémeneur passe en gare de Dreux à 9  h.  45. Il faudrait donc admettre qu’en une demi-heure il aurait dîné et parcouru avec l’automobile de Sezenec — dont on se rappelle l’état défectueux — les vingt kilomètres qui séparent Houdan de Dreux. Une telle hypothèse se dément d’elle-même.
 Poursuivant ses vérifications, M. Vidal revint alors à Millemont, mais ici encore, impossible de retrouver les lieux où se produisit la panne dont a parlé M. Sézenec et qui l’obligea à passer la nuit dans sa voiture.
 Par contre, il est établi qu’il est arrivé en auto, mais seul cette fois, à la Queue-les-Yvelines, le samedi 26 mai, à 8 heures du matin. Il était très abattu  ; il remisa son auto dans la cour d’un hôtel et dormit sur la banquette de l’auto jusqu’à midi. À 2  heures, il repartait pour Morlaix.
 Le point obscur se place maintenant entre la station à Houdan et l’arrêt à la Queue-les-Yvelines. Qu’a fait M. Sezenec à ce moment  ? Qu’est devenu M. Quémeneur à cet endroit  ? Et placé en face de ces contradictions, quelle attitude va prendre M. Sezenec  ? Il est certain que tout cela est bien étrange et fait peser sur lui les plus graves présomptions.
 Un crime a-t-il été commis  ? La question se pose désormais plus que jamais. Sans doute sera-t-elle résolue aujourd’hui. Mais s’il y a eu guet-apens et crime et que M. Sezenec y soit mêlé, il faudra découvrir à celui-ci un complice  : la personne qui, le 26 mai au matin, s’est présentée à deux reprises au bureau de poste du boulevard Malesherbes, pour y toucher le chèque expédié de Pont-l’Abbé par M. Pouliguen  ; car il est actuellement démontré, nous l’avons dit plus haut, que ce jour-là, M. Sezenec se trouvait à la Queue-les-Yvelines. Est-ce, comme on le croit, le mystérieux Chardin dit «  Charly  »  ? C’est ce que l’enquête permettra d’établir avant peu.

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1. Ernest Binet.
2. Henri Mathey.
3. Bror Oskar Scherdin.
4. Jean Pouliquen et Louis Quéméner.
5. Jenny Quéméner.
6. Henry Barby indiquera dans Le Journal du 2 juillet 1923 que cette phrase ne comportait en fait que deux mots, «  Dépenses Quémeneur  », dont le deuxième était superflu, mais cette explication ne tient pas et je pense que le juge Binet faisait plutôt référence à l’indication de la prise de train à Dreux, l’erreur commise par Seznec dans son récit coïncidant avec cette inscription dans le carnet.
7. L’article en première page s’interrompt ici et reprend en troisième page, sous le titre «  Le mystère Quemeneur  » et le sous-titre «  La troublante enquête à Dreux  », que je n’ai pas reproduits.
8. Source  : «  ne se dirigeant  ».

Lundi 25 juin 1923

24 juin 1923 | 26 juin 1923
PRESSE  : Le Matin - La Dépêche de Brest - La Presse - Autres articles

ÉVÉNEMENTS

 Suite à l’article paru la veille dans La Dépêche de Brest, une bonne partie de la presse nationale commence à s’intéresser à la mystérieuse disparition du conseiller général Pierre Quéméner (désigné systématiquement sous son nom commercial Quéméneur, avec ou sans accents).
Le Matin compare cette disparition à la célèbre affaire Cadiou, du nom d’un industriel disparu à Landerneau en 1913 et retrouvé mort un mois plus tard. La Dépêche de Brest publie un récit détaillé du voyage en Cadillac par Guillaume Seznec. De son côté, le journaliste de La Presse a obtenu des informations de la part de Jean Pouliquen. Concernant le chèque, on notera que Seznec parle de 80.000 francs et Pouliquen de 60.000 francs (la somme réelle). Cette cacophonie continuera dans la presse pendant quelques jours. Certains articles évoqueront même les sommes de 70.000 et 40.000 francs.

L’ÉTRANGE ABSENCE DE M. QUEMENEUR

Le Matin, 25 juin 1923, page 1.

Conseiller général du Finistère,
parti de Landerneau avec 10.000 francs sur lui
On ne l’a pas revu depuis un mois

[DE NOTRE CORRESPONDANT PARTICULIER]

 BREST, 24 juin. — Par téléphone. — Malgré le silence absolu de la sœur de M. Quemeneur, conseiller général du Finistère, qui a disparu depuis un mois, il n’est question à Brest, Morlaix et Landerneau que de cette affaire qui rappelle, par certains côtés, celle de l’industriel Cadiou.
 On croit, en effet, ici, que M. Pierre Quemeneur, dont la vie privée était irréprochable, a été victime d’un guet-apens.
 Interviewé, le beau-frère du disparu, notaire à Pont-l’Abbé, n’a voulu donner aucun renseignement. Mais de Morlaix, on a appris que le conseiller général, qui devait rencontrer à Paris un courtier américain et était porteur de 10.000 francs, avait quitté le pays dans l’automobile de M. Sezenec, avec qui il était en relations d’affaires. Arrêtés à Dreux par un accident de moteur, M. Sezenec retourna à Morlaix, tandis que M. Quemeneur gagnait la capitale en chemin de fer. Que fit-il à Paris  ? On l’ignore.
 L’enquête aurait simplement révélé jusqu’à présent qu’un individu, disant s’appeler Quemeneur, s’est présenté dans un bureau de poste de Paris pour toucher un chèque de 80.000 francs, adressé au conseiller général par son beau-frère. Le chèque n’était pas encore arrivé et aucune somme ne fut par conséquent versée.
 Le dernier télégramme parvenu à Mlle Quemeneur est daté du Havre et est conçu en ces termes  : «  Tout va bien. — Pierre.  » Or, les recherches faites au bureau de poste du Havre ont révélé que la dépêche n’avait pas été écrite par M. Quemeneur.

UN MYSTÈRE ANGOISSANT

La Dépêche de Brest & de l’Ouest, 25 juin 1923, page 2.

La disparition de M. Quéméneur, conseiller
général de Sizun, cause une vive émotion

Sans nouvelles depuis un mois. — Ce que dit son compagnon de route
Est-ce un guet-apens  ? — Mystérieuses interventions

 La disparition de M. Pierre Quéméneur, conseiller général de Sizun, négociant à Saint-Sauveur et Landerneau, a, comme bien l’on pense, causé la plus vive émotion dans la région.
 Très connu et fort estimé, une nouvelle de ce genre était bien faite pour surprendre. Rapidement, le bruit de sa disparition s’était répandu. Pouvait-il, d’ailleurs, en être autrement dans un pays où les liens de l’amitié étaient, pour lui, si développés  ?
 Après les premiers moments de surprise, les questions se précisaient  : comment et pourquoi un homme qui, comme lui, ayant pour sa famille des sentiments dont les témoignages se renouvelaient quotidiennement, n’avait pas donné signe de vie depuis plusieurs semaines  ?
 A cela point de réponse. D’autant moins, que tous ceux qui étaient susceptibles d’en fournir s’y refusaient.
 M. Quéméneur, on le savait, vivait avec sa sœur au sortir de Landerneau, route de Lesneven, dans une villa dénommée Ker-Abri. Il en était parti le jeudi 24 mai pour aller à Paris, et depuis ce jour on ne l’avait plus revu.
 Cela, tout d’abord, n’était pas fait pour provoquer la surprise  ; mais, lorsque l’on sut que vainement les jours succédaient aux jours, la crainte se manifesta réellement.
 On savait, en effet, que M. Quéméneur avait pour coutume de tenir sa sœur presque quotidiennement au courant de ses déplacements. Pourquoi donc, à présent, se taisait-il, en dépit de toute vraisemblance  ?
 Les jours se passant, les semaines s’écoulant, le bruit de sa disparition se répandait, non sans raison.

La famille ne veut rien dire

 Qu’est donc devenu M. P. Quéméneur, interrogeait-o[n]  ? Mais la question demeurait sans réponse. On ne savait, on ne voulait rien dire.
 La famille s’était pourtant bien occupée de l’affaire  ! A Ker-Alin1, s’étaient rendus M. Pouliquen, notaire à Pont-l’Abbé, et Mme, sœur du conseiller général  ; M. Louis Quéméneur, marchand de bois à Paimpol, son frère.
 Des renseignements avaient été fournis à la police mobile  ; mais on espérait qu’un dénouement heureux se produirait.
 Certes le conseiller général de Sizun avait coutume de tenir la plus jeune de ses sœurs, avec laquelle il vivait, au courant de ses moindres faits  ; jamais il ne s’absentait sans l’en aviser  ; mais voici que depuis des jours et des jours aucun indice ne permettait de retrouver sa trace.
 Nous ne voulions pas, dans ces conditions, nous faire l’écho de bruits recueillis depuis quelque temps déjà.
 Mais des faits particulièrement significatifs se déroulent, des précisions sont apportées et, comme en raison du temps écoulé il n’est plus possible de mettre en doute l’existence d’événements tout au moins inattendus, nous croyons devoir jeter un cri d’alarme.
 Chez les parents du disparu on ne croit pourtant pas encore devoir nous parler de l’affaire. Depuis un mois, dans des circonstances tout au moins étranges, M. Quéméneur ne donne plus signe de vie, mais on se refuse à nous fournir la moindre indication.
 Certains cependant que le simple exposé des faits est bien de nature à déterminer quelque révélation peut-être intéressante, nous avons procédé à une enquête que nous avons menée le plus complètement possible.
 M. Quéméneur, disions-nous hier, était, croit-on, accompagné d’un Morlaisien avec lequel il était en relations d’affaires.
 Ce Morlaisien était, nous l’avons découvert sans peine, M. Seznec, courtier.

Les derniers renseignements sur le disparu

 M. Seznec, qui a son atelier et ses chantiers sur la route de Brest à l’entrée de Morlaix, s’emploie, sous un hangar, à changer les chambres à air d’une automobile pour gagner Huelgoat, lorsque nous le joignons.
 Notre question ne le surprend guère. Il a depuis de si longs jours songé à cette affaire  ; il s’est tant efforcé de discerner les causes de cette disparition, qu’il ne songe pas, lui, à s’étonner que d’autres puissent s’en inquiéter.
 —  C’était, dit-il, le jour de la foire Sainte-Catherine à Morlaix, le jeudi 24 mai  ; j’avais rendez-vous avec M. Quéméneur à l’hôtel Parisien, à Rennes. Comme il était parti par le train du matin de Landerneau, je devais le rejoindre vers une heure de l’après-midi.
 «  Nous devions livrer une automobile Cadillac, qu’il avait vendue 30.000 francs, à Paris. Mais la voiture était chez moi depuis bien longtemps, et comme elle n’avait pas roulé, les pneus étaient très secs.
 «  C’est pourquoi, surpris de ne pas m’avoir encore vu, vers 4  h.  30, il téléphonait à Mme Seznec pour manifester sa surprise.
 «  Ma femme lui répondit que mon retard devait être la conséquence de multiples crevaisons. En effet, j’avais été contraint de réparer plusieurs fois, et, de plus, mon moteur, qui cognait, retardait la marche.
 «  Enfin, je parvins à Rennes vers 7  h.  30. Il était trop tard alors pour que nous songions à poursuivre la route.
 «  Le soir, M. Quéméneur se rendait à la poste pour télégraphier à M. Pouliquen, son beau-frère, notaire à Pont-l’Abbé. Il le priait, je crois, de lui adresser, poste restante à Paris, un chèque de 80.000 francs sur la Société générale.
 «  Nous avions prié le personnel de l’hôtel de nous réveiller à 5 heures le lendemain matin  ; mais, à 4 heures, M. Quéméneur frappait déjà à ma porte.
 «  C’est ainsi qu’une heure plus tard nous partions. Mais nous dûmes maintes fois regonfler. Enfin, 28 kilomètres après Vitré, à Erné2, nous nous arrêtions pour prendre notre petit déjeuner dans un hôtel qui fait l’angle de la route de Mayenne. Nous fîmes notre plein d’essence, et, une fois de plus, il nous fallut faire pousser la voiture pour reprendre le départ.
 «  A Mesle3, dans la Sarthe, on déjeuna. A 1  h.  30, on repartait. A Mortagne, comme nous n’avancions guère, nous recherchions des lampes électriques pour la nuit. Il nous fut impossible d’en trouver avec des culots américains.
 «  Il était environ quatre heures lorsque nous atteignîmes Dreux. Une panne nous immobilisa au milieu de la ville. Tandis que je gardais le véhicule, M. Quéméneur allait quérir un mécanicien. Dix francs, tel fut le prix du dépannage  ; la somme était modeste et mon compagnon, pour manifester son contentement, offrit l’apéritif au garagiste.
 «  Et l’on reprit la route de Paris. Mais, après avoir parcouru cinq ou six kilomètres, les difficultés étaient telles que nous prîmes la résolution de retourner à Dreux.
 «  Depuis Erné, M. Quéméneur avait pris le volant  ; comme nous arrivions à la gare de la petite vitesse4, le garde-boue arrière heurta le montant d’une barrière. Une simple bosselure fut le résultat du choc.
 «  Quelques instants plus tard, à la gare des voyageurs, M. Quéméneur me quittait pour prendre le train, car il avait rendez-vous, le lendemain samedi 26 mai, à Paris, à huit heures du matin, avenue du Maine.
 «  —  Tentez, me disait-il, de gagner Paris, si vous croyez la chose possible, avec la voiture  ; vous m’y retrouverez hôtel de Normandie, près de la gare Saint-Lazare.  »
 «  La nuit tombait à ce moment  : il était environ 10 heures, 10  h.  305. Quant à moi, je repris la route de Paris  ; mais, hélas  ! pour rester de nouveau en panne de pneu à 12 kilomètres environ de Dreux.
 «  Il était tard à ce moment et, après avoir vainement tenté de réparer, je m’endormis dans la voiture.
 «  Ayant abandonné tout espoir d’atteindre Paris, je repartis le lendemain à plat après avoir fait demi-tour. Et je revins, après de nouvelles difficultés, à Morlaix, et me retrouvais devant ma porte le lundi, vers deux ou trois heures du matin.  »

Où le mystère s’accroît

 Qu’est devenu depuis ce moment M. Pierre Quéméneur  ?
 Il avait dit qu’il avait rendez-vous, le 26 mai, à 8 heures du matin, avenue du Maine. Là, il devait rencontrer, paraît-il, un Américain du nom de Scherldy, avec lequel il avait entrepris une affaire assez considérable.
 Ce homme, qui lui écrivait sur papier à en-tête d’une Chambre de commerce des Etats-Unis, devait lui permettre de vendre un nombre important d’automobiles avec un bénéfice très appréciable.
 Que se passa-t-il alors  ? L’entrevue eut-elle lieu  ? On ne le sait.
 Ce que l’on sait cependant, c’est que la famille, ayant manifesté son inquiétude à la police mobile, reçut du Havre un télégramme la rassurant. Ainsi Mlle J. Quéméneur adressait la carte postale suivante à M. et Mme Seznec  :

«  Ker-Alin, le 14 juin 1923.

 «  Reçu hier, 13 au soir, un télégramme de Pierre.
 «  Tout va bien, soyez donc rassurés et croyez à mes meilleurs sentiments.  »

 Mais il ne vint plus rien ensuite, et ce ne fut pas sans une véritable angoisse qu’on découvrit que le télégramme n’avait pas été écrit de la main de M. Quéméneur.
 L’émotion s’accrut lorsque l’on constata, avenue du Maine, qu’il était impossible de retrouver Scherldy.
 Enfin, l’enquête menée à Paris démontrait qu’un mystérieux personnage s’était présenté au guichet de la poste restante désigné par M. Quéméneur pour entrer en possession du chèque de 80.000 francs. Mais, à ce moment, le chèque n’y était pas encore parvenu.
 Il semble résulter de cette première enquête que toutes les craintes relatives au sort fait au conseiller général de Sizun soient malheureusement justifiées.
 On espère obtenir prochainement des précisions nouvelles qui ne manqueront vraisembla­blement pas d’éclaircir quelque peu cet angoissant mystère.

___
1. Ker-Abri.
2. Ernée.
3. Le Mêle-sur-Sarthe.
4. Gare de marchandises.
5. Le soleil s’était pourtant couché vers 19 heures 38.

UNE ABSENCE INEXPLICABLE

La Presse, 25 juin 1923, page 1.

M. Quemeneur, disparu depuis un Mois
a-t-il été Victime d’un Guet-Apens  ?

Il était venu à Paris pour traiter une affaire avec un Américain
inconnu dont la police s’efforce de retrouver les traces

 Il y a un mois environ, M. Pouliquen, notaire à Pont-Labbé, avisait la Sûreté générale de la disparition mystérieuse de son beau-frère, M. Pierre Quemeneur, conseiller général du Finistère.
 M. Pouliquen avait accompagné M. Quemeneur à Landerneau. Le conseiller se rendait à Paris, où il devait traiter, disait-il, une affaire avec un Américain.
 A Landerneau, M. Quemeneur rencontra un ami, M. Senesec, de Morlaix, qui devait conduire son auto dans la capitale, où il avait l’intention de la vendre.
 M. Senesec proposa au conseiller de le prendre sur sa voiture et les deux hommes se dirigèrent sur Dreux.
 En cours de route plusieurs crevaisons de pneumatiques ralentirent sensiblement l’allure et finalement M. Quemeneur décida, en arrivant à Dreux, de finir son voyage en chemin de fer, tandis que M. Senesec ramenait l’auto à Landerneau.

Le Mystère commence

 Peu après, M. Pouliquen recevait une demande télégraphique d’argent de son beau-frère. Le notaire s’empressa d’envoyer, poste restante, bureau n°  3, les 60.000 francs demandés, mais que personne ne vint chercher.
 Comme on resta plusieurs jours sans nouvelles du conseiller qui avait l’habitude d’écrire régulièrement à sa sœur, M. Pouliquen s’inquiéta et ce fut alors que le notaire de Pont-Labbé se rendit à la Sûreté générale.
 Une enquête fut aussitôt ouverte.
 Peu de jours après pourtant, M. Pouliquen annonçait par téléphone, rue des Saussaies, qu’il venait de recevoir, du Havre, un télégramme ainsi conçu  : [«]  Tout va bien. Pierre  » et qu’il n’y avait pas lieu, en conséquence, de poursuivre les recherches.
 Il y a trois jours, enfin, nouveau coup de téléphone, pour obtenir une deuxième enquête, l’histoire du télégramme paraissait fort louche.
 L’affaire en est là. La Sûreté générale vient d’aviser le Parquet de Brest, qui a commis un juge d’instruction, lequel va envoyer des commissions rogatoires, afin de retrouver le texte de la dépêche du Havre et de voir si elle est bien de l’écriture de M. Pierre Quemeneur.

A la recherche de l’Américain

 M. Pouliquen croit plus à un crime qu’à une fugue.
 «  Mon beau-frère, qui est âgé de 45 ans, a-t il déclaré, vivait avec ses sœurs. Jamais il n’avait voulu se marier. Il était donc parfaitement libre de ses actes. C’était, en plus, un homme difficilement influençable et incapable d’un coup de tête dont je ne vois pas la raison  ».
 On recherche actuellement le fameux Américain qui, d’après M. Pouliquen, aurait tué le conseiller, puis, pour ralentir les recherches, serait l’auteur du télégramme envoyé au Havre où M. Quemeneur n’avait nul motif d’aller.

AUTRES ARTICLES

La Dépêche de Brest (supra)
Excelsior, page 3.
Le Gaulois, page 3.
L’Homme Libre, page 1.
La Lanterne, page 3.
Le Matin (supra)
Le Petit Parisien, page 1.
Le Populaire, page 3.
La Presse (supra)
Le Radical, page 3.
Le Rappel, page 3.

Jeudi 14 juin 1923

13 juin 1923 | 15 juin 1923
DOCUMENT  : Récit de Pouliquen

ÉVÉNEMENTS

 Probablement très tôt le matin, Jenny Quéméner envoie un mot aux Seznec sur une carte postale pour leur dire qu’elle a reçu la veille un télégramme de son frère et que tout va bien1.
 Jean Pouliquen et Louis Quéméner arrivent à Landerneau à 6 heures 17 en provenance de Paris. Jenny Quéméner leur annonce que Pierre a télégraphié du Havre pour dire qu’il rentrera dans quelques jours. Surpris de constater que le télégramme est signé «  Quéméneur  » au lieu de «  Pierre  », Pouliquen doute de son authenticité et appelle la Sûreté générale pour demander que l’enquête se poursuive2.
 Dans l’après-midi, maître René Le Gall, huissier à Morlaix, se présente chez Guillaume Seznec pour saisir ses meubles. Seznec fait opposition à cette saisie, qui aura finalement lieu cinq jours plus tard3.

___
1. La Dépêche de Brest, 25 juin 1923, page 2.
2. Récit de Jean Pouliquen.
3. Bernez Rouz, page 92, apparemment d’après la déposition de René Le Gall du 14 mai 1924.

RÉCIT DE JEAN POULIQUEN

Nous1 arrivâmes à Landerneau le [jeudi]2 14 juin à six heures trente du matin3. Nous fûmes joyeusement accueillis par ma belle-sœur4 qui vint au-devant de nous et nous plaisanta sur nos mines funèbres. Elle avait disait-elle reçu la veille un télégramme du Havre, disant que tout allait bien et que Pierre devait rentrer dans quelques jours. Sceptique, je lui demandais le télégramme et je lui fis aussitôt remarquer que dans toutes ses correspondances à sa famille, mon beau-frère signait toujours Pierre, tandis que le télégramme était signé Quemeneur  ; j’eus immédiatement des doutes au sujet de l’authenticité de ce télégramme.
 Ma belle-sœur ayant télégraphié la veille à Paris pour faire arrêter les recherches, je téléphonais immédiatement pour exprimer mes doutes et faire continuer l’enquête. Je ne pus me faire comprendre et j’invitais M. Louis Quemeneur, mon beau-frère, à écrire immédiatement à M. Vidal. Ce dernier, moins défiant que nous et comptant sur le prochain retour de mon beau-frère, n’en fit rien.
5

___
1. Jean Pouliquen et Louis Quéméner.
2. Source  : «  mercredi  ».
3. Départ de la gare Montparnasse à 20 heures 10, arrêt à Landerneau à 6 heures 17.
4. Jenny Quéméner.
5. Bernez Rouz, page 108.

Mercredi 13 juin 1923

12 juin 1923 | 14 juin 1923
DOCUMENTS  : Récit de Pouliquen - Lettre de Pouliquen - Télégramme de Quéméner

ÉVÉNEMENTS

 À 16 heures 35, un télégramme signé «  Quéméneur  » est envoyé du bureau de poste du Havre à destination de «  Quéméneur Ngt Landerneau  »1. Jeanne Quéméner, qui le reçoit, envoie un télégramme à la Sûreté générale pour demander l'arrêt de l'enquête sur la disparition de son frère2.

___
1. Le texte de ce télégramme est reproduit ci-dessous.
2. Récit de Jean Pouliquen (voir la page du 14 juin 1923).

RÉCIT DE JEAN POULIQUEN

Le [mercredi]1 matin 13, ma première démarche fut d'aller au palais de justice quai des Orfèvres. De là on m'indiqua la direction de la police de la Seine. Dans ce dernier bureau je ne pouvais préciser le lieu du crime et que mon beau-frère semblait avoir disparu à Dreux, son passage n'ayant été signalé nulle part à Paris. On m'adressa à la Sûreté Générale, 11 rue des Saussai[e]s. Je demandais une audience au commissaire principal, M. Rémond2, et je lui expliquais le but de ma visite. Ce dernier fit aussitôt appeler M. Vidal, commissaire, qu'il chargea d'éclaircir cette affaire. J'eus l'après-midi un long entretien avec M. Vidal, à qui je racontai tout ce que je savais personnellement, tout ce que m'avait raconté Seznec et le résultat de mes recherches à Paris. Je ne lui cachais pas que l'Américain Ackermann semblait avoir connu l'affaire d'automobiles pour laquelle mon beau-frère était aux dires de Seznec venu à Paris  ; que cette coïncidence me semblait au moins bizarre, qu'il y avait sans doute urgence à prendre des renseignements auprès de cette personne, ce qui fut fait immédiatement3.
 Nous
4 quittâmes Paris le soir même, 13 juin, après avoir laissé entre les mains de M. Vidal une plainte écrite5 destinée au parquet de Brest et qu'un inspecteur de la Sûreté devait apporter le lendemain même à Brest6.

___
1. Source  : «  mardi  ».
2. Joseph Albert Reymond, commissaire divisionnaire au Contrôle général des recherches.
3. L'audition d'Ernest Acherman n'eut lieu que le 27 juin 1923, mais il fut peut-être entendu informellement par la police auparavant.
4. Jean Pouliquen et Louis Quéméner. Pouliquen semble avoir fait seul les démarches de cette journée.
5. On trouvera le texte de cette lettre ci-dessous.
6. Bernez Rouz, pages 107 et 108.

LETTRE DE JEAN POULIQUEN

Paris, le 13 juin 1923

Monsieur le Directeur de [la]
1 Sûreté Générale2
Paris

J'ai l'honneur de porter à votre connaissance les faits suivants  :
 Monsieur Pierre Quéméneur, mon beau-frère, négociant en bois, Conseiller Général du Finistère, demeurant à Landerneau, a quitté son domicile le jeudi 24 mai 1923  ; il a pris à Landerneau l'express de 8  h.  46 à destination de Paris  ; il s'est arrêté à Rennes, où il est arrivé à 12  h.  46. Là, il a été rejoint par M. Seznec, marchand de bois demeurant à Morlaix, qui avait fait le trajet de Morlaix-Rennes sur une automobile Cadillac qu'il pilotait lui-même. Ils ont tous deux passé la nuit à Rennes à l'Hôtel Parisien et sont repartis ensemble le lendemain vendredi 25 mai à 5 heures du matin pour Paris dans l'automobile de M. Seznec. Par suite de pannes et crevaisons nombreuses, ils ne sont arrivés à Dreux qu'à 4 ou 5 heures de l'après-midi. Après avoir réparé la voiture au garage Hodey, 33, rue d'Orfeuil à Dreux, ils ont de nouveau repris la direction de Paris, mais la voiture ne leur donnant pas satisfaction, M. Quéméneur, qui avait un rendez-vous d'affaires à Paris pour le lendemain matin 8 heures et craignant de manquer le rendez-vous, faisait faire demi-tour à la voiture au bout de quelques kilomètres et revenait à la gare de Dreux, où M. Seznec prétend l'avoir quitté à la tombée de la nuit, c'est-à-dire vers 8 ou 9 heures du soir.
 Depuis cette époque, M. Quéméner
3 ne nous a jamais donné de ses nouvelles et nul ne l'a vu. A-t-il pris à la gare de Dreux le dernier train se dirigeant sur Paris, c'est-à-dire celui de 21  h.  56 arrivant à la gare des Invalides à 23  h.  34  ? C'est probable.
 Mon beau-frère semble avoir correspondu avec un sujet américain habitant Paris et donnant comme adresse 6, boulevard Malesherbes. Il s'appelait Chardy ou Cherdy et employait dans ses correspondances du papier à lettre portant l'en-tête de la Chambre Américaine de Paris, 32, rue Taitbout. C'est avec cette personne que mon beau-frère devait avoir un rendez-vous le samedi 26 mai à 8 heures du matin  ; cette entrevue a-t-elle eu lieu comme il était convenu  ? Nul ne le sait.
 Mon beau-frère semble avoir correspondu avec un autre sujet américain nommé Ackermann, habitant à Paris, 16, rue Popincourt.
 D'après enquête personnelle faite par moi l'adresse donnée par M. Chardy semble fausse et je n'ai pu le retrouver  ; quant à M. Ackermann il habite bien Paris à l'adresse indiquée, mais il prétend ne point connaître mon beau-frère et ne l'avoir jamais vu.
 Avant son départ pour Paris mon beau-frère m'avait prié de lui adresser à Paris Poste Restante n°  3 un chèque de soixante mille francs sur la Société Générale. Je lui ai adressé sous pli chargé ce chèque à l'adresse indiquée et d'après renseignements pris à la poste-même, ce chargement a bien été demandé dans la journée du 26 mai, alors qu'il n'était pas encore arrivé, n'ayant quitté Quimper [que]
4 ce jour-même. Depuis le chargement n'a plus été réclamé et mon beau-frère qui semblait cependant en avoir un besoin urgent pour traiter son affaire n'est plus revenu à la poste restante où le chargement est toujours en instance.
 Dans ces conditions, étant donné la conduite toujours régulière menée par mon beau-frère et son éloignement de tout amusement futile je suis amené à formuler les présomptions les plus funestes. Un accident n'est même pas admissible car il portait sur lui toutes les pièces nécessaires pour l'établissement de son identité et nous en aurions été prévenus.
 Ceci expliqué, je vous serais reconnaissant, Monsieur le Directeur, de vouloir bien prescrire d'urgence toutes les recherches nécessaires pour éclaircir cette affaire.

Jean Pouliquen, notaire à Pont-l'Abbé
Finistère
5

___
1. Mot omis.
2. Louis Marlier, directeur de la Sûreté générale du 1er mars 1923 au 8 juillet 1924.
3. Rare occurrence de la graphie «  Quéméner  » chez Jean Pouliquen.
4. Mot omis.
5. Denis Langlois, «  L’Affaire Seznec 1 (1923-1924)  ».

TÉLÉGRAMME DE PIERRE QUÉMÉNER
adressé à lui-même

 LE HAVRE CENTRAL
 13-61

NUMÉRO. 4691
NOMBRE DE MOTS. 162
HEURE DE DÉPÔT. 16h35

Quéméneur Ngt Landerneau Finistère
Ngt Ne rentrerai Landerneau que dans quelques
jours tout va pour le mieux
Quéméneur

Nom et adresse de l'expéditeur  : Quéméneur Negt a Landerneau

1 mot
rayé3

___
1. Cachet.
2. Le nom du bureau télégraphique, «  Landerneau Finistère  », ne compte que pour un mot selon le règlement.
3. En marge, suivi de la signature.


Le télégramme du Havre in Le Journal, 3 juillet 1923.

Mardi 12 juin 1923

11 juin 1923 | 13 juin 1923
DOCUMENT  : Récit de Pouliquen

RÉCIT DE JEAN POULIQUEN

Arrivés à Paris le 12 juin au matin, nous1 commençâmes immédiatement nos recherches, accompagnés d'un agent de renseignements2. Nous allâmes tout d'abord boulevard Malesherbes à la recherche de l'Américain Sherdy. Comme je m'y attendais, il était inconnu aux numéros indiqués par Seznec, mais je ne fus pas peu étonné de me trouver au numéro 6 de cette rue devant le bureau de poste numéro 3. J'entrais immédiatement et je demandais s'il y avait un chargement au nom de M. Quemeneur. L'employé me répondit affirmativement et me demanda si j'avais sur moi des pièces d'identité. Je lui fis savoir que c'était moi l'expéditeur du chargement et non le destinataire  ; je le priais à l'avenir de ne délivrer le chargement à personne et lui demandais s'il n'avait pas été réclamé. L'employé me fit savoir que la lettre avait été réclamée, mais comme il n'était pas de service ce jour-là il me pria de passer l'après-midi et je pourrais voir son collègue qui se trouvait au guichet quand le pli chargé fut réclamé et qui pourrait me renseigner plus utilement. Je revins en effet l'après-midi et après avoir consulté un petit calendrier, l'employé3 me fit savoir que le chargement avait été réclamé par deux fois le samedi. Je lui fis remarquer que le samedi 26 [mai]4 la lettre n'était pas encore arrivée et qu'en effet il n'avait pas pu la délivrer ce jour-là. L'employé me laissa dire. Mais depuis, quand il a connu la gravité du témoignage qui lui était demandé, cet employé s'est rétracté formellement et a affirmé que c'est le samedi 2 juin que le chèque lui avait été demandé et que c'est par inadvertance qu'il a répondu à la personne qui s'était présentée que le chèque n'était pas arrivé.
 Nous nous rendîmes ensuite chez le nommé Ackermann, demeurant dans un hôtel meublé, 16 rue de l'Asile-Popincourt. Il travaillait aux usines Renault et ne devait rentrer que le soir à six heures. Nous promîmes de revenir et allâmes déjeuner. L'après-midi nous prîmes la direction de la rue [Taitbout]
5 où se trouvait la Chambre de Commerce américaine de Paris, nous demandâmes des nouvelles de Sherdy, mais il nous fut répondu que personne de ce nom n'était employé dans la maison et que les lettres à en-tête n'étaient pas à disposition du public. Nous nous rendîmes de là à l'Hôtel de Normandie, près6 la gare St-Lazare, où mon beau-frère d'après Seznec avait promis de descendre. Nul dans cet hôtel ne se rappelait l'avoir vu et le registre ne faisait aucune mention de son passage. Passablement édifiés par toutes ces déconvenues, nous retournâmes au domicile de l'Américain Ackermann que nous avions vainement recherché le matin. Sa femme7 se trouvait à la maison et nous invita à entrer pour attendre son mari qui du reste ne tarda pas à rentrer. Nous lui exposâmes que, de passage à Paris, nous venions lui rendre visite de la part de son ami Seznec de Morlaix et nous lui demandâmes s'il n'avait point récemment reçu la visite de M. Quemeneur venu à Paris pour affaires quinze jours auparavant. Il nous répondit qu'il n'avait vu personne et que quelques jours auparavant il avait envoyé par télégramme à Seznec la même réponse. Comme je lui demandais s'il ne connaissait point un Américain du nom de Sherdy ou Charly s'occupant d'automobiles, il me répondit qu'il avait autrefois connu une personne de ce nom ou prénom et qu'il y en avait des quantités. Je demandais encore s'il n'avait pas entendu parler de marchés de vente ou d'achat d'automobiles  ; sa femme prenant la parole répondit qu'il y avait quelques mois elle avait entendu son mari parler de ventes d'automobiles Cadillac à des Américains  ; il avoua qu'il avait été effectivement question de cette affaire mais qu'elle n'avait pas eu de suite. Cette coïncidence me parut bizarre et je quittais Ackermann persuadé qu'il savait plus long qu'il ne voulait dire et qu'il avait été l'associé de Seznec. Je décidais immédiatement de porter plainte le lendemain matin et de saisir la police.8

___
1. Jean Pouliquen et Louis Quéméner.
2. M. Delangle.
3. Alfred Bégué.
4. Source  : «  juin  ».
5. Source  : «  Toutbout  ».
6. L'utilisation de «  près  » sans la préposition «  de  » est une forme vieillie.
7. Julienne Vorillion, épouse Ackerman (graphie de l'acte de mariage), 22 ans et 11 mois.
8. Bernez Rouz, pages 105 à 107.

Lundi 11 juin 1923

10 juin 1923 | 12 juin 1923
DOCUMENT  : Récit de Pouliquen

ÉVÉNEMENTS

 Guillaume Seznec a dit la veille à l'inspecteur Fabréga qu'il comptait quitter Rennes avec ses compagnons de voyage vers 2 heures du matin  ; il veut consulter son avocat à Saint-Brieuc dans la matinée. Seznec, Jean Pouliquen et Louis Quéméner prennent donc probablement le train de 2 heures 20 à Rennes, arrêt à Saint-Brieuc à 4 heures 07, arrivée à Landerneau à 6 heures 191.
 Seznec rencontre donc maître Édouard Bienvenue à Saint-Brieuc ce jour-là, puis rentre à Morlaix2.
 De leur côté, Pouliquen et Louis Quéméner, de retour à Landerneau et après s'être certainement reposés, décident de repartir pour Paris pour y mener leur propre enquête. Ils prennent le train de nuit  : départ de Landerneau à 20 heures 40, arrivée à la gare Montparnasse le lendemain 12 juin à 7 heures 15.

___
1. Seznec avait la possibilité de prendre le train de 22 heures 52 arrivant à Saint-Brieuc à 0 heure 26 et d'y dormir dans un hôtel avant de rendre visite à son avocat, mais il ne semble pas avoir fait ce choix.
2. Plusieurs trains l'y autorisent  : 10h46-13h01, 14h06-16h32, 16h36-18h10 et 18h48-21h02.

RÉCIT DE JEAN POULIQUEN

Nous revînmes donc à Landerneau le lendemain matin 11 juin et nous décidâmes, Louis Quemeneur et moi, de repartir le soir même pour Paris par l'express de 20  h.  35.1

___
1. Bernez Rouz, page 105.

Dimanche 10 juin 1923

Du 4 au 9 juin 1923 | 11 juin 1923
DOCUMENTS  : Récit de Pouliquen - Rapport de Fabrega

ÉVÉNEMENTS

 Vers 5 heures du matin, Jean Pouliquen et Louis Quéméner quittent Landerneau en voiture de location pour se rendre chez Guillaume Seznec.
 Quand ils arrivent à Morlaix vers 6 heures 30, Seznec est encore couché  ; sa bonne Angèle Labigou les fait patienter dans la salle à manger. Une demi-heure plus tard, Seznec et sa femme les y rejoignent. Pouliquen demande à Seznec un récit détaillé du voyage et des explications sur certains points qui lui semblent étranges.
 Pouliquen et Louis Quéméner rentrent ensuite à Landerneau. Après une discussion avec Jeanne Quéméner, ils décident d'aller demander une enquête discrète à la brigade de police mobile de Rennes. Seznec est prié par téléphone de se joindre à eux et il accepte.
 Pouliquen et Louis Quéméner prennent le train à Landerneau, Seznec monte à Morlaix et ils arrivent à Rennes le soir-même1.
 Vers 19 heures 50, ils se présentent à la brigade. L'inspecteur Léopold Fabrega leur dit que sans dépôt de plainte préalable, la police ne peut commencer à enquêter. Pouliquen veut effectuer des vérifications avant de déposer plainte et Seznec doit être à Saint-Brieuc le lendemain matin  ; il est donc décidé de rentrer dans la nuit.

___
1. Il s'agit certainement du train de 14 heures 53 à Landerneau, arrêt à Morlaix à 15 heures 59, arrivée à Rennes à 19 heures 43.

RÉCIT DE JEAN POULIQUEN

Ma belle-sœur1 ayant prévenu Seznec de ma visite, j'eus peur qu'il ne s'absentât pour n'avoir pas à me répondre, et je quittais Landerneau le dimanche matin à quatre heures2 en automobile accompagné de Louis Quemeneur, mon beau-frère. Nous trouvâmes Seznec encore couché et la bonne, qui venait de se lever, nous fit entrer dans la salle à manger, où Seznec et sa femme [vinrent]3 nous rejoindre une demi-heure après.
 Je fis remarquer à Seznec combien un silence aussi prolongé me rendait inquiet sur le sort de M. Quemeneur et je l'invitais à me raconter en détail le but de leur voyage à Paris, où et comment il avait quitté mon beau-frère. Il me fit savoir que mon beau-frère et lui étaient allés à Paris pour traiter un marché d'automobiles Cadillac  ; que le gouvernement américain, voulant faire rentrer toutes les voitures de cette marque dans le but de ravitailler les soviets, avait chargé un de ses agents à Paris de s'occuper de cette affaire  ; que mon beau-frère avait été par son intermédiaire en relation avec cet agent qui leur avait promis moyennant une commission de deux mille francs par voiture la totalité de ce marché pour la France entière. Toutes les voitures en état de marche devaient être payées au prix uniforme de trente mille francs chacune. Les voitures devaient être livrées par série de cinq et la première livraison devait avoir lieu le 2 juin. Seznec devait parcourir la France entière pour rechercher ces voitures et mon beau-frère devait s'occuper uniquement de la livraison à Paris. Voilà ce que je tirais de Seznec sur l'affaire en question.
 La voiture Cadillac que Seznec avait déposée à Landerneau devait faire partie de la première livraison et c'est pourquoi elle avait été retirée du garage dès le 23 mai et ramenée par Seznec à Morlaix. En revenant de Brest le 22 mai, ils avaient passé par Lesneven où ils s'étaient assurés d'une autre voiture Cadillac.
 Le 24 mai, après avoir pris toutes leurs dispositions la veille, Seznec et mon beau-frère prenaient la direction de Paris. M. Quemeneur prenait à Landerneau l'express de neuf heures et descendait à Rennes à treize heures. Seznec, parti de Morlaix dans la matinée, n'arrivait à Rennes avec son automobile Cadillac qu'à sept heures du soir environ. Tous deux dînèrent et couchèrent à l'Hôtel Parisien en face de la gare après avoir remisé la voiture dans un garage voisin.
 Le lendemain matin 25 mai à cinq heures du matin, ils reprennent, ensemble cette fois et en automobile, la route de Paris. Ils auraient déjeuné au Mesle dans la Sarthe et seraient arrivés à Dreux vers seize heures après plusieurs pannes, dont la dernière à Dreux même. Ils auraient réparé chez un garagiste nommé Hodey, rue d'Orfeuil, pour ensuite essayer de regagner Paris. Mais au bout de quelques kilomètres, voyant que l'auto ne marchait pas et craignant de ne pouvoir atteindre Paris où M. Quemeneur, mon beau-frère, avait un rendez-vous urgent pour le lendemain matin huit heures dans une brasserie de l'avenue du Maine en face de la gare Montparnasse, ils résolurent de revenir à Dreux, où mon beau-frère prit le dernier train pour Paris. D'après les ordres de mon beau-frère, Seznec devait si possible reprendre la route de Paris et en cas d'impossibilité absolue retourner à Morlaix, puis revenir ensuite à Paris où il devait trouver mon beau-frère à l'Hôtel de Normandie près de la gare St-Lazare. Il reprit la route de Paris après avoir déposé M. Quemeneur à l'entrée de la gare de Dreux, mais une nouvelle panne l'immobilisa à douze kilomètres environ au-delà de cette dernière ville  ; il était tard et après avoir vainement tenté de réparer, il s'endormit dans sa voiture et reprit le lendemain la route de Morlaix.
 Je fis remarquer à Seznec les points faibles de cette déclaration. Comment avait-il pu revenir à Morlaix avec une auto incapable de fournir le trajet de Dreux à Paris  ? Il me répondit que c'était M. Quemeneur qui lui aurait conseillé de venir réparer à Morlaix où son mécanicien lui coûterait moins cher, que la voiture ne pouvait pas être présentée sans une réparation sérieuse.
 Je demandais ensuite comment et par qui ils avaient été mis au courant de cette affaire. Il me répondit que M. Quemeneur correspondait par son intermédiaire avec un Américain dont il ne put d'abord me donner ni le nom ni l'adresse. Il alla alors me chercher une autre lettre d'un nommé Ackermann, citoyen américain, habitant Paris, et qu'il avait autrefois connu dans le camp américain de Brest. Dans cette lettre cet Américain lui demandait une avance de dix mille francs lui promettant un intérêt mensuel de mille à mille deux cents francs.
 Comme je m'étonnais que des personnes comme eux habituées aux affaires, aient pu donner crédit à de pareilles absurdités, Seznec me déclara que ce n'était point cette personne qui lui avait offert l'affaire d'automobiles, que leur correspondant dans cette affaire, écrivait au contraire d'une façon impeccable et savait présenter son marché de telle façon que d'autres plus malins qu'eux auraient pu s'y laisser prendre, qu'en outre cette personne écrivait sur du papier portant en-tête Chambre américaine de Commerce de Paris, rue Toutbout
4. Ce qui avait encore augmenté leur confiance [c'est] que lui, Seznec recevait les lettres qu'il remettait à mon beau-frère après en avoir pris connaissance.
 Comme j'insistais pour connaître le nom de ce correspondant il finit par me dire après un instant d'hésitation qu'il devait s'appeler Scherdy ou Cherry, et qu'il habitait boulevard Malesherbes numéro 6, 26 ou 16, il ne pouvait préciser.
 Je faisais remarquer combien tout ce récit me semblait étrange, que nous n'avions trouvé trace de cette correspondance dans les papiers de mon beau-frère. Il me répondit que mon beau-frère voulait conserver cette affaire secrète à cause de sa situation politique et qu'il avait ces lettres sur lui au moment de son départ pour Paris.
 Il ne me parla point de l'acte de vente de la propriété de Plourivo, ni des dollars américains. Comme je lui demandais s'il avait confié de l'argent à mon beau-frère à qui il se disait associé, il me répondit qu'il ne lui avait rien remis. Il ne me parla pas non plus du chèque réclamé par mon beau-frère de Rennes, ce qu'il avoua ensuite connaître cependant.
 Je ne lui cachais pas mes inquiétudes et je lui expliquais que j'avais adressé à mon beau-frère à Paris un chèque de soixante mille francs qui n'avait jamais été réclamé et que je soupçonnais fort que mon beau-frère n'ait jamais atteint la capitale. À l'annonce du chèque Seznec se redressa et eut une exclamation  : «  Ah  ! vous aviez adressé un chèque à M. Quemeneur à Paris, je savais en effet qu'il vous en avait demandé un de Rennes.  »
 Sur ce, nous quittâmes Seznec et regagnâmes, mon beau-frère Louis Quemeneur et moi, la route de Landerneau. Après nous être concertés avec ma belle-sœur, nous résolûmes coûte que coûte d'éclaircir cette affaire et nous décidâmes de prendre le soir même l'express de Rennes pour aller conter notre affaire à la brigade mobile
5, et lui demander une enquête discrète à ce sujet. Nous fîmes téléphoner à Seznec pour lui annoncer notre décision et le prier de vouloir bien nous accompagner, puisque lui seul pouvait donner quelques renseignements utiles  ; il promit de nous rejoindre à la gare de Morlaix, ce qu'il fit.
 Nous arrivâmes à Rennes, Louis Quemeneur, Seznec et moi le dimanche soir 10 juin, et après avoir retenu nos chambres à l'Hôtel Parisien en face de la gare où mon beau-frère et Seznec étaient descendus quinze jours auparavant, nous allâmes directement à la brigade mobile. Nous fûmes reçus par un jeune inspecteur qui nous fit savoir que si nous n'avions pas déposé une plainte au parquet, la brigade mobile ne pouvait procéder à une enquête  ; que cependant, si nous voulions attendre le lendemain, nous pourrions voir le directeur. Seznec fit observer qu'il ne pourrait revenir le lendemain, ayant absolument besoin de consulter dans la matinée un avocat à St-Brieuc pour un procès en cours. De mon côté je déclarais que je n'étais pas encore résolu à déposer une plainte au parquet, que je voulais auparavant contrôler les renseignements fournis par Seznec, et que par suite
6 il était inutile que nous revenions le lendemain, la brigade mobile ne devant se mettre en campagne que sur une plainte officielle.7

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1. Jeanne Quéméner.
2. Le soleil se lève ce jour-là vers 5 heures 15 à Landerneau. Ils ne sont probablement pas partis avant 5 heures.
3. Source  : «  vint  ».
4. The American Chamber of Commerce in France, 32 rue Taitbout, Paris.
5. Les brigades régionales de police mobile, créées en 1907, sont l'ancêtre de la police judiciaire.
6. Dans L'Affaire Quéméneur-Seznec, Bernez Rouz a corrigé ce passage ainsi  : «  par [la] suite  », mais la phrase était correcte, «  par suite  » signifiant ici «  par conséquent  ».
7. Bernez Rouz, pages 100 à 105.

RAPPORT DE L'INSPECTEUR FABREGA

Le dimanche 10 juin 1923 à 19  h.  50 se sont présentés à notre brigade trois messieurs  : l'un d'eux me dit être M. Pouliquen, notaire à Pont-l'Abbé et me tint la conversation suivante  : «  Nous venons vous voir après avis de M. le commissaire de police de Landerneau et serions très obligés à la brigade mobile de vouloir bien effectuer des recherches officieuses sur un membre de notre famille parti à Paris pour affaires depuis une vingtaine de jours et duquel nous sommes sans nouvelle. Nous craignons une catastrophe1 mais désirerions toutefois que cette démarche de votre part ne fasse aucun bruit sur la presse afin d'éviter des ennuis à la personne que nous recherchons au cas où elle serait retrouvée.  » [...] M. Seznec qui n'avait jusqu'alors point pris la parole si ce n'est pour approuver l'amitié existante entre le disparu et lui, me dit qu'il comptait lui et ses deux compagnons quitter Rennes le lundi vers 2 heures du matin.2

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1. Source  : «  Nous craignons à une catastrophe  ».
2. Registre de main courante de la 13e brigade régionale de police mobile, à Rennes. Rapport signé par l'inspecteur Léopold Fabrega. Bernez Rouz, page 104, en note.