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Mardi 3 juillet 1923

2 juillet 1923 | 6 juillet 1923
PRESSE  : Le Journal - Le Matin - Le Petit Parisien

LES CHIENS DE POLICE À LA RECHERCHE
DU CADAVRE DE M. QUÉMENEUR

Le Journal, 3 juillet 1923, page 1.

Un document capital  : la dépêche du Havre

Fac-similé du télégramme envoyé du Havre le 13 juin à la sœur de M. Quémeneur, alors que, d’après les conclusions de l’instruction, celui-ci était déjà mort. Qui l’a rédigé  ? Évidemment celui qui est allé au Havre «  perdre  » la valise de M. Quémeneur. S’il est démontré qu’il est de la main de Seznec, celui-ci ne pourra plus nier le crime. En bas, trois photographies de Seznec, prises hier1.

[DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL]

 DREUX, 2 juillet. — L’automobile de la Sûreté générale continue de sillonner la région de Dreux à la Queue-les-Yvelines. Dans la seule journée d’hier on a noté cinq fois son passage à Houdan. Cette randonnée incessante et qui menace de se prolonger quelques jours encore, a pour but principal de retrouver le cadavre de M. Quémeneur. Elle n’a permis, jusqu’ici, que la découverte du cadavre d’un veau  !

La dépouille d’un veau  !

 Le plus sérieusement du monde, la chose est arrivée aux abords du village de Chérisy. Un cultivateur de l’endroit, M. Henri Patriarche, avait, rassemblant ses souvenirs, déclaré que sur la fin du mois dernier2 une odeur macabre et tenace frappa ceux qui passèrent, à trois kilomètres de Dreux, près de la côte de Lary. Cette déclaration, jointe à celles d’un laitier de Dreux et du gendarme Aggrabal3, motiva aujourd’hui une orientation nouvelle des recherches. C’est à 2  h.  30, de l’après-midi, en présence de MM. Romillat, procureur de la République, Girod, juge d’instruction, et Vidal, arrivé de Paris le matin même, que des fouilles furent organisées aux lieux indiqués. Inspecteurs et gendarmes s’élancèrent dans les taillis et les fourrés qui bordent la route. Les chiens de police, à leurs côtés, humaient le sol. M. Patriarche renouvelait ses déclarations aux magistrats. «  C’est ben là, qu’je vous dis.  » L’attente fut courte. Après quelques minutes, les policiers revenaient et annonçaient gaiement la nature de leur trouvaille  : la pauvre dépouille d’un veau, dont il ne restait d’ailleurs que quelques ossements et le cuir desséché.
 D’autres recherches, conduites autour des étangs de Gambais, car le drame actuel emprunte le cadre tristement célèbre où Landru se révéla, n’ont pas donné davantage de résultats.
 Mais si l’enquête judiciaire n’apporte aucune nouveauté quant au malheureux destin de M. Quémeneur, elle a, aujourd’hui encore, fourni à l’accusation un surcroît de preuves de la culpabilité, désormais admise, de Seznec.

Des témoignages

 Une audition du garagiste Hodey, de Dreux, où s’arrêta Seznec en venant de Morlaix et en y retournant, a précisé certains détails dans l’esprit de M. Vidal.
 «  Quand Seznec m’a donné la première fois sa voiture à réparer, dit M. Hodey, il paraissait très soucieux d’arriver rapidement à Paris. «  Croyez-vous que nous y arriverons  ?  » me demanda-t-il. Moi, je lui réponds  : «  Je le crois tellement que je vais, si vous le voulez bien, amener moi-même votre voiture à Paris. Vous n’avez qu’à prendre le train, et demain votre auto vous rejoindra.  » Mais aussitôt il changea d’attitude et il ne fut plus question de douter des qualités de l’auto.  »
 M. Hodey a également remarqué que le lendemain, lorsque Seznec revint seul, le dessous de sa voiture était maculé de goudron. Il sautait aux yeux que Seznec avait parcouru à toute allure une route fraîchement goudronnée. Ce détail important va sans doute permettre — une fois connue la route ainsi goudronnée le 25 mai — de localiser les recherches.
 Enfin, le garagiste de la Queue-les-Yvelines, M. Coulon4, interrogé de nouveau, a indiqué que Seznec, en s’arrêtant chez lui le 26 au matin, lui avait emprunté un cric. Or, M. Hodey affirme, lui qui a inspecté l’auto de Seznec dans tous les sens, que la veille celui-ci possédait un cric. Et aussitôt la question se pose  : est-ce de ce cric que Seznec s’est servi pour se débarrasser de son compagnon  ?
 Mais on n’en est plus à compter les contradictions de cet homme. Appelé à Paris par M. Vidal, Seznec, on s’en souvient, s’était arrêté dans un café voisin de la gare Montparnasse. Il portait une mallette à la main, qu’il confia au tenancier du café. Quand M. Vidal lui demanda s’il n’avait rien apporté de Brest5, paquet ou bagage, il répondit négativement. Qu’avait-il à cacher dans cette mallette  ? On croit le savoir depuis hier  : on a, en effet, retrouvé parmi du linge trois feuillets détachés d’un carnet. Des indications, qui coïncident curieusement avec celles que l’on releva sur le carnet de Quémeneur, y sont notées d’une écriture à peu près identique pour laquelle son auteur s’est servi d’un même crayon-encre. Enfin, sur une page, divisée en deux colonnes, où on lit, au-dessus de chacune d’elles  : Frais Seznec, Frais Quémeneur, on a relevé, colonne Quémeneur, ces mots  : Pris le train à Dreux. On demande à Seznec  : Qui écrivit cela  ? Je l’ignore, répond-il.
 Voilà déjà bien des faits qui le condamnent. Hier, cependant, M. Vidal s’est rendu, de toute la rapidité de son auto, au village de Grignon, où il est arrivé assez tard. Il y a reçu la déclaration de la tenancière de l’hôtel Laurisson6 qui, dans la nuit du 25 au 26, avait suppléé sa tante, gérante de l’hôtel de la Queue-les-Yvelines, où Seznec s’est arrêté.
 Cette déclaration, dont l’importance est capitale, va être incessamment contrôlée. Elle comporterait, un élément décisif de l’affaire qui nous occupe. — A.  L.

___
1. La veille de la rédaction de l’article, c’est-à-dire le 1er juillet.
2. Le mois de mai. Si cette odeur avait été remarquée quelques jours plus tôt, fin juin, le cadavre d’un veau en état de décomposition avancée n’en aurait pas été considéré comme la source probable et M. Patriarche n’aurait pas eu besoin de «  rassembl[er] ses souvenirs  » pour la situer dans le temps. De plus, Le Matin du même jour situe les faits environ une semaine après le 25 mai et Le Petit Parisien les place au début du mois de juin.
3. François Abgrall.
4. Édouard Coulomb.
5. En réalité de Morlaix, par le train de Brest.
6. Nourisson.

LA DISPARITION DE M. QUEMENEUR

Le Matin, 3 juillet 1923, pages 1 et 3.

Des battues sans résultat entre Houdan et Dreux

Les chiens de police n’ont trouvé qu’un cadavre de veau

L’ENQUÊTE A CHERISY
 1. Le témoin PATRIARCHE. — 2. M.  ROMMILLAT, procureur de la République. — 3. M.  VIDAL, commissaire à la Sûreté générale.

 DREUX, 2 juillet. — Par téléphone — Secondés par les gendarmes, les gardes champêtres et des particuliers, ayant même fait appel, pour la circonstance, au concours de quelques gars débrouillards peut-être un peu braconniers, les inspecteurs de la Sûreté générale ont continué à fouiller le bois des Quatre-Piliers, dont les taillis s’étendent en bordure de la route de Brest à Paris entre Houdan et la Queue-les-Yvelines.
 Vers midi, alors qu’il déjeunait dans un hôtel de Houdan, le commissaire Vidal reçut un renseignement qui lui parut lors d’un intérêt capital.
 Ce renseignement émanait du parquet de Dreux. M. Rommillat, procureur de la République, et M. Girod, juge d’instruction, avaient été avisés, dimanche, que divers habitants de Cherisy, petit bourg distant de Dreux de 4 kilomètres, avaient constaté, une huitaine de jours après la date où se place la disparition de M. Quemeneur, qu’une odeur de cadavre en décomposition s’était dégagée durant un certain temps d’un taillis qui, à 1.500 mètres de Cherisy et à 3 kilomètres de Dreux, sépare la voie ferrée de la route nationale.
 Le fait avait été confirmé par le gendarme Abgrall, originaire de Landerneau comme M. Quemeneur, qu’il connaît d’ailleurs particulièrement. Enfin, un autre habitant de Cherisy avait signalé, ce qui ajoutait encore à l’intérêt de l’affaire, que quelques jours avant que fût constatée cette odeur suspecte, il avait aperçu, sur la route de Brest-Paris, non loin du taillis, des flaques de sang s’étendant sur cinquante mètres environ  ; fait plus étrange encore, le même témoin étant, le 3 juin, occupé dans un champ, avait vu une automobile à carrosserie noire, torpédo identique à celle de Seznec, stopper aux abords du fourré. Un homme, grand, mince, sec, répondant au signalement de Seznec, en était descendu et avait pénétré dans le taillis où il était demeuré un bon moment  ; remonté en voiture, il était parti vers Cherisy d’abord, puis, faisant demi-tour au village, il s’était définitivement éloigné vers Dreux.
 M. Vidal et quelques-uns de ses inspecteurs quittaient aussitôt Houdan en automobile. À une allure de record, ils gagnèrent Cherisy. Le village fut dépassé, les autos s’arrêtèrent à la côte du Lary, entre Conteville et Cherisy. Un groupe d’hommes nombreux attendait les policiers sur la route. C’étaient MM. Rommillat, procureur de la République  ; Girod, juge d’instruction  ; le commissaire Beaumelou, de Dreux, les gendarmes et quelques sergents de ville de cette localité, avec de nombreux chiens policiers, et, enfin, les témoins amenés de Cherisy. Sur place ces derniers précisèrent le point d’où leur avaient paru se dégager les odeurs. L’endroit était sinistre à souhait  : un ravin profond recouvert de broussailles et d’une impénétrable végétation bordant la voie ferrée. On décida de battre immédiatement le coin.
 Les chiens, démuselés, excités par leurs conducteurs, eurent tôt fait de courir vers une masse informe cachée sous les broussailles et que recouvraient de vieux morceaux de sacs. C’était bien un cadavre mais non celui qu’on recherchait. On se trouvait tout simplement en présence de la dépouille d’un veau que son propriétaire, quelque paysan des environs, était venu déposer là pour s’éviter les fatigues d’un pénible ensevelissement.

UN AUTRE MENSONGE DE SEZNEC

Son auto n’était pas en mauvais état

 Profitant de ce qu’il se trouvait à proximité de Dreux, le commissaire Vidal décida d’entendre à nouveau le mécanicien Oudé1, qui, à deux reprises, le 25 mai, à son passage, et, le lendemain, à son retour vers Brest, répara l’auto de Seznec.
 En quel état était la voiture et que pouvait-on attendre d’elle  ? Telle était la question que le commissaire comptait poser à M. Oudé.
 La réponse fut celle qu’attendait M. Vidal  :
 — L’auto, en bon état, pouvait effectuer sans panne une longue course.
 Et M. Oudé ajouta cette précision. La réparation effectuée, il s’était rendu avec M. Seznec dans un débit de vin de Dreux, où il avait fait au marchand, de bois de Morlaix cette proposition  :
 Si vous n’avez pas confiance en votre voiture, confiez-la-moi. J’ai des pièces de rechange à aller chercher à Paris, Je conduirai votre voiture dans la capitale. Vous aurez, vous, la ressource de vous y rendre par le train. Mais Seznec préféra gagner Paris en auto.
 Pourquoi, dans ces conditions, avait-il, le lendemain matin, abandonné son projet  ? Sans doute parce qu’alors il s’était débarrassé de son compagnon de route après l’avoir dépouillé de son argent. C’est du moins le mobile que la police attribue au crime.

La valise tragique

 L’hypothèse des magistrats et des policiers est en effet que Seznec tua M. Quemeneur aux environs de Houdan. Ils ne sont pas éloignés de croire que le marchand de bois frappa sa victime à coups de cric. M. Quemeneur mort, Seznec, après s’être débarrassé du cadavre, aurait gardé dans la voiture la mallette de celui qu’il venait d’assassiner et dans laquelle, avant d’aller l’abandonner au Havre, il aurait eu soin de glisser un certain nombre de documents ayant pour but d’égarer la justice et de servir les intérêts qui l’auraient poussé à commettre son crime. C’était d’abord le fameux carnet de comptes de M. Quemeneur tenu à jouir jusqu’au 13 juin, alors que depuis le 26 mai on ne retrouvait plus aucune trace du conseiller général. Ensuite l’acte sous seing privé qui, pour une somme relativement minime, rendait Seznec propriétaire du domaine de Taounez (Côte-du-Nord).
 À ce sujet, la brigade mobile de Rennes a nettement établi hier que les deux feuilles timbrées ayant servi à la rédaction de l’acte auraient été achetées par Seznec dans un bureau de tabac de Morlaix, et, suivant le témoignage d’une personne qui va être entendue, l’achat serait postérieur à la disparition de M. Quemeneur. Cette découverte démontrerait péremptoirement le caractère nettement apocryphe non seulement de l’approbatur placé au bas de chaque exemplaire de l’acte, mais de l’acte lui-même. On comprend que pour rendre valable un pareil contrat, il était indispensable que M. Quemeneur disparaisse.
 Afin de vérifier les différents points qui constituent cette hypothèse, en fin d’après-midi, M. Vidal a entendu, à la Queue-les-Yvelines, le mécanicien Coulon2 qui aida, le 26 mai, Seznec a réparer les pneus de sa voiture et qui pour ce travail dut amener un cric de son atelier. Seznec possédait bien un de ces outils, mais pour des raisons qu’il n’a pas fait connaître — son cric était-il taché de sang ou, ainsi qu’il le prétend, l’avait-il égaré la nuit précédente sur la route  ? — il n’en fit point usage.
 Enfin, M. Vidal a entendu, au Petit-Pré, Mlle Carignon3 qui, le 26 mai, à l’hôtel Nourrisson, à la Queue-lez-Yvelines, vit sur la Cadillac de Seznec une mallette répondant au signalement de la mallette de M. Quemeneur.
 — Cette valise est à moi, a affirmé Seznec.
 La police, qui en doute, va aujourd’hui interroger à ce sujet Mme Seznec à Morlaix.

Les chiens policiers inquiètent Seznec

 Seznec, au dépôt où il a passé la nuit, semblait ce matin complètement remis de l’état d’abattement et de fatigue où l’avait plongé son arrestation. Il s’informa auprès d’un inspecteur qui était venu le visiter ce matin du résultat des recherches et demanda si les chiens policiers qu’on employait étaient de quelque utilité.
 — Je doute, dit-il, qu’ils aient assez de flair pour découvrir un cadavre enfermé sous deux mètres de terre.
 Étrange question  ! à laquelle ne crut pas devoir répondre l’inspecteur.
 Déjà une première fois il avait interrogé à ce sujet le brigadier de police de Dreux qui, ces jours derniers, au cours des investigations de M. Vidal, aux environs de Houdan, tenait en laisse un berger d’Alsace réputé fameux parmi les détectives à quatre pattes.
 Aucune décision n’a encore été prise en ce qui concerne le transfert de l’inculpé à Brest, qui est ajourné jusqu’au moment où seront terminées les recherches entreprises et seulement si elles ne donnent pas de résultat. Au cas contraire, si l’on découvrait le cadavre de M. Quemeneur ou toute preuve irréfutable du crime, Seznec serait vraisemblablement conduit au parquet du lieu compétent. Dreux ou Versailles, suivant le cas, et le parquet de Brest devrait alors se dessaisir en faveur de ce parquet.

Le bidon d’essence taché de sang

 BREST, 2 juillet. — À propos des taches remarquées sur le bidon d’essence trouvé dans la voiture automobile qui transporta M. Quemeneur, Mme Seznec déclare que depuis que son mari a eu la figure brûlée, il saigne très facilement de la face. Physiologiquement, cette sensibilité de l’épiderme aurait été reconnue exacte. (Havas.)

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1. Émile Hodey.
2. Édouard Coulomb.
3. Hélène Conogan.

APRÈS LA DISPARITION DE M. QUÉMENEUR
SEZNEC AVAIT-IL ENCORE DANS SA VOITURE
LA VALISE DU CONSEILLER GÉNÉRAL  ?

Le Petit Parisien, 3 juillet 1923, page 3.

De nouvelles charges ont été relevées contre l’inculpé,
au cours de la journée d’hier

 Si les recherches commencées aux environs de Houdan, dont on lira plus loin le compte rendu, n’ont pas encore permis de retrouver le cadavre de M. Quémeneur, l’enquête a révélé plusieurs charges nouvelles contre son assassin présumé, Guillaume Seznec.
 Celui-ci était arrivé à Paris le 28 juin, à huit heures du matin, pour se rendre à la convocation de M. Vidal. Portant à la main une petite valise d’osier longue de quarante centimètres et large de vingt centimètres environ, il se rendit au café-restaurant de la Ville de Brest, 5, place de Rennes1. Il mangea plusieurs croissants, but un verre de vin blanc et une tasse de café sans se douter qu’à la table voisine, un inspecteur de la sûreté générale épiait ses faits et gestes. Il demanda les journaux, les parcourut hâtivement, avec une évidente curiosité. Puis, ayant réglé son addition, il déposa sa valise à la caisse, en annonçant qu’il viendrait la reprendre le soir même.
 On sait comment il en fut empêché.
 En interrogeant l’inculpé, M. Vidal lui demanda tout à coup  :
 — Vous êtes donc venu de Morlaix sans valise  ?
 — Mais oui, répondit Seznec  ; mon voyage doit être si court  !
 À sa profonde stupéfaction, on lui présenta alors sa petite mallette d’osier. Elle contenait des victuailles et divers papiers  : une lettre de Mlle X..., de Morlaix, qui lui réclamait le remboursement d’une avance de six mille francs venant à échéance à fin juin, et une feuille de papier identique à celles qui composaient le carnet de M. Quémeneur.
 Sur cette feuille, Seznec avait écrit au crayon-encre — bien qu’il eût nié auparavant avoir eu jamais pareil objet en sa possession — deux noms séparés par un trait  : le sien et celui de M. Quémeneur.
 Dans la colonne concernant le disparu figuraient ces mots  : pris le train à Dreux, sans indication de date.
 Sur le carnet de M. Quémeneur une indication semblable existe, avec un prix de billet inexact.
 Ce souci de mise en scène est évident, d’autant plus que, finalement, l’inculpé a déclaré qu’il avait quitté son compagnon de voyage à la gare de Houdan.
 D’autre part, M. Hodet2, le garagiste de Dreux, chez lequel Seznec fit réparer sa voiture le vendredi 25 mai, à huit heures du soir, peu avant la tragique disparition du conseiller général du Finistère, a déclaré que l’automobile était en état d’effectuer un long parcours.
 — Seznec, tandis que mon ouvrier travaillait à la réparation, m’emmena, dit-il, au café. Il me manifesta ses craintes de panne. Je le tranquillisai, lui indiquant qu’il pouvait, s’il le voulait, prendre le train pour Paris et que je lui amènerais sa voiture le lendemain. Il refusa.
 Lorsqu’il repassa par Dreux, le 26, sa voiture était maculée de taches de goudron. Or, à cette époque, on goudronnait deux portions de la route de Paris à Brest, l’une entre Houdan et la Queue-lès-Yvelines, l’autre au delà de bette dernière localité, à Pontchartrain.
 Une déposition de la plus haute importance a été, en outre, recueillie par M. Vidal.
 Mme et Mlle Carrignan3, qui habitent Petit-Pré, près de Plaisir-Grignon, étaient venues remplacer, pendant, quelques jours, leur parente, Mme Nourrisson4, propriétaire de l’hôtel du Croissant, à la Queue-lès-Yvelines, où s’arrêta, le samedi 26 mai, à huit heures du matin, Seznec.
 Mlle Carrignan, qui est âgée de quatorze ans, se souvient fort bien d’avoir vu dans la voiture une valise de cuir jaune, dont elle a donné un signalement qui concorde avec celui de la valise emportée par M. Quémeneur.
 Des précisions ont été demandées d’urgence à Brest et au Havre, car s’il était prouvé que Seznec avait encore, en sa possession, le 26 mai, la valise du disparu, tout son pitoyable système de défense s’écroulerait d’un coup.
 Enfin, on sait maintenant que les deux feuilles de papier timbré qui servirent à la rédaction des actes sous-seing privé de la prétendue vente du domaine de Plourivo ont été achetées à Morlaix, postérieurement, selon toute vraisemblance, à la disparition de M. Quémeneur. Les vérifications en cours ne manqueront pas de fixer ce point dans un très prochain avenir.
 Et dès lors, les présomptions accablantes deviendront des certitudes.

VAINES RECHERCHES

 Dreux, 2 juillet (de notre envoyé spécial.)
 Dès les premières heures ce matin, les recherches entreprisses samedi par les inspecteurs de M. Vidal ont recommencé dans les environs immédiats de la Queue-lès-Yvelines. Il ne faut pas se dissimuler les difficultés qu’offrent ces opérations. La région est particulièrement accidentée avec des taillis touffus, des fondrières nombreuses. Puis il y a les étangs, quantité d’étangs...
 M. Vidal, commissaire à la sûreté générale, est arrivé à Houdan, à midi trente. Il ne devait pas tarder à recueillir de nouveaux témoignages, dont certains ont paru, au premier abord, d’une grande importance. En effet, le parquet de Dreux n’avait pas abandonné l’enquête, et MM. Romillat, procureur de la République, Girod, juge d’instruction, Bouille, commissaire de police, avaient entendu plusieurs personnes se croyant en mesure de fournir à la police des renseignements intéressants.
 Un cultivateur de Chérizy, M. Maurice Patriarche, qui possède des terrains aux environs du lieudit carrières de Chérisy, entre Conteville et Chérizy, à 2  km  500 de Dreux, se dirigeant vers Paris, avait été au passage, dès le début de juin, incommodé par des émanations caractéristiques  ; de même, M. Lachaume, laitier à Dreux, qui, chaque jour, passe sur la route tout près de cet endroit.
 «  Certainement il doit y avoir une charogne du côté droit de la route, non loin de la voie ferrée  », avaient-ils dit à leurs voisins.
 Et quand ces temps derniers, le bruit se répandit que M. Quémeneur avait probablement été assassiné dans la région de Dreux, on se demanda si son cadavre ne gisait pas à l’endroit désigné par MM. Patriarche et Lachaume. ainsi d’ailleurs que par un gendarme de la brigade de Dreux, M. Abgral5.
 Aussi cet après-midi, vers trois heures, toutes les autorités judiciaires se retrouvaient-elles aux carrières de Chérizy. Inspecteurs, gendarmes, chiens de police fouillèrent les buissons, les carrières, les bouquets d’arbres. Soudain un cri, puis des rires. Et un inspecteur de M. Vidal revint, réprimant avec peine son hilarité. Dans un ruisseau comblé par des débris de poteries et de ferrailles, il venait de découvrir, en complet état de putréfaction, le corps d’un veau.
 M. Vidal est tenace, il décida donc de revenir à Dreux pour y entendre les témoins qui avaient déposé devant les magistrats de cette ville, puis de retourner à Chérisy, car si M. Patriarche, présent aux recherches, situait à droite de la route, c’est-à-dire en allant de Houdan à Dreux, l’endroit d’où provenaient les émanations, son fils Henri6, d’accord en cela avec le gendarme Abgral, déclare nettement qu’à la même époque il en perçut qui provenaient du côté gauche. «  Il doit y avoir là un pendu  », aurait-il dit.
 Mais M. Henri Patriarche était absent. Il sera entendu demain, tandis que se continueront les battues.
 On parle aussi d’un autre témoin qui, peu après le 25 mai, jour de la disparition de M. Quémeneur, aurait remarqué des traces de sang sur la route, non loin des fameuses carrières. Cette déposition vaut également d’être élucidée.
 Pour rester dans le domaine des témoignages, il me faut encore citer celui d’un habitant de la région. Le 3 juin, à une heure qu’il ne peut encore préciser, ce témoin aurait vu s’arrêter à la côte de Lary, c’est-à-dire près des carrières, une automobile venant de la direction de Paris. Un individu, dont le signalement correspondrait en tous points à celui de Seznec, en descendit, s’enfonça dans les buissons et y resta à peu près un quart d’heure. Puis, remontant dans son auto, il repartit dans la direction de Dreux. Est-ce l’assassin présumé qui, n’ayant pas suffisamment dissimulé le cadavre de sa victime, serait venu l’inhumer plus profondément  ? Est-ce tout bonnement un touriste  ? Peut-être l’enquête donnera-t-elle des précisions à ce sujet.
 Et l’on ne peut s’empêcher, en présence de toutes ces déclarations, de citer cette phrase de Seznec. Lorsque samedi les inspecteurs quittèrent Dreux pour Houdan avec celui qui n’était encore qu’un simple témoin, le marchand de bois morlaisien ne put retenir un geste d’étonnement en voyant monter dans l’automobile de la sûreté, les deux chiens policiers de M. Bouille, commissaire de Dreux. S’adressant alors à l’inspecteur Tissier7  :
 — Des chiens peuvent-ils trouver un cadavre humain enterré à deux mètres de profondeur  ?
 — Parfaitement, répondit le policier.
 — Ah  ! reprit Seznec.
 Et, avec indifférence, il devait poser la même question sous une forme un peu différente en arrivant à Houdan, puis au dépôt. Simple curiosité, peut-être  ; mais le fait méritait d’être signalé. — Édouard Mas.

La déposition de l’ouvrier sellier... est plutôt vague

 L’ouvrier sellier de la T.C.R.P.8 qui s’était présenté à la police judiciaire, déclarant qu’il avait rencontré le 9 juin à Paris M. Quémeneur, s’est enfin rendu hier à la sûreté générale. Il n’a pu confirmer son premier témoignage et a conclu que son entrevue avec le conseiller général du Finistère datait peut-être du mois de mai.

On crut un instant hier, au Havre,
avoir retrouvé le cadavre de M. Quémeneur

 Le Havre, 2 juillet (dép. Petit Parisien.)
 On a retiré de la mer, ce matin, un cadavre portant à la gorge une profonde blessure. On crut un instant qu’il s’agissait de M. Quémeneur  ; mais le mort avait toutes ses dents, et ses vêtements ne ressemblaient en rien à ceux que portait le disparu.

___
1. Aujourd’hui À la Duchesse Anne, 5 place du 18-juin-1940.
2. Émile Hodey.
3. Clémence Conogan, née Rouvray, et sa fille Hélène Conogan.
4. Alexandrine Nourisson, née Rouvray.
5. François Abgrall.
6. Le journaliste a inversé les prénoms du père, Henri, 60 ans, et du fils, Maurice, 26 ans.
7. Albert Séraphin Henri Tissier, né le 28 décembre 1897 à Guérigny, inspecteur à la Sûreté générale, mort le 1er avril 1935 à Houilles.
8. François Le Her, employé de la Société des transports en commun de la région parisienne, qui exploite alors le réseau de tramway de Paris et de sa banlieue depuis le 1er janvier 1921.

Lundi 2 juillet 1923

1er juillet 1923 | 3 juillet 1923

ÉVÉNEMENTS

 Arrivés de Paris tôt le matin, les inspecteurs de la Sûreté générale reprennent les recherches dans la forêt des Quatre-Piliers, près de la Queue-lez-Yvelines, avec l’appui de gendarmes, de gardes champêtres et de particuliers. Des recherches sont également effectuées du côté de l’étang des Bruyères à Gambais1.
 Au Havre, dans la matinée, on retire de la mer le cadavre d’un homme. L’identification avec Pierre Quéméner est écartée car le mort a toutes ses dents2.
 Vers 12 heures 30, le commissaire Vidal arrive à Houdan, où il déjeune dans un hôtel. Il apprend alors l’existence des témoignages recueillis la veille à Dreux, concernant l’odeur macabre remarquée à Chérisy fin mai ou début juin par Henri et Maurice Patriarche, M. Lachaume et le gendarme François Abgrall.
 Vers 14 heures 30, Vidal et ses inspecteurs se rendent sur les lieux. Ils y retrouvent le procureur Romillat, le juge Girod et le commissaire Baumelou3 de Dreux, ainsi qu’Henri Patriarche, des gendarmes et des chiens de police. L’un des inspecteurs de la Sûreté générale découvre rapidement le cadavre d’un veau en état de décomposition avancée, auquel les policiers attribuent l’origine de l’odeur macabre.
 Comme les témoins ne s’étaient pas accordés sur le côté de la route d’où provenait cette odeur, Vidal retourne alors à Dreux pour rencontrer Lachaume et Abgrall. Il en profite pour réentendre le garagiste Émile Hodey. Puis il retourne à Chérisy pour interroger Maurice Patriarche, mais ce dernier est absent et son audition est reportée au lendemain.
 En fin d’après-midi, à la Queue-lez-Yvelines, Édouard Coulomb est réentendu par le commissaire Vidal. Il déclare que Guillaume Seznec lui a emprunté un cric le 26 mai pour les réparations4.
 Dans la soirée, Vidal se rend au village de Plaisir5 pour entendre Hélène Conogan, qui a vu une valise dans la voiture de Seznec le 26 juin6.

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1. Le Matin et Le Petit Parisien du 3 juillet 1923.
2. Le Petit Parisien du 3 juillet 1923.
3. Joseph Pierre Gabriel Baumelou, né le 16 mai 1888 à La Cresse.
4. Le Journal et Le Matin du 3 juillet 1923.
5. Le Petit Parisien du 3 juillet 1923 situe la visite au «  Petit-Pré, près de Plaisir-Grignon  » (qui n’est pas une commune, mais une gare ferroviaire) et Le Journal du même jour «  au village de Grignon  ». Un quartier de Plaisir s’appelle les Petits-Prés. J’ai retrouvé la famille d’Hélène Conogan au village de Plaisir, 5 Grande Rue, dans le recensement de 1921 (elle n’y vivait plus en 1926). Le vieux village de Plaisir, dans la partie nord de la commune, jouxte la section des Petits-Prés. Il est également proche de la gare de Plaisir-Grignon et du village de Grignon (commune de Thiverval-Grignon).
6. Le Matin et Le Petit Parisien du 3 juillet 1923, ainsi que Le Journal des 3 et 4 juillet 1923.

Mercredi 27 juin 1923

26 juin 1923 | 28 juin 1923
DOCUMENTS  : Récit de Pouliquen - Audition de Pouliquen - Audition de Jenny Quéméner - Audition d’Achermann - Audition de Legrand
PRESSE  : La Dépêche de Brest - Le Matin - Autres articles

ÉVÉNEMENTS

 Auditions de Jean Pouliquen, Jenny Quéméner et Ernst Achermann par le commissaire Achille Vidal à Paris.
 Audition de Julien Legrand par le commissaire Jean-Baptiste Cunat à Landerneau.

RÉCIT DE JEAN POULIQUEN

Le mardi [26]1 juin, je reprenais avec ma belle-sœur2 la direction de Paris. M. Vidal nous avait appelé[s] pour reconnaître la valise et les objets de notre malheureux frère3. Ma belle-sœur reconnut sans hésitation la valise ainsi que les quelques menus linges qu’elle contenait  ; il y manquait cependant un complet neuf que mon beau-frère avait emporté. Dans la valise se trouvait également le portefeuille vide de mon beau-frère, un carnet de notes qu’il portait constamment sur lui et qui semblait avoir été trempé dans l’eau, une carte de Seznec recommandant à M. Ackermann de réserver bon accueil à son ami Quemeneur [et] enfin, couronnant toute cette mise en scène, un des originaux du soi-disant acte de vente de Plourivo. M. Vidal me le fit lire en me demandant si j’en avais déjà connaissance. Je lui fis savoir que c’était la première fois que j’en entendais parler, Seznec n’ayant jamais laissé entendre à aucun de nous que cet acte pût exister. Il ne l’avait pas encore non plus déclaré aux journalistes4. Je demeurais stupéfait et ma belle-sœur ne fut pas moins étonnée. Je comparais aussitôt la signature de cet acte à la signature de mon beau-frère que je possédais sur moi et j’en conclus immédiatement que l’acte avait été fabriqué de toutes pièces. Je demandais à M. Vidal de me montrer le télégramme du Havre  ; nul doute, les deux signatures étaient bien de la même main, mais cette main n’était point celle de mon beau-frère. D’ailleurs, comme je le fis remarquer à M. Vidal, mon beau-frère n’avait point de machine à écrire et ne savait pas s’en servir. Seznec n’en possédait pas non plus  ; par conséquent, une tierce personne avait dû taper l’acte. Cette personne ne tarderait pas à se faire connaître si réellement elle existait. D’ailleurs, en admettant que l’acte eût été de mon beau-frère, il l’aurait laissé chez lui dans son coffre-fort avec ses titres de propriété. Dès ce jour, j’osais accuser Seznec, que M. Vidal manda immédiatement à Paris. Ce dernier5 déclarait le même jour aux journalistes6 avoir versé à mon beau-frère le 22 mai à Brest une somme de quatre mille dollars or. Cette somme chez Seznec, poursuivi de tous côtés, ne pouvait s’expliquer.7

___
1. Source  : «  25  ». Il peut s’agir d’une erreur de Jean Pouliquen ou d’une faute de copie de Bernez Rouz. C’est le 26 juin qui était un mardi et les auditions de Jean Pouliquen et de Jenny Quéméner ont eu lieu le 27 juin. Ces derniers ont donc très probablement pris le train le 26 juin au soir de Landerneau pour arriver à Paris le lendemain matin.
2. Jenny Quéméner.
3. Pierre Quéméner, frère de Jenny Quéméner et beau-frère de Jean Pouliquen.
4. Dans les articles parus le 27 juin, Guillaume Seznec justifie ainsi le versement de ses dollars à Pierre Quéméner  : «  pour liquider un compte  » (La Dépêche de Brest) et «  sous certaines garanties  » (Le Matin).
5. Non pas ce dernier, qui serait Achille Vidal, mais Guillaume Seznec.
6. Imprécision de Jean Pouliquen, car si ces déclarations sont parues ce 27 juin dans la presse, c’est qu’elles ont été faites la veille aux journalistes.
7. Bernez Rouz, pages 109 et 110.

AUDITION DE JEAN POULIQUEN
par le commissaire Vidal (extraits)

 [Concernant la soirée du 21 mai 1923 à Landerneau  :]
Mon beau-frère ne m’a nullement fait allusion à son projet de vente de propriété... Il n’aurait pas traité une semblable affaire sans me consulter. Mon beau-frère ne m’a exprimé aucun besoin d’argent. Je m’étonne donc que le lendemain, il m’ait adressé une pareille demande. C’est donc à Brest que la proposition lui a été faite.1

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1. Bernez Rouz, page 74.

AUDITION DE JENNY QUÉMÉNER
par le commissaire Vidal (extraits)

 [Concernant la préparation de la valise de Pierre Quéméner pour son départ de Landerneau le 24 mai 1923 au matin  :]
Je lui avais mis un complet veston neuf en laine et de couleur gris foncé uni.1

 [Concernant sa visite à Seznec le 8 juin 1923 à Morlaix  :]
Il me fit remarquer que je n’avais pas à m’inquiéter, ajoutant que mon frère gagnait de l’argent à Paris et que peut-être était-il parti en Amérique.2

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1. Bernez Rouz, page 109.
2. Bernez Rouz, page 100.

AUDITION D’ERNST ACHERMANN
par le commissaire Vidal

 Monsieur Ackerman Ernest1, sujet américain, 43 ans, menuisier en voitures à l’usine Renault, demeurant, 16 rue de l’Asile Popincourt à Paris.

J’ai connu Monsieur Seznec alors que j’étais soldat à Brest et détaché dans un camp américain en 1919. À cette époque, Monsieur Seznec s’est rendu acquéreur de plusieurs voitures.
 Courant mars 1920 je suis venu m’installer à Paris où j’ai d’abord habité 52 rue Richard Lenoir.
 Le 10 avril de la même année, je suis entré au service des Américains pour le «  Service des Tombes
2  ».
 Fin décembre 1922, après avoir terminé mon engagement avec les Américains, j’ai été admis à la maison Renault (automobiles) où je me trouve encore actuellement.
 Je ne suis allé qu’une seule fois à Morlaix voir Monsieur Seznec. J’étais encore à ce moment-là soldat à Brest.
 Monsieur Seznec m’a rendu une seule visite à Paris. C’était en août ou septembre de l’année dernière. Je lui avais écrit pour lui annoncer qu’il y avait quelques occasions intéressantes en voitures automobiles, au camp américain de St Ouen à Paris. Monsieur Seznec est arrivé trop tard et l’affaire n’a pu se conclure.
 Je n’ai plus revu Monsieur Seznec depuis ce moment-là.
 Dans le courant du mois dernier, je lui ai écrit pour lui proposer une affaire de courses. Il s’agissait d’une méthode pour gagner aux courses. Monsieur Seznec ne m’a pas répondu.
 Le 9 courant, j’ai reçu un télégramme avec réponse payée de Monsieur Seznec ainsi conçu  : Avez-vous eu visite d’un nommé Quémeneur — Signé Seznec.

 Le témoin nous remet ce télégramme que nous annexons au présent après l’avoir paraphé ne varietur.
Le même jour j’ai répondu à Monsieur Seznec pour lui dire que je n’avais vu personne.
 Représentons au témoin le télégramme à nous remis par Monsieur Pouliken, notaire à Pont-l’Abbé.
 Ce télégramme est ainsi conçu  : Je n’ai vu personne — Signé — Ackerman.
 Après examen, le témoin nous déclare  : C’est bien le télégramme que j’ai adressé à Monsieur Seznec.
 D — Connaissez-vous Monsieur Quémeneur  ?
 R — Non. J’ai même été surpris du télégramme de M. Seznec qui me parlait d’un nommé Quémeneur.
 D — Connaissez-vous un nommé Scherdin  ?
 R — Non.
 Représentons au témoin les photographies de Monsieur Quémeneur Pierre, le disparu, et du nommé Scherdin Bror Oscar3.
 Le témoin déclare  : Je ne connais pas les personnes que représentent ces photographies. Je ne les ai jamais vues.
 D — Avez-vous effectué un voyage ce mois-ci ou le mois dernier  [?]
 R — J’ai fait un voyage à Coblence au mois d’avril dernier vers le 17 ou 18. Je ne suis resté absent que trois jours. Depuis ce moment-là, je ne me suis plus déplacé même pour vingt-quatre heures, et j’ai travaillé régulièrement tous les jours à la maison Renault.
 S.I.4 — Je ne connais pas la rue Lafontaine à Auteuil5, et j’affirme n’y être jamais allé ni de jour ni de nuit.
 Lecture faite, persiste et signe.
Ernest C. Ackerman
 Le Commissaire de police mobile Vidal

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1. Ernst Conrad Achermann, né le 12 août 1877 à Zurich (voir mon billet du 10 avril 2018).
2. Graves Registration Service. Selon Wikipédia, il «  a été créé quelques mois après l’entrée en guerre des États-Unis dans la Première Guerre mondiale  » et il était «  chargé de la récupération, de l’identification, du transport et de l’inhumation des militaires morts américains  ».
3. Bror Oskar Scherdin.
4. Abréviations  : D (demande), R (réponse), S.I. (sur interpellation).
5. Scherdin était domicilié au 26 bis, rue La Fontaine, dans le seizième arrondissement de Paris.

AUDITION DE JULIEN LEGRAND
par le commissaire Cunat (extraits)

Quelques jours avant la Toussaint 1922, M. Seznec est venu me trouver pour me demander un prêt de 15.000 francs pour régler un procès qu’il avait perdu contre M. de Lescoët. Pour garantie de cette avance, M. Seznec m’a offert une voiture Cadillac, et si ce n’était pas suffisant, un camion auto en plus. Je lui ai répondu que je ne pouvais pas lui donner satisfaction, mais je lui ai conseillé de s’adresser à M. Quéméneur.1

Dans le courant de l’hiver dernier sans pouvoir préciser la date, j’ai lu une annonce2 dans un journal (La Dépêche de Brest, je crois) par laquelle un monsieur était acheteur de voitures américaines ou camions quel qu’en soit l’état. Or M. Quéméneur m’avait fait part vers la même époque qu’il ne voulait pas garder la voiture Cadillac en question parce qu’elle dépensait trop d’essence et qu’en outre, il possédait une Panhard. En lui communiquant l’annonce je lui ai dit  : puisque vous voulez vous défaire de votre voiture, voici une occasion qui se présente. Les choses en sont restées là.3

J’ai été obligé de faire assigner Seznec au tribunal de commerce de Morlaix, en paiement d’une somme de 2.000 francs qu’il me devait. À la suite de cela, Mme Seznec est venue me trouver pour m’apitoyer sur la situation en me disant  : «  M. Le Grand, si vous voulez, nous possédons des aciers, si vous voulez les accepter, vous vous paierez dessus.  »4

 [Le 22 mai au matin, Seznec rend visite à Legrand pour une signature  :]
M. Quéméneur l’attendait devant chez moi avec son auto pour aller à Brest.5

Le 23 mai au soir, je crois, M. Quéméneur est venu chez moi vers les 8  h.  30 ou 8  h.  45. Il m’a mis au courant de son voyage à Paris en me disant ceci  : J’ai fait une affaire avec Seznec, je pars demain livrer ma Cadillac avec lui6 à Paris où je resterai quelque temps, car nous avons fait une affaire ensemble pour achat7 de camions ou voitures américaines. Comme Seznec ne veut pas faire d’écritures, c’est moi-même qui tiendrai la comptabilité et ferai la réception des voitures.
 Je lui ai dit  : Alors Seznec fera les achats dans la région  ?
 Il m’a répondu  : Il fera les achats dans la France entière
8.
 J’ai continué  : Votre affaire me semble assez drôle, qu’on vienne chercher à Landerneau et
9 à Morlaix deux marchands de bois pour faire des achats de camion10. Mais il n’y a donc plus de connaisseurs à Paris  ? Mais si vous achetez par toute la France, il vous faudra énormément de capitaux.
 Il m’a répondu  : Je possède actuellement de l’argent liquide, de 80 à 100.000 francs, et Seznec de 40 à 50.000 francs.
 Comme Seznec m’avait appris jadis qu’il possédait des dollars-or, j’ai objecté à M. Quéméneur  : Seznec a donc vendu ses dollars  ? Seznec m’avait dit qu’il possédait 3.200 dollars depuis qu’il avait fait du blanchissement pour les Américains au cours de la guerre.
 Continuant la conversation, M. Quéméneur m’a encore dit  : Je pars demain à 5 heures du matin pour assister au conseil municipal de Saint-Sauveur, qui a lieu à 7 heures, j’ai quelques explications à donner au sujet des chemins, puis je partirai vers 8 heures car je dois être à Rennes pour déjeuner. Je repartirai avec Seznec pour Paris pour livrer ma Cadillac, qui est vendue.
 M. Quéméneur m’a dit encore que Seznec avait vendu ses dollars, mais il ne m’a pas dit à qui.
11

J’ai appris la disparition de M. Quéméneur le vendredi 15 juin courant par M. Gestin, garagiste, qui m’a fait la réflexion que c’était assez bizarre d’être parti à deux et de n’être revenu qu’un seul. M. Gestin a eu une conversation téléphonique avec Seznec, hors ma présence, il m’a dit que Seznec avait eu des réticences pour dire où était M. Quéméneur et que le matin même il12 avait reçu une lettre de sa sœur13 lui disant que Pierre était bien.14

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1. Bernez Rouz, page 66. Le procès perdu par Seznec le 30 septembre 1922 contre le marquis de Lescoët portait sur la somme de 23.000 francs.
2. Source  : «  j’ai lu dans une annonce  ».
3. Bernez Rouz, page 59.
4. Cette déclaration de Julien Legrand fournie par Bernez Rouz, page 66, semble provenir du même procès-verbal d’audition.
5. Bernez Rouz, page 75.
6. Les mots «  avec lui  » sont absents chez Denis Seznec.
7. Denis Seznec  : «  l’achat  ».
8. Source  : «  dans toute la France entière  » (expression redondante).
9. Denis Seznec  : «  ou  ».
10. Denis Seznec  : «  camions  ».
11. Denis Seznec 2009, page 96. Une partie de ce passage est donnée par Bernez Rouz, page 81. Pour chaque variante, j’ai suivi Bernez Rouz et indiqué en note la version de Denis Seznec. J’ai retiré les tirets cadratins, placés différemment chez ces deux auteurs et fautifs dans les deux cas, bien qu’ils soient certainement présents dans le document original.
12. Guillaume Seznec.
13. Jenny Quéméner, la sœur de Pierre Quéméner.
14. Bernez Rouz, page 92.

LA DISPARITION DE M. QUÉMÉNEUR

La Dépêche de Brest & de l’Ouest, 27 juin 1923, pages 1 et 5.

Comment avait-il connu l’introuvable américain  ?
Les automobiles américaines étaient destinées au gouvernement des soviets
M. Seznec convoqué à la sûreté générale

 Les faits que nous avons énoncés dans nos précédents articles nous ont permis d’établir entre autres choses les raisons qui attiraient M. Quéméneur à Paris et, vraisemblablement, de déterminer les causes de sa disparition.
 Cela n’avait pas toute la simplicité que l’on pourrait croire, étant donné que la famille se refusait obstinément à faire la moindre communication sur cette affaire qui émeut si profondément les nombreux amis du disparu et provoque chez tous un douloureux intérêt. D’autre part, M. Quéméneur, lui-même, n’avait guère parlé de façon bien précise de ce projet d’achat et de revente d’automobiles qu’il devait mettre à exécution.
 Il paraissait à tous ceux qui le fréquentaient qu’il avait en cette affaire une confiance illimitée et qu’il craignait qu’on ne la lui enlevât.
 C’est pourquoi, d’ailleurs, on remarquait qu’à ce propos ses conversations étaient pleines de réticences.
 Mais comment était-il entré en relations avec le fameux Sherdly qui, d’ailleurs, aux derniers renseignements, disait se nommer Charly et donnait pour adresse le 6 du boulevard Malesherbes — où, par parenthèse1, la police l’a vainement demandé  ?
 A l’un de ses amis qui lui posait cette question devenue particulièrement importante depuis que l’on soupçonne le rôle tragique joué par l’Américain, M. Quéméneur confiait  :
 — J’ai connu cette affaire par une annonce de journal dont la lecture m’avait fait une impression heureuse. J’avais senti à ce moment que l’affaire devait être bonne et je ne me suis point trompé.
 Pour le démontrer, le conseiller général de Sizun exposait qu’il s’agissait d’acheter des voitures américaines dans toute la France, de les réunir à Paris et de les livrer, par petit nombre, dans un garage dont il ne faisait pas connaître l’adresse.
 Là, dès la livraison, on lui versait les sommes convenues, qui ne devaient pas être inférieures au triple de la mise de fonds. C’est ainsi que pour un achat de 100.000 francs d’automobiles, il se croyait assuré d’un bénéfice de 200.000 francs.
 Mieux  : il n’était nullement nécessaire que ces voitures fussent en parfait état. «  Pourvu qu’elles roulent, disait-il, elles seront acceptées  ».
 Comme on lui objectait qu’une affaire pareille ne paraissait pas sérieuse, il se récriait, déclarant que les automobiles étaient destinées à être livrées au gouvernement russe, et qu’il en fallait, par suite, un grand nombre.
 Il ne faisait pas connaître ceux avec qui il traitait, mais, afin de convaincre son ami, il lui proposait de l’emmener à Paris pour le faire assister à la première livraison.
 Les sages conseils qui lui furent donnés ne purent avoir raison de son enthousiasme.
 Car c’est avec un réel enthousiasme, en effet, qu’il s’était lancé dans cette affaire  ; par quelques précisions nouvelles, M. Seznec nous le rappelait hier encore.
 Il avait tout d’abord reçu directement de Charly une première lettre, puis il avait fait remarquer à M. Seznec que l’enveloppe portait sur l’un de ses angles l’indication  : «  Chambre de commerce américaine de Paris  ». Cela avait été imprimé à l’encre bleue à l’aide d’un cachet de caoutchouc.
 — Quand tu recevras, recommandait-il, des lettres portant cette indication, tu me les remettras, car ce courrier-là me sera adressé chez toi.
 Et par deux fois, M. Quéméneur vint à Morlaix recevoir des lettres du même genre.
 — Les livraisons que nous devions faire, poursuit M. Seznec, comportaient des camions U.S.A. et des Cadillac. Il était entendu qu’un cautionnement de 10.000 francs devait être versé au moment de passer le marché. A cet effet, M. Quéméneur devait être présenté par Charly à l’un des personnages importants de l’affaire.
 «  Le marché dont il s’agissait comprenait cent véhicules, dont les dix premiers devaient être livrés le 2 juin. C’est pourquoi M. Quéméneur s’était empressé d’écrire à de nombreux garagistes de Nantes et de bien d’autres villes pour demander des voitures américaines.
 «  Le 22 mai, je m’étais rendu avec lui à Brest, pour, de là, gagner Lesneven, où nous devions acheter une Cadillac. Après avoir essayé la voiture, nous avons prié le vendeur de nous la réserver avant tout autre.
 «  Ce jour-là, j’ai remis à M. Quéméneur, pour liquider un compte, 4.000 dollars en or  ; je crains qu’il ne les ait emportés à Paris.
 «  Il avait tellement confiance qu’il voulait adresser immédiatement par courrier le cautionnement de 10.000 francs. Je parvins à l’en empêcher, comme je réussis aussi à le convaincre qu’il était imprudent d’aller chez son beau-frère, à Pont-l’Abbé, prendre les fonds nécessaires à la première opération. Il consentit donc, sur mes instances, à se les faire adresser à Paris, en un chèque.  »
 M. Seznec ne sait pas comment le disparu est entré en relations avec Charly. Il croit que jamais il ne l’avait vu avant ce voyage, qui se termina de si mystérieuse façon.

Quelle fut cette conversation téléphonique  ?

 Donc, quant à présent, la personnalité de ce Charly demeure impénétrable. Mais sait-on seulement si M. Quéméneur l’a rencontré et en quel lieu  ?
 Lorsque le conseiller général avait quitté M. Seznec devant la gare de Dreux, où il espérait avoir un train, il lui avait dit  :
 — Efforce-toi de gagner Paris si la chose est possible. Tu me trouveras à l’hôtel de Normandie, près de la gare Saint-Lazare, où je vais descendre.
 Or, en cet hôtel on n’a pas reçu le conseiller général. Le fait a été vérifié par M. Seznec lui-même, qu’une affaire appelait à Paris dans le courant de ce mois.
 D’autre part, on se demande comment, le 26 mai, une personne inconnue a pu se présenter au bureau de poste du boulevard Malesherbes pour demander au guichet de la poste restante si un pli chargé n’était pas arrivé à l’adresse de M. Quéméneur. En effet, qui donc avait connu à Paris l’envoi du chèque et par quel moyen  ?
 M. Seznec nous déclare qu’il croit que le 24 mai, alors qu’il l’attendait à Rennes, M. Quéméneur avait téléphoné à Charly. Il le croit, car tandis qu’ils reprenaient la route, son compagnon lui fournit sur l’affaire des renseignements nouveaux, des précisions qu’il n’avait pu jusqu’alors apporter.
 Cette conversation téléphonique succédant à la demande d’envoi du chèque aurait-elle été fatale à M. Quéméneur  ?
 C’est ce qu’il importe de rechercher.
 Ajoutons que la sœur du disparu, Mlle Quéméneur, de Landerneau, et son beau-frère, M. Pouliquen, notaire à Pont-l’Abbé, se sont rendus à Paris où la valise retrouvée au Havre leur sera présentée.
 Hier soir, également, M. Seznec était invité par la brigade mobile à se rendre d’urgence à Paris pour y être entendu par M. Vidal, commissaire à la sûreté générale2.

L’AFFAIRE QUÉMÉNEUR
L’enquête de la sûreté générale

Quéméneur était au Havre le 13 juin

 Paris, 27. — La Sûreté générale a procédé à l’examen du carnet de dépenses de M. Quéméneur.
 Cet examen semble indiquer que son séjour à Paris a été de courte durée. Une inscription est restée indéchiffrable jusqu’à présent. Elle commence par le mot «  voyage  ».
 Un voyage reste donc à déterminer et doit se placer entre l’arrivée de Quéméneur au Havre et le 13 courant.
 Par ailleurs, contrairement à la première hypothèse, l’examen du télégramme saisi au Havre et expédié à la famille Quéméneur paraît démontrer qu’il a été rédigé par Quéméneur lui-même. Ce dernier était donc encore vivant le 13.
 Au sujet de la découverte de la valise, on a remarqué que celle-ci avait des éraflures nombreuses, des traces de boue et de sang. La serrure a été forcée.
 Le linge ne présente aucune trace d’humidité. Par contre, divers papiers et un carnet auraient été immergés.
 Dans le portefeuille, on constate même des traces de sable de mer.
 D’après l’enquête, Quéméneur aurait été assassiné soit le 13 ou le 20.
 On s’explique assez difficilement si l’on situe la date du crime dans la journée du 13, que l’assassin ait imprudemment conservé par devers lui un bagage compromettant pendant sept jours, c’est-à-dire jusqu’au 20.

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1. J’ai supprimé un tiret cadratin placé par erreur après ce mot dans la source.
2. Cet article en première page se termine par une section datée du Havre le 25 et intitulée «  Du sang sur la valise  », identique à la section «  Du sang sur la valise du disparu  » parue dans Le Matin du 26 juin 1923.

DIX-HUIT JOURS APRÈS SA DISPARITION
M. QUEMENEUR ÉTAIT ENCORE VIVANT

Le Matin, 27 juin 1923, pages 1 à 3.

On ne sait pas où le conseiller général
logea à Paris le soir de son arrivée, le 25 mai

 Si la disparition de M. Pierre Quemeneur, conseiller général du Finistère, reste toujours aussi mystérieuse, un grand pas, cependant, vient d’être fait par l’enquête, à savoir qu’il semble bien que le 13 juin, c’est-à-dire dix-huit jours après avoir quitté à Dreux M. Sezenec, qui est celui qui le vit et put donner pour la dernière fois de ses nouvelles, M. Quemeneur était encore vivant.
 Contrairement aux hypothèses envisagées par sa famille, il semblerait maintenant que le télégramme envoyé ce 13 juin, du Havre, à Mlle Quemeneur, à Landerneau, aurait bien été expédié par le conseiller général du Finistère.

Les inscriptions d’un carnet de dépenses

 Par ailleurs, les inscriptions portées sur le carnet de comptes du disparu, et, notamment, celle ainsi libellée et qui est la dernière de ce carnet  :
   13 juin 23. — Déjeuner, 8 fr. 75
 paraissent bien également avoir été écrites par M. Quemeneur.
 A l’égard de ce carnet de comptes, il convient de remarquer en outre que, seule cette dernière dépense pour un déjeuner modeste porte une indication de date — celle, précisément de cette journée du 13 juin à partir de laquelle l’ombre et le silence allaient surgir définitivement, autour de M. Quemeneur.
 Mais, si M. Quemeneur était encore vivant le 13 juin, que fit-il depuis le moment où, le 24 mai1, il quitta à Dreux M. Sezenec  ? Si sur son carnet de comptes, on relève, écrites au crayon, maintes autres dépenses, telle, par exemple, celle de 127 francs de frais divers (sic) à Paris, puis de 31 fr. 75 pour billet Paris-Le Havre (c’est le prix d’un billet simple de 2e classe), nulle date ne précède ces inscriptions. Après celle relative à ce billet Paris-Le Havre, et immédiatement avant celle relative au déjeuner du 13 juin, une ligne presque entièrement effacée par l’eau commence par ces mots  : «  Voyage à M...  ». Mais les lettres suivant cette initiale M sont illisibles.
 Ces divers papiers, ainsi que le texte original du télégramme adressé à Mlle Quemeneur, ont été rapportés hier à Paris par l’inspecteur de la Sûreté générale qui était allé enquêter au Havre, et ont été confiés aux services de l’identité judiciaire, à la préfecture de police. Il en a été de même de la valise retrouvée le 20 juin à la gare du Havre, et qui contenait ces papiers. Cette valise, de la forme carrée, plate, dite mallette porte-habits, et en simili-cuir, est de qualité très ordinaire. Sur l’un de ses côtés et sur une partie de son couvercle, on remarque des taches plus sombres que le reste de l’enveloppe. Taches d’humidité ou taches de sang  ? Seule une expertise ultérieure pourra nous fixer sur ce point.

A l’hôtel de Normandie

 Les diverses enquêtes menées jusqu’ici à Paris n’ont point permis d’y retrouver la trace de M. Quemeneur. De même, on ignore toujours quel est le personnage américain, du nom de Scherdly, avec qui, avant de quitter Landerneau, le conseiller général du Finistère avait annoncé qu’il devait traiter à Paris d’importantes affaires.
 — Nous n’avons jamais eu ici de client de ce nom. Le 12 juin dernier, nous avons reçu de Landerneau une lettre d’une demoiselle Quemeneur qui nous écrivait en substance  : «  Je suis sans nouvelles de mon frère qui devait descendre à votre hôtel le 24, 25 ou 26 mai. Il y avait donné rendez-vous à diverses personnes le 26 mai. Nous savons que ces personnes s’y sont présentées et ne l’y ont point rencontré. Je vous serais donc très obligée de me dire si vous l’avez vu...  » Nous n’avons pu que répondre à Mlle Quemeneur que nous n’avions jamais vu son frère et que nous ne le connaissions point.
 Et on se demande, aujourd’hui, quelles raisons avaient déterminé M. Quemeneur à donner comme adresse à Paris cet hôtel de Normandie où il n’était jamais allé et où il ne vint jamais.

LA DISPARITION DE M. QUEMENEUR
Notre enquête à Landerneau

Un récit de M. Sezenec

[DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL]

 BREST, 26 juin. — Par téléphone. — Naturellement, la disparition inexpliquée de M. Quemeneur, conseiller général du Finistère, fait beaucoup de bruit à Landerneau où il résidait en la villa Ker-Abri. La sœur et le beau-frère de M. Quemeneur, notaire à Pont-Labbé, sont partis pour Le Havre, dans l’espoir de recueillir quelques nouveaux indices.

Le mystérieux Américain

 Je me suis longuement entretenu avec M. Sezenec, le marchand de bois qui, dans son automobile, emmena M. Quemeneur de Rennes à Dreux.
 Voici ce qu’il m’a déclaré  :
 — M. Quemeneur est un ami de vieille date. Il y a quelques mois, il m’a rendu un signalé service. Condamné à payer une somme importante, il me manquait 15.000 francs qu’il m’a prêtés, en échange d’une garantie que je lui donnai sur ma voiture torpédo 36 chevaux.
 Il y a deux mois environ. M. Quemeneur était entré en correspondance, comment  ? je ne l’ai jamais su, avec un mystérieux personnage, un Américain, qui lui offrit une affaire superbe, l’achat d’autos de marque à céder au gouvernement russe par l’intermédiaire du même personnage qui proposait l’affaire  !
 Ces propositions intéressèrent très vivement M. Quemeneur qui décida de m’y associer. Je fus chargé de recevoir les lettres que l’Américain envoyait à M. Quemeneur. Deux me parvinrent. Elles portaient l’en-tête de la chambre de commerce américaine, 36, rue Taitbout, à Paris, étaient signées d’un nom commençant par Scher... et se terminant par un «  y  », quelque chose comme Scherzy, Scherky, etc.
 Je remis ces missives sans les décacheter à M. Quemeneur qui m’en lut certains passages. Ils avaient trait au commerce des automobiles et contenaient les conditions offertes. Etant donné sa qualité de conseiller général, M. Quemeneur décida d’accepter l’affaire en participation avec moi. Il fournissait les capitaux, mais c’est sous mon nom que devaient être faites les transactions. La première voiture qui devait être vendue était la mienne, que nous devions conduire à Paris le 24 mai, où l’Américain l’attendait.
 Le 22 mai, je me rendis à Landerneau chez M. Quemeneur, puis tous deux nous partîmes à Lesneven où une autre Cadillac était offerte en vente, pour laquelle M. Quemeneur se fit donner une option, après avoir constaté la bonne marche de la voiture. Avant, nous nous étions arrêtés Brest. M. Quemeneur s’était présenté à la Société bretonne de crédit pour solliciter une avance de 100.000 francs représentant les capitaux dont il avait besoin pour le payement immédiat des premières autos achetées. Cette avance lui fut refusée. C’est alors qu’il décida d’avoir recours à son beau-frère auquel par téléphone il demanda de lui expédier un chèque barré sur la Société générale d’une somme de 60.000 francs et adressé à son nom au bureau de poste 3, boulevard Malesherbes.
 Profitant de ce que je me rendais à Brest, j’avais eu soin d’emporter dans une petite boîte, où je les tenais cachés depuis fort longtemps, 4.000 dollars-or que je comptais échanger à la banque. Je les offris sous certaines garanties à mon ami Quemeneur.
 Ayant accepté mon offre, Quemeneur emporta la boîte contenant mes dollars, puis nous rentrâmes chacun chez nous, lui à Landerneau, et moi à Morlaix.
 Le lendemain, 23 mai, je fus à Landerneau chercher ma voiture. Je la ramenai à Morlaix, et le 24 mai, à 10  h.  30, je quittai cette ville en automobile pour me rendre à Paris. A Rennes, comme convenu, je rejoignis M. Quemeneur. Le 25 mai, nous quittions Rennes pour Paris.
 A Dreux, au centre de la ville, une panne de carburateur nous retint jusqu’à 20 heures. Un mécanicien, M. Hodey, 33, rue d’Horfeuil, vint nous dépanner, mais la voiture n’avançait que difficilement, au point qu’à 5 ou 6 kilomètres de la ville, Quemeneur renonça à gagner la capitale en auto. Il la ramena à la gare de Dreux où il me quitta, disant  :
 — Si tu crois que la voiture soit invendable, tu m’attendras demain il la porte de Versailles où je viendrai te prendre. Quant à moi, je file à Paris par le train, parce que j’ai rendez-vous demain matin, avenue du Maine avec l’Américain.
 Je continuai mon voyage sur Paris mais à 15 ou 16 kilomètres au delà de Dreux, mes chambres à air crevèrent à nouveau. N’ayant pas de phares, je dus attendre sur le bord de la route, assis dans ma voiture, le lever du jour pour effectuer la réparation. Je gagnai Millemont. Je passai la journée à l’hôtel et, auprès avoir réparé et renonçant à aller à Paris, je gagnai un hôtel où je passai la nuit. Le lendemain, je me mis en route pour Morlaix. J’eus à Dreux une nouvelle panne de carburateur. Le même mécanicien dut me remorquer jusque chez lui et réparer ma voiture. Le soir, je couchai à Pré-en-Pail.
 Je repartis le 27 à 8 heures. J’eus encore différentes pannes à Mayenne, à Rennes, ce qui me retarda tellement que je n’arrivai à Morlaix que le 28.

M. Sezenec convoqué à Paris

 M. Sezenec a été prié, hier soir, par la Sûreté générale, de venir d’urgence à Paris pour y être entendu sur les circonstances du voyage en automobile qu’il accomplit en compagnie de M. Quemeneur.

___
1. En réalité le 25 mai.

AUTRES ARTICLES

La Croix, page 5.
La Dépêche de Brest (supra)
L’Écho d’Alger, page 2.
Excelsior, page 5.
Le Figaro, page 3.
Le Gaulois, pages 2 et 3.
L’Homme Libre, page 3.
L’Humanité, page 2.
L’Intransigeant, page 3.
Le Journal, pages 1 et 3.
Journal des Débats, page 3.
La Lanterne, page 3.
Le Matin (supra)
L’Ouest-Éclair, pages 1 et 3.
Le Petit Journal, pages 1 et 3.
Le Petit Parisien, pages 1 et 3.
Le Populaire, pages 1 et 5.
La Presse, page 1.
Le Radical, page 3.
Le Rappel, page 3.
Le Temps, page 4.

Mercredi 13 juin 1923

12 juin 1923 | 14 juin 1923
DOCUMENTS  : Récit de Pouliquen - Lettre de Pouliquen - Télégramme de Quéméner

ÉVÉNEMENTS

 À 16 heures 35, un télégramme signé «  Quéméneur  » est envoyé du bureau de poste du Havre à destination de «  Quéméneur Ngt Landerneau  »1. Jeanne Quéméner, qui le reçoit, envoie un télégramme à la Sûreté générale pour demander l'arrêt de l'enquête sur la disparition de son frère2.

___
1. Le texte de ce télégramme est reproduit ci-dessous.
2. Récit de Jean Pouliquen (voir la page du 14 juin 1923).

RÉCIT DE JEAN POULIQUEN

Le [mercredi]1 matin 13, ma première démarche fut d'aller au palais de justice quai des Orfèvres. De là on m'indiqua la direction de la police de la Seine. Dans ce dernier bureau je ne pouvais préciser le lieu du crime et que mon beau-frère semblait avoir disparu à Dreux, son passage n'ayant été signalé nulle part à Paris. On m'adressa à la Sûreté Générale, 11 rue des Saussai[e]s. Je demandais une audience au commissaire principal, M. Rémond2, et je lui expliquais le but de ma visite. Ce dernier fit aussitôt appeler M. Vidal, commissaire, qu'il chargea d'éclaircir cette affaire. J'eus l'après-midi un long entretien avec M. Vidal, à qui je racontai tout ce que je savais personnellement, tout ce que m'avait raconté Seznec et le résultat de mes recherches à Paris. Je ne lui cachais pas que l'Américain Ackermann semblait avoir connu l'affaire d'automobiles pour laquelle mon beau-frère était aux dires de Seznec venu à Paris  ; que cette coïncidence me semblait au moins bizarre, qu'il y avait sans doute urgence à prendre des renseignements auprès de cette personne, ce qui fut fait immédiatement3.
 Nous
4 quittâmes Paris le soir même, 13 juin, après avoir laissé entre les mains de M. Vidal une plainte écrite5 destinée au parquet de Brest et qu'un inspecteur de la Sûreté devait apporter le lendemain même à Brest6.

___
1. Source  : «  mardi  ».
2. Joseph Albert Reymond, commissaire divisionnaire au Contrôle général des recherches.
3. L'audition d'Ernest Acherman n'eut lieu que le 27 juin 1923, mais il fut peut-être entendu informellement par la police auparavant.
4. Jean Pouliquen et Louis Quéméner. Pouliquen semble avoir fait seul les démarches de cette journée.
5. On trouvera le texte de cette lettre ci-dessous.
6. Bernez Rouz, pages 107 et 108.

LETTRE DE JEAN POULIQUEN

Paris, le 13 juin 1923

Monsieur le Directeur de [la]
1 Sûreté Générale2
Paris

J'ai l'honneur de porter à votre connaissance les faits suivants  :
 Monsieur Pierre Quéméneur, mon beau-frère, négociant en bois, Conseiller Général du Finistère, demeurant à Landerneau, a quitté son domicile le jeudi 24 mai 1923  ; il a pris à Landerneau l'express de 8  h.  46 à destination de Paris  ; il s'est arrêté à Rennes, où il est arrivé à 12  h.  46. Là, il a été rejoint par M. Seznec, marchand de bois demeurant à Morlaix, qui avait fait le trajet de Morlaix-Rennes sur une automobile Cadillac qu'il pilotait lui-même. Ils ont tous deux passé la nuit à Rennes à l'Hôtel Parisien et sont repartis ensemble le lendemain vendredi 25 mai à 5 heures du matin pour Paris dans l'automobile de M. Seznec. Par suite de pannes et crevaisons nombreuses, ils ne sont arrivés à Dreux qu'à 4 ou 5 heures de l'après-midi. Après avoir réparé la voiture au garage Hodey, 33, rue d'Orfeuil à Dreux, ils ont de nouveau repris la direction de Paris, mais la voiture ne leur donnant pas satisfaction, M. Quéméneur, qui avait un rendez-vous d'affaires à Paris pour le lendemain matin 8 heures et craignant de manquer le rendez-vous, faisait faire demi-tour à la voiture au bout de quelques kilomètres et revenait à la gare de Dreux, où M. Seznec prétend l'avoir quitté à la tombée de la nuit, c'est-à-dire vers 8 ou 9 heures du soir.
 Depuis cette époque, M. Quéméner
3 ne nous a jamais donné de ses nouvelles et nul ne l'a vu. A-t-il pris à la gare de Dreux le dernier train se dirigeant sur Paris, c'est-à-dire celui de 21  h.  56 arrivant à la gare des Invalides à 23  h.  34  ? C'est probable.
 Mon beau-frère semble avoir correspondu avec un sujet américain habitant Paris et donnant comme adresse 6, boulevard Malesherbes. Il s'appelait Chardy ou Cherdy et employait dans ses correspondances du papier à lettre portant l'en-tête de la Chambre Américaine de Paris, 32, rue Taitbout. C'est avec cette personne que mon beau-frère devait avoir un rendez-vous le samedi 26 mai à 8 heures du matin  ; cette entrevue a-t-elle eu lieu comme il était convenu  ? Nul ne le sait.
 Mon beau-frère semble avoir correspondu avec un autre sujet américain nommé Ackermann, habitant à Paris, 16, rue Popincourt.
 D'après enquête personnelle faite par moi l'adresse donnée par M. Chardy semble fausse et je n'ai pu le retrouver  ; quant à M. Ackermann il habite bien Paris à l'adresse indiquée, mais il prétend ne point connaître mon beau-frère et ne l'avoir jamais vu.
 Avant son départ pour Paris mon beau-frère m'avait prié de lui adresser à Paris Poste Restante n°  3 un chèque de soixante mille francs sur la Société Générale. Je lui ai adressé sous pli chargé ce chèque à l'adresse indiquée et d'après renseignements pris à la poste-même, ce chargement a bien été demandé dans la journée du 26 mai, alors qu'il n'était pas encore arrivé, n'ayant quitté Quimper [que]
4 ce jour-même. Depuis le chargement n'a plus été réclamé et mon beau-frère qui semblait cependant en avoir un besoin urgent pour traiter son affaire n'est plus revenu à la poste restante où le chargement est toujours en instance.
 Dans ces conditions, étant donné la conduite toujours régulière menée par mon beau-frère et son éloignement de tout amusement futile je suis amené à formuler les présomptions les plus funestes. Un accident n'est même pas admissible car il portait sur lui toutes les pièces nécessaires pour l'établissement de son identité et nous en aurions été prévenus.
 Ceci expliqué, je vous serais reconnaissant, Monsieur le Directeur, de vouloir bien prescrire d'urgence toutes les recherches nécessaires pour éclaircir cette affaire.

Jean Pouliquen, notaire à Pont-l'Abbé
Finistère
5

___
1. Mot omis.
2. Louis Marlier, directeur de la Sûreté générale du 1er mars 1923 au 8 juillet 1924.
3. Rare occurrence de la graphie «  Quéméner  » chez Jean Pouliquen.
4. Mot omis.
5. Denis Langlois, «  L’Affaire Seznec 1 (1923-1924)  ».

TÉLÉGRAMME DE PIERRE QUÉMÉNER
adressé à lui-même

 LE HAVRE CENTRAL
 13-61

NUMÉRO. 4691
NOMBRE DE MOTS. 162
HEURE DE DÉPÔT. 16h35

Quéméneur Ngt Landerneau Finistère
Ngt Ne rentrerai Landerneau que dans quelques
jours tout va pour le mieux
Quéméneur

Nom et adresse de l'expéditeur  : Quéméneur Negt a Landerneau

1 mot
rayé3

___
1. Cachet.
2. Le nom du bureau télégraphique, «  Landerneau Finistère  », ne compte que pour un mot selon le règlement.
3. En marge, suivi de la signature.


Le télégramme du Havre in Le Journal, 3 juillet 1923.

Dimanche 10 juin 1923

Du 4 au 9 juin 1923 | 11 juin 1923
DOCUMENTS  : Récit de Pouliquen - Rapport de Fabrega

ÉVÉNEMENTS

 Vers 5 heures du matin, Jean Pouliquen et Louis Quéméner quittent Landerneau en voiture de location pour se rendre chez Guillaume Seznec.
 Quand ils arrivent à Morlaix vers 6 heures 30, Seznec est encore couché  ; sa bonne Angèle Labigou les fait patienter dans la salle à manger. Une demi-heure plus tard, Seznec et sa femme les y rejoignent. Pouliquen demande à Seznec un récit détaillé du voyage et des explications sur certains points qui lui semblent étranges.
 Pouliquen et Louis Quéméner rentrent ensuite à Landerneau. Après une discussion avec Jeanne Quéméner, ils décident d'aller demander une enquête discrète à la brigade de police mobile de Rennes. Seznec est prié par téléphone de se joindre à eux et il accepte.
 Pouliquen et Louis Quéméner prennent le train à Landerneau, Seznec monte à Morlaix et ils arrivent à Rennes le soir-même1.
 Vers 19 heures 50, ils se présentent à la brigade. L'inspecteur Léopold Fabrega leur dit que sans dépôt de plainte préalable, la police ne peut commencer à enquêter. Pouliquen veut effectuer des vérifications avant de déposer plainte et Seznec doit être à Saint-Brieuc le lendemain matin  ; il est donc décidé de rentrer dans la nuit.

___
1. Il s'agit certainement du train de 14 heures 53 à Landerneau, arrêt à Morlaix à 15 heures 59, arrivée à Rennes à 19 heures 43.

RÉCIT DE JEAN POULIQUEN

Ma belle-sœur1 ayant prévenu Seznec de ma visite, j'eus peur qu'il ne s'absentât pour n'avoir pas à me répondre, et je quittais Landerneau le dimanche matin à quatre heures2 en automobile accompagné de Louis Quemeneur, mon beau-frère. Nous trouvâmes Seznec encore couché et la bonne, qui venait de se lever, nous fit entrer dans la salle à manger, où Seznec et sa femme [vinrent]3 nous rejoindre une demi-heure après.
 Je fis remarquer à Seznec combien un silence aussi prolongé me rendait inquiet sur le sort de M. Quemeneur et je l'invitais à me raconter en détail le but de leur voyage à Paris, où et comment il avait quitté mon beau-frère. Il me fit savoir que mon beau-frère et lui étaient allés à Paris pour traiter un marché d'automobiles Cadillac  ; que le gouvernement américain, voulant faire rentrer toutes les voitures de cette marque dans le but de ravitailler les soviets, avait chargé un de ses agents à Paris de s'occuper de cette affaire  ; que mon beau-frère avait été par son intermédiaire en relation avec cet agent qui leur avait promis moyennant une commission de deux mille francs par voiture la totalité de ce marché pour la France entière. Toutes les voitures en état de marche devaient être payées au prix uniforme de trente mille francs chacune. Les voitures devaient être livrées par série de cinq et la première livraison devait avoir lieu le 2 juin. Seznec devait parcourir la France entière pour rechercher ces voitures et mon beau-frère devait s'occuper uniquement de la livraison à Paris. Voilà ce que je tirais de Seznec sur l'affaire en question.
 La voiture Cadillac que Seznec avait déposée à Landerneau devait faire partie de la première livraison et c'est pourquoi elle avait été retirée du garage dès le 23 mai et ramenée par Seznec à Morlaix. En revenant de Brest le 22 mai, ils avaient passé par Lesneven où ils s'étaient assurés d'une autre voiture Cadillac.
 Le 24 mai, après avoir pris toutes leurs dispositions la veille, Seznec et mon beau-frère prenaient la direction de Paris. M. Quemeneur prenait à Landerneau l'express de neuf heures et descendait à Rennes à treize heures. Seznec, parti de Morlaix dans la matinée, n'arrivait à Rennes avec son automobile Cadillac qu'à sept heures du soir environ. Tous deux dînèrent et couchèrent à l'Hôtel Parisien en face de la gare après avoir remisé la voiture dans un garage voisin.
 Le lendemain matin 25 mai à cinq heures du matin, ils reprennent, ensemble cette fois et en automobile, la route de Paris. Ils auraient déjeuné au Mesle dans la Sarthe et seraient arrivés à Dreux vers seize heures après plusieurs pannes, dont la dernière à Dreux même. Ils auraient réparé chez un garagiste nommé Hodey, rue d'Orfeuil, pour ensuite essayer de regagner Paris. Mais au bout de quelques kilomètres, voyant que l'auto ne marchait pas et craignant de ne pouvoir atteindre Paris où M. Quemeneur, mon beau-frère, avait un rendez-vous urgent pour le lendemain matin huit heures dans une brasserie de l'avenue du Maine en face de la gare Montparnasse, ils résolurent de revenir à Dreux, où mon beau-frère prit le dernier train pour Paris. D'après les ordres de mon beau-frère, Seznec devait si possible reprendre la route de Paris et en cas d'impossibilité absolue retourner à Morlaix, puis revenir ensuite à Paris où il devait trouver mon beau-frère à l'Hôtel de Normandie près de la gare St-Lazare. Il reprit la route de Paris après avoir déposé M. Quemeneur à l'entrée de la gare de Dreux, mais une nouvelle panne l'immobilisa à douze kilomètres environ au-delà de cette dernière ville  ; il était tard et après avoir vainement tenté de réparer, il s'endormit dans sa voiture et reprit le lendemain la route de Morlaix.
 Je fis remarquer à Seznec les points faibles de cette déclaration. Comment avait-il pu revenir à Morlaix avec une auto incapable de fournir le trajet de Dreux à Paris  ? Il me répondit que c'était M. Quemeneur qui lui aurait conseillé de venir réparer à Morlaix où son mécanicien lui coûterait moins cher, que la voiture ne pouvait pas être présentée sans une réparation sérieuse.
 Je demandais ensuite comment et par qui ils avaient été mis au courant de cette affaire. Il me répondit que M. Quemeneur correspondait par son intermédiaire avec un Américain dont il ne put d'abord me donner ni le nom ni l'adresse. Il alla alors me chercher une autre lettre d'un nommé Ackermann, citoyen américain, habitant Paris, et qu'il avait autrefois connu dans le camp américain de Brest. Dans cette lettre cet Américain lui demandait une avance de dix mille francs lui promettant un intérêt mensuel de mille à mille deux cents francs.
 Comme je m'étonnais que des personnes comme eux habituées aux affaires, aient pu donner crédit à de pareilles absurdités, Seznec me déclara que ce n'était point cette personne qui lui avait offert l'affaire d'automobiles, que leur correspondant dans cette affaire, écrivait au contraire d'une façon impeccable et savait présenter son marché de telle façon que d'autres plus malins qu'eux auraient pu s'y laisser prendre, qu'en outre cette personne écrivait sur du papier portant en-tête Chambre américaine de Commerce de Paris, rue Toutbout
4. Ce qui avait encore augmenté leur confiance [c'est] que lui, Seznec recevait les lettres qu'il remettait à mon beau-frère après en avoir pris connaissance.
 Comme j'insistais pour connaître le nom de ce correspondant il finit par me dire après un instant d'hésitation qu'il devait s'appeler Scherdy ou Cherry, et qu'il habitait boulevard Malesherbes numéro 6, 26 ou 16, il ne pouvait préciser.
 Je faisais remarquer combien tout ce récit me semblait étrange, que nous n'avions trouvé trace de cette correspondance dans les papiers de mon beau-frère. Il me répondit que mon beau-frère voulait conserver cette affaire secrète à cause de sa situation politique et qu'il avait ces lettres sur lui au moment de son départ pour Paris.
 Il ne me parla point de l'acte de vente de la propriété de Plourivo, ni des dollars américains. Comme je lui demandais s'il avait confié de l'argent à mon beau-frère à qui il se disait associé, il me répondit qu'il ne lui avait rien remis. Il ne me parla pas non plus du chèque réclamé par mon beau-frère de Rennes, ce qu'il avoua ensuite connaître cependant.
 Je ne lui cachais pas mes inquiétudes et je lui expliquais que j'avais adressé à mon beau-frère à Paris un chèque de soixante mille francs qui n'avait jamais été réclamé et que je soupçonnais fort que mon beau-frère n'ait jamais atteint la capitale. À l'annonce du chèque Seznec se redressa et eut une exclamation  : «  Ah  ! vous aviez adressé un chèque à M. Quemeneur à Paris, je savais en effet qu'il vous en avait demandé un de Rennes.  »
 Sur ce, nous quittâmes Seznec et regagnâmes, mon beau-frère Louis Quemeneur et moi, la route de Landerneau. Après nous être concertés avec ma belle-sœur, nous résolûmes coûte que coûte d'éclaircir cette affaire et nous décidâmes de prendre le soir même l'express de Rennes pour aller conter notre affaire à la brigade mobile
5, et lui demander une enquête discrète à ce sujet. Nous fîmes téléphoner à Seznec pour lui annoncer notre décision et le prier de vouloir bien nous accompagner, puisque lui seul pouvait donner quelques renseignements utiles  ; il promit de nous rejoindre à la gare de Morlaix, ce qu'il fit.
 Nous arrivâmes à Rennes, Louis Quemeneur, Seznec et moi le dimanche soir 10 juin, et après avoir retenu nos chambres à l'Hôtel Parisien en face de la gare où mon beau-frère et Seznec étaient descendus quinze jours auparavant, nous allâmes directement à la brigade mobile. Nous fûmes reçus par un jeune inspecteur qui nous fit savoir que si nous n'avions pas déposé une plainte au parquet, la brigade mobile ne pouvait procéder à une enquête  ; que cependant, si nous voulions attendre le lendemain, nous pourrions voir le directeur. Seznec fit observer qu'il ne pourrait revenir le lendemain, ayant absolument besoin de consulter dans la matinée un avocat à St-Brieuc pour un procès en cours. De mon côté je déclarais que je n'étais pas encore résolu à déposer une plainte au parquet, que je voulais auparavant contrôler les renseignements fournis par Seznec, et que par suite
6 il était inutile que nous revenions le lendemain, la brigade mobile ne devant se mettre en campagne que sur une plainte officielle.7

___
1. Jeanne Quéméner.
2. Le soleil se lève ce jour-là vers 5 heures 15 à Landerneau. Ils ne sont probablement pas partis avant 5 heures.
3. Source  : «  vint  ».
4. The American Chamber of Commerce in France, 32 rue Taitbout, Paris.
5. Les brigades régionales de police mobile, créées en 1907, sont l'ancêtre de la police judiciaire.
6. Dans L'Affaire Quéméneur-Seznec, Bernez Rouz a corrigé ce passage ainsi  : «  par [la] suite  », mais la phrase était correcte, «  par suite  » signifiant ici «  par conséquent  ».
7. Bernez Rouz, pages 100 à 105.

RAPPORT DE L'INSPECTEUR FABREGA

Le dimanche 10 juin 1923 à 19  h.  50 se sont présentés à notre brigade trois messieurs  : l'un d'eux me dit être M. Pouliquen, notaire à Pont-l'Abbé et me tint la conversation suivante  : «  Nous venons vous voir après avis de M. le commissaire de police de Landerneau et serions très obligés à la brigade mobile de vouloir bien effectuer des recherches officieuses sur un membre de notre famille parti à Paris pour affaires depuis une vingtaine de jours et duquel nous sommes sans nouvelle. Nous craignons une catastrophe1 mais désirerions toutefois que cette démarche de votre part ne fasse aucun bruit sur la presse afin d'éviter des ennuis à la personne que nous recherchons au cas où elle serait retrouvée.  » [...] M. Seznec qui n'avait jusqu'alors point pris la parole si ce n'est pour approuver l'amitié existante entre le disparu et lui, me dit qu'il comptait lui et ses deux compagnons quitter Rennes le lundi vers 2 heures du matin.2

___
1. Source  : «  Nous craignons à une catastrophe  ».
2. Registre de main courante de la 13e brigade régionale de police mobile, à Rennes. Rapport signé par l'inspecteur Léopold Fabrega. Bernez Rouz, page 104, en note.

Samedi 26 mai 1923

25 mai 1923 | 27 mai 1923

ÉVÉNEMENTS

 Le matin1, Guillaume Seznec répare la panne de la veille et tente de repartir vers Paris, mais il subit deux crevaisons et se met alors à la recherche de chambres à air, à La Queue-lez-Yvelines et à Millemont2.
 Vers 5 heures 30, Henri Schwartz trouve la Cadillac de Seznec arrêtée près du croisement des routes de Paris et de Montfort, tournée en direction de Houdan. Schwartz fournit à Seznec un bidon d'essence de 5 litres.
 Vers 8 heures, Seznec arrive dans la cour de l'hôtel du Croissant à La Queue-lez-Yvelines. Il reçoit l'aide d'Édouard Coulomb, qui répare ses chambres à air. Seznec, épuisé, s'endort dans sa voiture pendant la réparation.
 Vers midi, les hôteliers lui proposent de déjeuner. Il ne prend qu'une tasse de bouillon et un café. Il achète ensuite 55 litres d'essence.
 Vers 13 heures, Seznec repart en direction de la Bretagne, ayant renoncé à présenter la Cadillac à Paris dans cet état.
 Vers 15 heures, il tombe en panne à Dreux. C'est Émile Hodey qui le dépanne à nouveau.
 Vers 16 heures, Seznec repart.
 Après une halte à Alençon, il arrive à Pré-en-Pail à la nuit tombante3. Il dîne à l'Hôtel de Bretagne et y prend une chambre pour la nuit.
 Le passage à l'heure d'été a lieu ce soir-là  : à 23 heures, il est minuit.

___
1. Le soleil se lève ce jour-là à La Queue-lez-Yvelines vers 4 heures 03.
2. Ces faits, racontés par Seznec, peuvent avoir eu lieu en partie avant et après la rencontre avec Schwartz.
3. Le soleil se couche ce jour-là à Pré-en-Pail vers 19 heures 49.

Vendredi 25 mai 1923

24 mai 1923 | 26 mai 1923
DOCUMENTS  : Récit de Pouliquen - Lettre de Pouliquen

ÉVÉNEMENTS

 Vers 4 heures du matin, Pierre Quéméner frappe à la porte de la chambre de Guillaume Seznec à l'Hôtel Parisien pour le réveiller, une heure plus tôt que prévu1.
 Vers 5 heures, Quéméner et Seznec quittent Rennes en Cadillac. Seznec conduit.
 Probablement vers 8 heures, ils prennent leur petit-déjeuner à Ernée2. En repartant, Quéméner prend le volant et le gardera jusqu'à ce que les deux hommes se séparent3.
 Vers 9 heures, Jean Pouliquen reçoit le télégramme que Quéméner lui a envoyé la veille. Il se rend à la poste pour envoyer le chèque demandé, mais le courrier de Paris est déjà parti.
 Vers midi, Quéméner et Seznec déjeunent au Mêle-sur-Sarthe et en repartent vers 13 heures 30.
 Parvenus à Mortagne-au-Perche, ils recherchent des lampes électriques à culot américain, en vain.
 Dans l'après-midi, Pouliquen envoie le chèque de 60.000 francs à Paris, accompagné d'une lettre.
 Dans la journée, une lettre signée «  Quéméneur  » est envoyée de Morlaix à un garagiste de Rennes.
 Vers 16 ou 17 heures, Quéméner et Seznec tombent en panne au milieu de la ville de Dreux.
 La voiture est réparée au garage d'Émile Hodey. Ils prennent ensuite l'apéritif avec le garagiste.
 Ils repartent vers 20 heures4.
 Vers 21 heures, ils s'arrêtent à Houdan et dînent à l'hôtel-restaurant Le Plat d'Étain5.
 En repartant vers 22 heures, ils se trompent de route et arrivent à la gare de marchandises. En faisant demi-tour, la Cadillac heurte le montant d'une barrière, puis elle repart en direction de Paris.
 Vers 23 heures, Thérèse Malet voit une voiture stationnée à 6 kilomètres de Houdan dans la direction de Paris, avec un seul homme à bord. Vers la même heure, un cycliste, Pierre Dectot, croise une voiture arrêtée environ 4 kilomètres plus loin dans la même direction, les phares allumés  ; le conducteur fait les cent pas.

___
1. Le soleil se lève ce jour-là à Rennes à 4 heures 17.
2. Lors de ce voyage, à l'aller comme au retour, la Cadillac suit la route nationale 12, qui correspond exactement à l'ancienne route Paris-Brest du temps de la malle-poste. Cependant, elle s'en écarte entre Vitré et Mayenne, pour gagner une dizaine de kilomètres en passant par Ernée plutôt que par Laval.
3. D'après le récit de Seznec dans La Dépêche de Brest du 25 juin 1923.
4. Le soleil se couche ce jour-là vers 19 heures 38 à Dreux.
5. Ancien relais de poste du seizième siècle.

RÉCIT DE JEAN POULIQUEN

Le 25 au matin, je recevais un télégramme daté de Rennes du 24 mai, huit ou neuf heures du soir, contenant à peu près ceci1  : «  Contrairement à ma lettre du 22, adresse-moi le chèque de soixante mille francs sur la Société Générale, maison mère à Paris, et non la Banque de France, à l'adresse ci-après — poste restante numéro trois Paris 1.  »
 Le jour même, je prenais à la Société Générale le chèque demandé et l'adressais à mon beau-frère sous pli chargé
2 poste restante numéro trois à Paris. J'avais des inquiétudes au sujet de l'affaire qu'allait conclure mon beau-frère et dans la lettre3 qui accompagnait le chèque je le mettais encore en garde contre Seznec, le priant de ne rien faire sans me consulter.4

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1. On trouvera le texte exact du télégramme sur la page du 24 mai 1923.
2. Lettre recommandée à valeur déclarée.
3. Le texte de cette lettre est reproduit ci-dessous.
4. Bernez Rouz, page 98.

LETTRE DE JEAN POULIQUEN
adressée à Pierre Quéméner

Mon cher Pierre,
 Je n'ai reçu ta dépêche que ce matin à 9 heures et comme le courrier de Paris part à 9  h.  43, je suis arrivé à la poste après le départ du courrier. Dans ces conditions, j'ai préféré attendre l'après-midi pour t'expédier le chèque en question. J'ai préféré ne pas te le barrer pour que tu puisses le toucher plus facilement. N'étant pas connu à Paris, la Générale n'aurait pas voulu te le payer.
 J'ignore pour quelle affaire tu as besoin de cette somme mais j'espère que tu l'as examinée toi-même sans tenir compte des renseignements fournis par Seznec. N'oublie pas en tout cas que je ne pourrais disposer très longtemps de cette somme et que s'il y a un acte à rédiger, tu dois en toute justice me donner la préférence.

Bien amicalement à toi1

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1. Bernez Rouz, pages 83 et 84.