Affichage des articles dont le libellé est SEZNEC MJ. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est SEZNEC MJ. Afficher tous les articles

Samedi 8 décembre 1923

7 décembre 1923 | 23 octobre 1924
PRESSE  : L’Ouest-Éclair

 

L’AFFAIRE SEZNEC

L’Ouest-Éclair, 8 décembre 1923, page 5.

Mme Seznec demande à être confrontée avec quelques témoins

 MORLAIX, 7 décembre. — (De notre correspondant particulier). — Mme Seznec vient de manifester le désir de prendre une part plus active à l’instruction.
 «  Je désirerais, dit-elle, être confrontée non seulement avec Mlle Quémeneur, mais avec M. Pouliquen et M. Quémeneur, de Plourivo. Tous deux ont fait, à l’instruction, des déclarations erronées. M. Pouliquen, notaire à Pont-l’Abbé, est venu avec M. Quémeneur, frère, habitant Plourivo1. Ils arrivèrent avec une auto de louage à 6  h.  30. Seznec n’était pas encore levé. C’est Angèle qui ouvrit. Je suis descendue, j’ai fait le café, que j’ai servi en attendant que mon mari soit descendu. On a parlé, comme de juste, de Quémeneur et de l’affaire des autos. J’ai rappelé que Quémeneur avait dit à M. Seznec qu’il n’avait pas beaucoup d’argent liquide à avancer, mais qu’il avait bien sa Cadillac valant 30.000 fr.
 «  Tu auras, ajouta-t-il, quand même la même part que nous dans les bénéfices d’autos, mais, ajouta-t-il, tu te débrouilleras avec le fisc, puisque tu es patenté et que je ne le suis pas  ». Seznec étant descendu, la conversation continua.
 «  A un moment donné Seznec dit à M. Pouliquen et à M. Quémeneur  : «  Est-ce que vous n’avez pas trouvé dans les papiers de votre frère un papier me concernant  ?  » Ils répondirent négativement. «  C’est singulier, car j’ai emprunté 15.000 fr. à M. Quémeneur et vous auriez dû en trouver trace. — Mais ça ne fait rien, je reconnais devoir 15.000 fr. à M. Quéméneur.  »
 M. Pouliquen
, continue Mme Seznec, a déclaré au juge d’instruction qu’il avait été mis au courant du prêt de 15.000 fr. à Seznec. Il ne le savait pas avant d’être venu chez moi. MM. Pouliquen et Quémeneur sont repartis en auto pour Landerneau. Une fois arrivés ils ont téléphoné à Seznec pour lui demander de partir avec eux à Rennes demander des renseignements. Seznec a accepté immédiatement et a pris le premier train de l’après-midi pour se rendre à la police mobile. Est-ce là l’attitude d’un homme qui se cache  ? Seznec est revenu le lendemain. Les Pouliquen-Quémeneur sont-ils allés à Paris comme ils l’avaient annoncé, je ne le sais.  »
 Mme Seznec nous rapporte ensuite une déclaration que lui fit Quémeneur, le conseiller général disparu, d’après laquelle il aurait prêté une certaine somme dont elle se réserve de déclarer le montant à M. le Juge d’instruction.

___
1. Cette visite eut lieu de 10 juin 1923.

Vendredi 7 décembre 1923

5 décembre 1923 | 8 décembre 1923
PRESSE  : L’Ouest-Éclair

 

L’AFFAIRE SEZNEC

L’Ouest-Éclair, 7 décembre 1923, page 6.

Où il est question d’un extrait de naissance et d’un mouchoir

 MORLAIX, 6 décembre. (De notre correspondant particulier.) — Un journal parisien1 a cru devoir rappeler qu’un extrait d’acte de naissance avait été trouvé en possession de M. Quéméneur, et qu’un mouchoir appartenant au conseiller général avait été remarqué chez Mme Seznec.
 Ce sont des faits connus de M. Campion, juge d’instruction, qui2 ne croit pas devoir y attacher une importance marquante. Il y avait bien, nous dit-il, un acte de naissance en date du 28 janvier dans la valise trouvée au Havre. Il avait été délivré à Morlaix même. Une enquête a tenté de faire préciser dans quelles conditions la pièce en question avait été remise à la persone intéressée  ; elle n’a donné aucun résultat.
 Quant au mouchoir, il n’a non plus rien de shakespearien, et sur ce point, notre confrère parisien semble avoir subi une influence tendancieuse. Mme Seznec ne fait aucune difficulté pour expliquer la présence de cet accessoire dans son armoire. Quéméneur, nous dit-elle, avait couché chez nous deux jours  ; c’était peu avant son départ. Il se trouva avoir besoin d’un mouchoir, le sien était sale, et il le laissa. Je lui ai fourni, faute d’un grand, deux mouchoirs fins, que je n’ai jamais revus. Quant au mouchoir de Quéméneur, je l’ai lavé et mis sur ma commode. Je l’ai d’ailleurs dit à Mlle Quéméneur.
 Que le mouchoir ait été placé sur la cheminée ou sur tel autre meuble, il importe peu. Deux sœurs de Mlle Quéméneur, qui habitent Guiclan, prétendent avoir vu le fameux mouchoir sur le buffet de la salle à manger. En tout cas, il est évident que nul ne songeait à le cacher3.

___
1. L’Œuvre du 5 décembre 1923.
2. Source  : «  et qui  » (faute de syntaxe).
3. Cet article et sa suite, publiée le lendemain dans le même journal, ont été repris, légèrement modifiés, dans Le Petit Breton du 16 décembre 1923, mais il convient d’ignorer les copies, qui ne reflètent pas une enquête journalistique.

Mercredi 5 décembre 1923

4 septembre 1923 | 7 décembre 1923
PRESSE  : L’Œuvre

 

L’AFFAIRE SEZNEC

L’Œuvre, 5 décembre 1923, page 1.

D’où vient cet acte de naissance  ?

 Morlaix, 4 décembre (de notre correspondant particulier). — L’instruction de l’affaire Quemeneur somnole. M. le juge Campion entend bien des témoins, son greffier rédige bien des procès verbaux. Mais il faut avouer que depuis le mois d’août on n’a pas fait un pas.
 Pourtant deux points intéressants ont été relevés. Mais il ne semble pas que le juge leur ait accordé l’intérêt qu’ils paraissent mériter.
 On se rappelle que, dans la valise de M. Quemeneur, découverte dans une salle d’attente de la gare du Havre, on trouva un carnet, l’acte de vente de sa propriété et un extrait d’acte de naissance. Celui-ci portait la date du 28 janvier et le timbre du greffe du tribunal civil de Morlaix.
 On s’est inquiété de vérifier si c’était M. Quemeneur lui-même qui était venu retirer son acte. Il est facile de s’en rendre compte, grâce au registre du greffe. Or nous croyons savoir qu’à la date du 28 janvier pas plus qu’à un autre jour du mois on ne trouve trace de la remise de l’acte de naissance.
 On comprendra facilement l’intérêt qu’il y aurait à établir de façon certaine qui vint prendre possession de l’acte ou si on se trouve en présence d’un faux. Il semble qu’une enquête sérieuse faite auprès du personnel du greffe permettrait de l’apprendre rapidement.
 Ne peut-on pas supposer, en effet, que c’est Seznec lui-même qui s’appropria avant le crime l’acte de naissance de sa future victime  ? Et ne l’avait-il pas sur lui, afin d’aplanir toutes les difficultés, le jour où il se présenta au bureau de poste du boulevard Malesherbes, pour essayer de toucher l’argent que s’était fait envoyer M. Quemeneur  ?

D’où venait le mouchoir  ?

 D’autre part, une déclaration de Mlle Quemeneur vient de révéler un fait d’une grande importance.
 Le 4 juin, avant la découverte de l’assassinat, celle-ci, justement inquiète d’être depuis plusieurs jours sans nouvelles de son frère, vint chez Seznec lui demander s’il n’avait rien appris de nouveau sur le sort du conseiller général.
 Ce fut Mme Seznec qui la reçut. Elle répondit que son mari, qui avait quitté M. Quemeneur à Houdan, était, lui aussi, sans nouvelles de son ami.
 À ce moment Mlle Quemeneur aperçut sur la cheminée un mouchoir qu’elle reconnut pour être un de ceux de son frère. Elle s’en étonna.
 — M. Quemeneur l’a oublié ici la dernière fois qu’il est venu, lui répondit Mme Seznec.
 M. le juge Campion a-t-il pensé à demander au marchand de bois s’il n’avait pas pris ce mouchoir dans la poche même de sa victime  ? (Œuvre.)

Mardi 4 septembre 1923

3 septembre 1923 | 5 décembre 1923
PRESSE  : L'Ouest-Éclair

 

 L'Ouest-Éclair, 4 septembre 1923, page 2.

L'HISTOIRE DE LA CHAUDIÈRE DE L'USINE SEZNEC

Les explications d'un ancien ouvrier de la scierie

 MORLAIX, 3 septembre. — (De notre envoyé spécial). — Les déclarations de M. Paul Baron, ancien ouvrier de Seznec, semblent devoir encourager aux confidences.
 Nous avons exposé hier ce qu'en pensaient Mme Seznec et son chauffeur M. Samson.
 Et voici qu'un autre ouvrier ayant travaillé chez Seznec, M. Pierre Lucas, nous fournit aujourd'hui son témoignage. Il tient tout d'abord à nous affirmer qu'il n'a pas à se plaindre de Seznec, qu'il ne lui veut ni du bien ni du mal. Il ne discute pas les faits dont son ancien patron est accusé. Il n'a que le souci de la vérité, mais il éprouve le besoin de rectifier certaines déclarations.
 M. Pierre Lucas, ouvrier mécanicien, demeurant à la Belle-Vue de la Madeleine, en Morlaix, a travaillé à plusieurs reprises chez Seznec, à des intervalles très irréguliers, suivant les travaux à effectuer.

 Pourquoi la Cadillac n'était pas dans le garage

 Dans le courant de février, Seznec avait entrepris de monter toute son usine à l'électricité, mais les travaux exécutés par M. Caillé, électricien à Paris, furent suspendus, celui-ci ne recevant pas les acomptes prévus. Un procès s'ensuivit qui amena la liquidation judiciaire de Seznec. M. Pierre Lucas acheva une installation provisoire pour permettre à l'usine de fonctionner et notamment il monta les chaudières et les transmissions.
 Dans les derniers jours du mois de mai, M. Pierre Lucas travailla chez M. Réaux, mécanicien, rue de Brest. Le lundi 28 mai, comme M. Réaux l'a vérifié à l'aide de ses livres, il effectua un travail de forge pour la galerie d'une carosserie d'auto pour Seznec et, le travail terminé, il porta la galerie chez celui-ci, aidé d'un jeune ouvrier de M. Réaux. Ce jour-là, le chauffeur Samson était en route avec le camion et tous les ouvriers se trouvaient au bois de Pennelé. La voiture Cadillac était dans le chemin conduisant au bas de la sci[e]rie. Tous ces faits, signalés par M. Baron, ont d'ailleurs été confirmés par Mme Seznec et le chauffeur. Mais M. Pierre Lucas confirme que la voiture Cadillac n'aurait pas pu trouver place dans le garage ce jour-là, car il était absolument encombré. De plus, il avait constaté plusieurs fois que lorsque Seznec rentrait tard en auto, après le départ du chauffeur Samson, qui chaque soir fermait le garage et emportait la clef, il garait la voiture dans ce chemin, d'où elle n'était pas visible de la route. C'était une bonne précaution pour éviter de tenter les voleurs. M. Lucas se souvient en effet qu'une magnéto avait été volée sur un tracteur Renault qu'il avait laissé momentanément sur le terre-plein bordant la route près du garage.
 Il a la certitude absolue que la Cadillac n'a été démontée au garage que le lendemain, 29 mai, d'accord en cela avec le chauffeur et Mme Seznec, et avant de la rentrer, Seznec et lui se sont rendus avec la voiture jusqu'à Pont Traon, sur la route de Brest, pour voir comment elle se comportait, car le moteur marchait mal. La voiture était très sale, comme une voiture ayant beaucoup roulé, mais elle ne présentait aucune trace suspecte. Personne ne l'a encore nettoyée depuis son retour, comme on pourrait s'en rendre compte au garage Huitric, si la voiture n'était pas recouverte d'une bâche et mise sous scellés.

 Rien d'anormal à la chaudière

 Pour ce qui est de la chaudière, s'il est vrai que Baron l'a trouvée chaude en y pénétrant suivant les instructions de Seznec, il n'y a rien d'étonnant à cela, car une chaudière comme celle-là, d'une force de 100 chevaux et solidement briquetée, peut conserver la chaleur pendant prés d'une semaine, après avoir été en service pendant plusieurs jours. Des experts pourraient faire l'expérience.
 Au sujet du palan, il est bien exact qu'on en a monté un pour soulever la machine, la fosse étant occupée, mais c'est plusieurs jours après le retour de la Cadillac et pour y effectuer une réparation.
 Enfin, sur la question des fumées, M. Lucas déclare que le foyer de la chaudière était toujours bourré de bois, de sciure, de chiffons gras qu'on allumait le soir habituellement pour que le lendemain, à la première heure, la machine fût sous pression.
 M. le juge d'instruction Campion entendra jeudi M. Paul Baron et M. Pierre Lucas et les mettra en présence de leur ancien patron.
 Samedi, il recueillera les dépositions du chef de gare et du facteur mixte de Houdan et les confrontera avec Seznec. Cette journée paraît devoir être intéressante.

Lundi 3 septembre 1923

2 septembre 1923 | 4 septembre 1923
PRESSE  : L'Ouest-Éclair

 

 L'Ouest-Éclair, 3 septembre 1923, page 2.

SEZNEC A-T-IL INCINÉRÉ LE CORPS DE SA VICTIME  ?

 MORLAIX, 2 septembre. — (De no[t]re envoyé spécial.) — Etant donné l'importance des déclarations faites hier par M. Paul Baron, qui avait travaillé chez Seznec comme affûteur de scies, nous sommes allé ce matin nous entretenir à leur sujet avec M. Raymond Samson, chauffeur de Seznec, et avec Mme Seznec.
 Les indications de M. Baron relatives à l'automobile seraient en grande partie inexactes. Quand Seznec est revenu de son voyage avec la Cadillac, il ne pouvait la mettre dans le garage qui était encombré par quatre autres voitures, un camion, une carrosserie en cours de fabrication, divers outils et des bidons. On ne pouvait non plus la laisser aux abords de la route ni sur le terre-plein du chantier, car celui-ci n'a pas de clôture du côté de la route. La voiture fut donc avancée d'une quarantaine de mètres dans le chemin qui conduit au bas de la scierie. Ce chemin descend rapidement  ; la voitur[e] n'était plus en vue de la route et il n'y avait plus de danger de vol.
 Si M. Baron n'avait jamais vu la Cadillac à cet endroit jusqu'alors, c'est qu'auparavant cette voiture était à Landerneau.
 Il est faux que la Cadillac ait été remontée le lundi 28 mai, car ce jour-là M. Samson s'en est servi. Ce n'est que le lendemain, 29 mai, que l'automobile a été remontée par Seznec et M. Samson, celui-ci ayant dit au préalable à son patron qu'il n'avait pas à s'en servir ce jour-là. Pour la faire entrer au garage, on dut faire sortir deux autres automobiles qui s'y trouvaient et on les conduisit dans le bas de la scierie, sous un petit hangar qui était près du moulin à eau et où ces voitures se trouvent encore, comme nous les y avons remarquées nous-mêmes à plusieurs reprises. Le moteur de la Cadillac cognait un peu lorsqu'on l'a remis en marche, mais on put néanmoins y parvenir. La voiture était sale et M. Samson proposa à Seznec de la nettoyer  ; celui-ci répondit que c'était inutile parce qu'or devait changer la carrosserie. En tout cas, M. Baron n'aida pas à rentrer la voiture.
 Ce n'est que quelques jours après qu'on installa un palan pour démonter une bielle dont le coussinet était fendu. Le travail dura une huitaine de jours, il n'était pas encore terminé lorsque la police vint prendre cette pièce pour conduire la voiture au garage Huitric. Le palan ne fut donc pas installé le 28 mai et lorsqu'il le fut, M. Baron ne prêta pas son concours.
 Pour ce qui est de la chaudière, M. Samson n'a jamais vu Seznec vider les cendres. C'était M. Samson qui s'occupait de la chaudière, il ne peut dire quel jour elle fut allumée pour la dernière fois, car son calepin, sur lequel il inscrivait tout ce qui avait trait à sa machine, a été saisi par M. le commissaire Cunat. Il nous fait observer qu'une masse comme celle de la chaudière, reste chaude assez longtemps  ; vingt-quatre heures après que le feu est éteint, il y a encore 5 kilos de pression.
 Jamais M. Baron ne s'est occupé d'enlever les cendres, opération à laquelle on procédait périodiquement. La police a vidé elle-même les cendres et a passé les cendres au tamis. M. Samson ne pense pas que la chaudière ait pu être allumée par quelqu'un d'autre que lui, car il s'en serait aperçu.

 Ce que dit Mme Seznec

 Voici maintenant les observations de Mme Seznec  :
 Les allégations de M. Baron, relatives aux ordres transmis par Angèle Labigou sont exactes. Ce jour-là, M. Baron était occupé à réparer des chaînes, il n'avait rien à affûter  ; c'est pourquoi on lui avait demandé d'aller donner la main au personnel qui travaillait au bois de Pennelé. Il refusa d'y aller, on n'insista pas. Mme Seznec confirme les déclarations de son chauffeur, en disant que l'on n'a remonté la voiture que le mardi 29 et non la veille. Elle resta toute la journée du lundi sous ses yeux en plein air, ce qui prouve qu'on n'avait rien à cacher.
 Pour ce qui est de la chaudière, Mme Seznec ne croit absolument pas aux allégations de M. Baron, d'après lequel la chaudière aurait été nettoyée pur Seznec et nettoyée à nouveau par M. Baron. Celui-ci ne s'est occupé qu'un[e] seule fois de la chaudière en l'absence de M. Samson  ; il travailla pendant deux heures au chauffage de la machine et c'est tout. M. Samson nous a confirmé ce détail.
 Mme Seznec nous déclare que, bon ouvrier, M. Baron n'était pas un méchant homme. Elle ne comprend pas pourquoi il a raconté cette histoire ou plutôt ce ne peut être que la fille de M. Baron qui l'aura répandue dans l'usine où elle travaille.

 Ce que dit un expert

 PARIS, 2 septembre. — On se souvient qu'à propos de l'affaire Landru, des experiences furent faites à l'effet de savoir si un corps humain pouvait être réduit totalement en cendres dans un foyer sans laisser de traces.
 Un de nos confrères de la presse a vu ce matin M. Duchemont, un des experts fumistes qui furent chargés par la justice d'éclaircir ce point important de l'enquête et lui a demandé si Seznec aurait pu, dans la petite chaufferie de sa scierie, réduire à rien le cadavre de M. Quemeneur. Fort des constatations précédentes, M. Duchemont a répondu  :
 Il a été prouvé d'une façon catégorique, lors de l'instruction de l'affaire Landru, qu'un criminel pouvait détruire en totalité le corps de sa victime dans le foyer d'une cuisinière moyenne. Huit heures de feu continu suffisent à réduire en cendres un cadavre de dimensions ordinaires. Ces cendres qui peuvent dissimuler des restes d'os calcinés, sont facilement triables et les déchets récalcitrants, soumis à une autre «  cuisson  », se résolvent cette fois en poussières.
 «  En résumé, une demi-journée de travail suffit pour faire disparaître la plus petite trace d'un corps.
 «  Dans une chaufferie dont le foyer est plus ardent et plus large, l'anéantissement est encore plus aisé  ; c'est l'affaire d'une soirée. Seznec a pu activer la destruction du corps en l'imbibant d'essence. La chaudière forme four crématoire, c'est le procédé le plus sûr de destruction et le plus rapide  ; il permet d'opérer sans complice.  »

Dimanche 2 septembre 1923

1er septembre 1923 | 3 septembre 1923
PRESSE  : L'Ouest-Éclair

 

 L'Ouest-Éclair, 2 septembre 1923, page 2.

UNE ÉTRANGE RÉVÉLATION
D'UN ANCIEN OUVRIER DE SEZNEC

Pourquoi Seznec avait-il garé son auto
auprès de la chaufferie en revenant de Dreux  ?

Comment expliquer que la chaudière qui n'avait
pas été allumée par les ouvriers était chaude  ?

 MORLAIX, 1er septembre. — (De notre envoyé spécial). — Ayant appris ce matin qu'un ancien ouvrier de Seznec serait disposé à des révélations, nous sommes allé l'écouter incontinent. Il s'agit de M. Paul Baron, qui était depuis un an affûteur de scies chez Seznec lorsque les événements obligèrent celui-ci à licencier son personnel. M. Baron nous fait l'exposé suivant  :
 Le lundi 28 mai au matin, en reprenant leur travail, quelques ouvriers et lui-même ont vu l'automobile de leur patron, qu'ils savaient en voyage depuis quelques jours, garée au bas du chantier de la chaufferie, à un endroit où on ne la plaçait jamais d'habitude. Peu après, Angèle Labigou, la domestique, vint donner aux ouvriers les instructions de Seznec. Ils devaient TOUS se rendre au bois de Pennelé, en Saint-Martin-des-Champs, pour y travailler à une coupe de bois. M. Baron lui répondit que son métier n'était pas de remuer du bois et qu'il n'irait pas. Il resta donc au chantier. Angèle lui dit alors que le patron était couché et qu'il ne le verrait sans doute pas. Il était rentré fatigué, n'ayant pas dormi depuis deux jours.
 Dans l'après-midi, Seznec s'étant levé, vint au chantier, se rendit immédiatement près de la voiture, la fit remonter sur le terre-plein et la mit au garage. Dans ce dernier local, M. Baron aida à installer un palan pour soulever l'automobile. Seznec, avec l'aide de son chauffeur, se mit à démonter toute la voiture, capote comprise et à la nettoyer.
 Deux ou trois jours après, il ne se souvient pas exactement, Seznec dit à M. Baron qu'il faudrait vider la chaudière de la chaufferie et, tandis que l'ouvrier terminait le travail qu'il avait en mains, Seznec se mit à faire lui-même la besogne en manches de chemise. M. Baron le vit emporter les cendres avec sa brouette. Ensuite Seznec vint lui dire qu'il fallait entrer dans la chaudière pour la nettoyer à fond et la vider complètement.
 M. Baron, en y entrant, fut surpris de la trouver chaude, étant donné qu'elle n'avait pas été allumée depuis le départ de Seznec, une huitaine de jours auparavant. Il fut obligé d'ouvrir le volet d'aération pour ne pas étouffer.
 Rapprochons simplement ce récit des fumées qui auraient été vues peu après le retour de Seznec. M. Campion s'est entretenu avec M. le commissaire François au sujet de ce nouveau témoignage.

 Mme Seznec est interrogée

 Mme Seznec fut informée ce matin que M. le Juge d'Instruction Campion désirait la questionner à nouveau dans la matinée même, avant le nouvel interrogatoire de son mari, prévu pour cet après-midi. Bien que légèrement souffrante, Mme Seznec se rendit aussitôt au Palais, vers 10 heures, accompagnée de sa fille cadette.
 Le magistrat instructeur lui demanda de nouvelles précisions au sujet des dollars pour les rapprocher des renseignements que lui avait fournis hier à ce sujet la domestique Angèle Labigou.
 Mme Seznec a confirmé les indications relatives à la boîte des dollars, mais celle-ci pesait au moins 5 kilos. Remarquons que s'il y avait bien une somme de 65.000 francs en dollars, au cours actuel, la boîte devait être d'environ 6  k.  500.
  Le magistrat instructeur a mis sous les yeux de Mme Seznec la longue lettre de son mari, saisie dans le coulisseau du sac à linge et M. Jézéquel, greffier, en a fait la lecture intégrale. M. Campion en a alors exposé toute la gravité à Mme Seznec, ajoutant  : «  Votre mari qui doit bien connaître votre caractère, a-t-il pu croire que vous vous seriez prêtée à de telles manœuvres  ?  »
 «  Jamais je n'y aurais consenti, a répliqué Mme Seznec, avec un accent de sincérité. Mon mari s'est trompé sur ce point parce que tous ces événements ont dû lui troubler l'esprit. Autrement, il n'aurait jamais eu une telle idée.  »
 M. le Juge d'Instruction lui a demandé si avant cette dernière lettre interceptée, elle n'en aurait pas reçu une ou plusieurs autres par ce même stratagème ou par tout autre moyen irrégulier  : elle a affirmé que non.
 Le parquet aurait-il laissé passer volontairement une correspondance frauduleuse reconnue anodine  ? Nous n'avons pas pu pénétrer ce secret.
 Enfin, le magistrat Instructeur a fait savoir à Mme Seznec qu'elle ne pourrait plus voir son mari qui est maintenant en cellule.
 Mme Seznec, que nous voyons à sa sortie du Palais, vers midi, est encore toute émue de cette dernière nouvelle  : «  Guillaume qui est d'une frêle constitution, nous dit-elle, pourrait bien ne pas résister à un pareil régime. Sans parler d'une fièvre typhoïde l'an dernier, il a eu une congestion pulmonaire voici quatre ans et son médecin déclara à ce moment qu il devait prendre de grands ménagements. Or, il couche maintenant sur une paillasse, sans draps, avec une couverture, et il est exposé à l'humidité et aux courants d'air.  »

 Me Pouliquen et Mlle Quemeneur sont confrontés avec Seznec

 Les dépositions de Me Pouliquen et de Mlle Quemeneur reportées à cet après-midi n'ont présenté que peu d'intérêt, de même que les confrontations avec Seznec.
 Me Pouliquen, notaire à Pont-l'Abbé, beau-frère du disparu, et Mlle Quemeneur, sœur de celui-ci, expriment au juge d'instruction leur étonnement que leur parent, ait sollicité, sans les prévenir ni les mettre au courant un emprunt de 150.000 francs à la Banque Bretonne de Brest pour réaliser l'affaire d'automobiles américaines.
 Cependant, ce fait est certain puisqu'il est reconnu par M. Salaün, directeur de la Banque, qui n'accorda pas les fonds, n'ayant pas eu confiance en l'affaire. Me Pouliquen pense que son beau-frère songea à ce moment-là à lui demander les 60.000 francs. En arrivant à Rennes, par la train de midi, le 24 mai, M. Quemeneur aurait mis son projet à exécution en lui demandant la somme par télégramme, mais sans lui indiquer où il fallait l'envoyer. Sur ces entrefaites, Seznec serait arrivé à Rennes, en automobile, dans le courant de l'après-midi du même jour et aurait influencé M. Quemeneur qui téléphona alors à son beau-frère pour le prier d'adresser un chèque de 60.000  frs. au bureau de poste du boulevard Malesherbes.
 Seznec, confronté a maintenu ses déclarations antérieures et a soutenu qu'il n'avait nullement conseillé M. Quemeneur en quoi que ce soit et que ce dernier avait pris l'initiative de la demande d'envoi du chèque au bureau du poste du boulevard Malesherbes  ; et même, qu'il avait déjà téléphoné à son beau-frère à ce sujet lorsqu'il est arrivé à Rennes.
 Une foule très dense se pressait aux abords du Tribunal à la sortie du prisonnier qui était entre le maréchal-des-logis Leguen et le gendarme Calvez.
 Ce matin, avant de se rendre au Palais de Justice, Mme Seznec avait reçu la visite de Me Vérant, notaire et Me Belz, avoué liquidateur, au sujet de ses intérêts.
 Me Belz nous a déclaré que, dans le courant de ce mois, deux réunions des créanciers auront lieu à quelques jours d'intervalle. Il reste probable que la situation financière de Seznec se soldera par un actif appréciable.

 Fausse alerte dans la région de Houdan

 PARIS, 1er septembre. — M. Vidal a été appelé inopinément à partir pour la région de Houdan, afin d'effectuer certaines vérifications à un endroit où la terre avait été fraîchement remuée et d'où se dégageait une odeur cadavérique. Les recherches n'ont donné aucun résultat  ; les émanations provenaient tout simplement de champignons.

Samedi 1er septembre 1923

11 juillet 1923 | 2 septembre 1923
PRESSE  : L'Ouest-Éclair

 

 L'Ouest-Éclair, 1er septembre 1923, page 2.

APRÈS LA TENTATIVE D'ÉVASION DE SEZNEC

Monsieur Campion poursuit l'audition des témoins

 MORLAIX, 31 août. — (De notre envoyé spécial). — Me Le Hire, avocat de Seznec, avisé par télégramme de la tentative d'évasion de son client, est rentré à Morlaix dès hier soir et s'est aussitôt mis en rapport avec le Parquet. M. Campion, juge d'instruction et Me Le Hire se sont rendus ce matin à la prison de Creach-Joly. L'inculpé qui était abattu, s'est senti réconforté par la présence de son défenseur. Comme le magistrat instructeur le pressait de questions et le poussait dans la voie des aveux il a eu un sursaut d'énergie, en déclarant d'une voix forte  : «  Vous voulez me faire parler, mais je ne dirai rien, car je n'ai rien à dire.  »
 Seznec a seulement fourni des explications sur ses préparatifs de fuite. Comme nous l'avons dit, il aurait escaladé le mur de la prison du côté de la cour  ; il serait monté sur le mur en établissant un échafaudage avec des tables et des étagères, qui se trouvaient dans la salle de travail des détenus et serait descendu sur la rue, en se servant des draps de lit roulés en corde. Il n'a rien voulu dire de ses intentions une fois dehors. Peut-être n'était-il pas lui-même exactement fixé s'il n'avait pas en vue une besogne très précise à Traon-ar-Velin.
 L'inculpé qui, auparavant, se trouvait dans une chambre de prévenu, la plus confortable de l'établissement, est maintenant dans une cellule. Il n'a plus l'usage de ses vêtements, mais il a revêtu la bure et le pantalon de treillis sans bretelles comme tous les détenus, ce qui rend plus difficile toute tentative d'évasion.
 Me Le Hire lui a fait remarquer combien il avait aggravé son cas en commettant cette nouvelle maladresse. Il s'est exprimé de même auprès de Mme Sez[ne]c, qu'il est allé voir sans retard.
 Nous sommes allé dans la matinée recueillir les impressions de Mme Seznec. Connaissant le caractère de son mari, elle s'attendait, dit-elle, surtout depuis une quinzaine de jours, à une tentative d'évasion. Son mari, nerveux, impulsif, ne pouvant rester inactif, doit actuellement trépigner d'impatience. Il n'avait rien à cacher, ni à chercher à Traon-ar-Velin. S'il voulait s'échapper, ce devait être uniquement pour s'enfuir loin, très loin, avec l'automobile, afin de ne pas se laisser condamner injustement puisque une fatalité inexorable semble vouloir l'accabler.
 Telle est la substance des déclarations de Mme Seznec.

 Le chauffeur et la domestique de Seznec à l'instruction

 Cet après-midi, le magistrat instructeur a entendu successivement le chauffeur de Seznec, Raymond Samson, âgé de 38 ans, et la domestique, Angèle Labigou. M. Campion s'attache toujours à la date du 20 juin, bien que la présence de Seznec au Havre soit presque aussi bien prouvée maintenant pour la journée du 20 juin que pour celle du 13 juin.
 M. Samson ne se souvient de rien pour le 20 juin, car son patron s'absentait souvent. Mais Angèle Labigou affirme que Seznec était à son domicile ce jour-là, du moins dans l'après-midi, car dans la matinée, M. Lesteven était venu le voir sans le trouver. Elle se souvient que son maître est rentré ce jour-là à midi pour le repas.
 M. le juge d'instruction a questionné le chauffeur sur sa tentative de communication avec Seznec lorsqu'il a tenu d'une manière bien insolite à accompagner le garçon livreur d'une maison de confections qui apportait un costume à Seznec. M. Samson confirme qu'il était chargé par Mme Seznec de demander des instructions à son mari au sujet des pistons neufs à commander pour le camion qui devait être mis promptement en état.
 Le garçon livreur de cette maison d'habillement a été également entendu accessoirement par M. Campion.
 Angèle Labigou affirme n'avoir pas lavé ni nettoyé de vêtements au retour de Seznec le 27 mai. Elles les a seulement brossés et n'a remarqué aucun[e] tache. Quant au pantalon de toile bleue qui avait été remarqué dans l'automobile parmi les accessoires au cours des premières perquisitions et qu'on trouva ensuite derrière un casier à lapins, elle déclare n'avoir pas eu l'intention de le dissimuler.

 La boîte aux dollars

 Angèle Labigou a bien vu les dollars en octobre ou novembre et les a soupesés. Il y en avait bien plus d'un kilo, peut-être même deux kilos. Ils étaient dans une boîte en carton de couleur verte, de 40 à 45 centimètres de longueur, de 15 centimètres de largeur environ et de 10 centimètres de hauteur. La boîte n'était pas entièrement remplie  ; cette boîte n'aurait donc pas pu être mise dans la poche d'un pardessus comme il avait été raconté. Mais, il est possible que ce ne soit pas dans cette boîte qu'aient été placés les dollars lorsque Seznec partit en automobile pour Brest avec M. Quemeneur le 22 mai, en vue de l'établissement de l'acte de vente de la propriété de Traon-nez-en-Plourivo.
 Rappelons que d'après Seznec les dollars étaient ce jour-là dans une boîte en carton, de couleur imitant le cuir avec un petit fermoir en métal et une lanière en cuir et les dollars la remplissaient exactement. Elle devait donc être plus petite et de nature à entrer dans la poche d'un pardessus à supposer qu'elle ait existé, ainsi que son contenu. Angèle Labigou a entendu parler des dollars pour la dernière fois au début de mai lorsque Mme Seznec lui dit que son mari allait en employer quelques-uns à des achats à l'occasion de la première communion d'une de leurs filles, ainsi que nous l'avons relaté.
 Demain matin, M. Campion entendra à nouveau Me Pouliquen, notaire à Pont-Labbé, beau-frère du disparu et Mlle Quemeneur, sœur de celui-ci, et il les confrontera dans l'après-midi avec Seznec.

Vendredi 6 juillet 1923

3 juillet 1923 | 11 juillet 1923
DOCUMENT  : Perquisition chez Seznec

 

PROCÈS-VERBAL
par le commissaire Cunat (perquisition chez Seznec)

 Visite domicilaire chez l’inculpé Seznec.
 3 scellés joints
 Nos 19, 23 et 24.


 L’an mil neuf cent vingt-trois, le Vendredi Six Juillet, à quinze heures,
 Nous, Cunat (Jean-Baptiste), Commissaire de Police mobile à la 13e Brigade, en résidence à Rennes, Officier de Police Judiciaire, Auxiliaire de Monsieur le Procureur de la République,
 Vu la Commission rogatoire ci-jointe, en date du 30 juin 1923 de Monsieur Binet, Juge d’Instruction du Tribunal de Brest, à nous transmise pour exécution le même jour par Monsieur Godinot, Juge d’Instruction de Morlaix, et relative à la procédure suivie contre Seznec, inculpé d’assassinat et faux,
 [Cinq mots rayés nuls, numérotés de 1 à 5] Continuant nos recherches,
 Assisté de Messieurs :

 [Vingt-huit mots rayés nuls, numérotés de 6 à 33, probable mention du commissaire divisionnaire Léon Labouerie]
 1o Le Gall Pierre, âgé de 46 ans,
 2o Thomas Jules, âgé de 29 ans,
 3o Chélin François, âgé de 32 ans,
 4o Faggiani Pierre, âgé de 34 ans,
les quatre Inspecteurs de police mobile de notre service, en résidence à Rennes.
 Nous transportons à nouveau au domicile de l’inculpé Seznec, à Morlaix, route de Brest,
 Où, en l’absence de l’inculpé Seznec et de son épouse, née Marc (Marie Jeanne),
 Nous nous trouvons en présence de la domestique, Melle Labigou (Angèle), âgée de 48 ans, à qui nous faisons connaître l’effet de notre démarche consistant à continuer toutes recherches utiles à la manifestation de la vérité. Elle nous déclare que Madame Seznec est présentement à Brest.
 La Delle Labigou nous dit ne vouloir nous assister dans nos recherches.
 Nous effectuons aussitôt des recherches avec le concours des Inspecteurs désignés ci-dessus.
 Dans un grenier situé au-dessus de la machinerie, où on accède par un petit escalier en fer, en passant sur la chaudière, Messieurs Thomas Jules et Chélin François, qui nous précèdent, découvrent dans un petit local où il y a un lit en planches, situé à l’extrémité est du grenier, découvrent une machine à écrire enveloppée dans un vieux tablier en toile de sac, maculé de cambouis, dissimulée derrière un grand panneau en bois de distribution d’énergie électrique en dépôt à cet endroit et appuyé au mur.
 Renseignements concernant la machine à écrire : marque « Royal » — type 10 — Numéro X.434080. En outre, cette machine porte en lettres d’or dans le vernis du bâti les inscriptions suivantes : « Royal — 10 — Royal Typewriter Co N.Y. U.S.A. — protected by américan and Foreign Patents. »
 Sur cette machine, il y a un petit rouleau de 25 feuilles de papier blanc pour machine à écrire du format 27 x 21, enveloppées dans un feuillet de la publication périodique « Papyrus » d’Avril 1923, pages 257-258. En marge gauche de la page 257, figurent les inscriptions suivantes manuscrites au crayon aniline :

15 
4600
____
6100

 Nous plaçons aussitôt ces objets et documents sous notre scellé comme suit.
 Scellé No 19 : En raison des inscriptions figurant en marge gauche de la page 257, nous paraphons « ne varietur » la feuille de la publication « Papyrus », ainsi que les quatre inspecteurs qui nous assistent et le plaçons dans notre scellé ouvert dans une chemise en papier fort avec mentions sur la couverture que les Inspecteurs signent avec nous. Ce scellé reste annexé au présent procès-verbal.
 Scellé No 20 : La machine à écrire décrite ci-dessus, avec étiquette que les inspecteurs qui nous assistent signent avec nous.
 Scellé No 21 : Les vingt-cinq feuilles de papier blanc pour machine à écrire, ainsi que huit feuilles de papier d’emballage, glacé gris, de dimensions identiques, longueur un mètre, largeur soixante-[seize ?] centimètres, trouvées en vrac sur la machine à écrire. Ces 8 feuilles paraissent avoir été utilisées pour l’emballage de ladite machine.
 Scellé No 22 : Le tablier qui enveloppe la machine.
 Ces trois scellés (Nos 20, 21 et 22) seront déposés au greffe du tribunal civil de Morlaix, à toutes fins jugées utiles.
 Conforméments aux instructions de Monsieur le Commissaire Divisionnaire, qui nous remet une feuille de papier timbrée à deux francs, portant l’estampille ovale « 195 », achetée au bureau de tabac de la rue de Brest à Morlaix, nous dactylographions une copie de l’acte de la propriété de Traou-Nez, à Plourivo (Côtes-du-Nord). Cette copie est Complétée par une mention manuscrite de la main de Madame Seznec en notre présence. Ensuite nous paraphons au verso notre copie que Madame Seznec signe également. Ce document est placé sous notre Scellé No 23 en papier fort que Madame Seznec signe avec nous. Ce scellé reste annexé au présent procès-verbal.
 Mentionnons que Madame Seznec a été de retour de Brest après la découverte de la machine à écrire, alors que nous préparions nos scellés décrits ci-dessus.
 Interpellée sur la présence de la machine à écrire, Madame Seznec nous déclare :

 Je n’ai jamais vu cette machine à écrire chez nous. Vous ne l’avez pas trouvée chez moi. J’en ignore la provenance. Je n’ai jamais vu mon mari avec cette machine à écrire.
 Scellé No 24 : Carte réclame de la maison [Chéron ?] à Nantes, comportant au verso la mention manuscrite ci-après, émanant de Madame Seznec qui l’a écrite en notre présence : « Monsieur Vidal Commissaire de la police mobile en mission à Dreux — faire suivre — très urgent ».
 Et un avis de présentation d’un effet de [728 fr 70 ?] déposé le 4 juillet courant par le garçon de recettes de la succursale du Crédit Lyonnais à Morlaix.
 Ces deux documents que Madame Seznec paraphe sont dans placés dans une chemise en papier fort signée également par cette dame.
 Ce scellé est annexé au présent procès-verbal.

 Dont acte que Messieurs Le Gall, Thomas, Chélin, Faggiani et Madame Seznec signent avec nous après lecture faite.

Le Commissaire de police mobile 

 [Signatures]

 Rature de trente-cinq mots rayés nuls.

 [Signatures]

Mardi 3 juillet 1923

2 juillet 1923 | 6 juillet 1923
PRESSE  : Le Journal - Le Matin - Le Petit Parisien

 

LES CHIENS DE POLICE À LA RECHERCHE
DU CADAVRE DE M. QUÉMENEUR

Le Journal, 3 juillet 1923, page 1.

Un document capital  : la dépêche du Havre

 Fac-similé du télégramme envoyé du Havre le 13 juin à la sœur de M. Quémeneur, alors que, d’après les conclusions de l’instruction, celui-ci était déjà mort. Qui l’a rédigé  ? Évidemment celui qui est allé au Havre «  perdre  » la valise de M. Quémeneur. S’il est démontré qu’il est de la main de Seznec, celui-ci ne pourra plus nier le crime. En bas, trois photographies de Seznec, prises hier1.

[DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL]

 DREUX, 2 juillet. — L’automobile de la Sûreté générale continue de sillonner la région de Dreux à la Queue-les-Yvelines. Dans la seule journée d’hier on a noté cinq fois son passage à Houdan. Cette randonnée incessante et qui menace de se prolonger quelques jours encore, a pour but principal de retrouver le cadavre de M. Quémeneur. Elle n’a permis, jusqu’ici, que la découverte du cadavre d’un veau  !

La dépouille d’un veau  !

 Le plus sérieusement du monde, la chose est arrivée aux abords du village de Chérisy. Un cultivateur de l’endroit, M. Henri Patriarche, avait, rassemblant ses souvenirs, déclaré que sur la fin du mois dernier2 une odeur macabre et tenace frappa ceux qui passèrent, à trois kilomètres de Dreux, près de la côte de Lary. Cette déclaration, jointe à celles d’un laitier de Dreux et du gendarme Aggrabal3, motiva aujourd’hui une orientation nouvelle des recherches. C’est à 2  h.  30, de l’après-midi, en présence de MM. Romillat, procureur de la République, Girod, juge d’instruction, et Vidal, arrivé de Paris le matin même, que des fouilles furent organisées aux lieux indiqués. Inspecteurs et gendarmes s’élancèrent dans les taillis et les fourrés qui bordent la route. Les chiens de police, à leurs côtés, humaient le sol. M. Patriarche renouvelait ses déclarations aux magistrats. «  C’est ben là, qu’je vous dis.  » L’attente fut courte. Après quelques minutes, les policiers revenaient et annonçaient gaiement la nature de leur trouvaille  : la pauvre dépouille d’un veau, dont il ne restait d’ailleurs que quelques ossements et le cuir desséché.
 D’autres recherches, conduites autour des étangs de Gambais, car le drame actuel emprunte le cadre tristement célèbre où Landru se révéla, n’ont pas donné davantage de résultats.
 Mais si l’enquête judiciaire n’apporte aucune nouveauté quant au malheureux destin de M. Quémeneur, elle a, aujourd’hui encore, fourni à l’accusation un surcroît de preuves de la culpabilité, désormais admise, de Seznec.

Des témoignages

 Une audition du garagiste Hodey, de Dreux, où s’arrêta Seznec en venant de Morlaix et en y retournant, a précisé certains détails dans l’esprit de M. Vidal.
 «  Quand Seznec m’a donné la première fois sa voiture à réparer, dit M. Hodey, il paraissait très soucieux d’arriver rapidement à Paris. «  Croyez-vous que nous y arriverons  ?  » me demanda-t-il. Moi, je lui réponds  : «  Je le crois tellement que je vais, si vous le voulez bien, amener moi-même votre voiture à Paris. Vous n’avez qu’à prendre le train, et demain votre auto vous rejoindra.  » Mais aussitôt il changea d’attitude et il ne fut plus question de douter des qualités de l’auto.  »
 M. Hodey a également remarqué que le lendemain, lorsque Seznec revint seul, le dessous de sa voiture était maculé de goudron. Il sautait aux yeux que Seznec avait parcouru à toute allure une route fraîchement goudronnée. Ce détail important va sans doute permettre — une fois connue la route ainsi goudronnée le 25 mai — de localiser les recherches.
 Enfin, le garagiste de la Queue-les-Yvelines, M. Coulon4, interrogé de nouveau, a indiqué que Seznec, en s’arrêtant chez lui le 26 au matin, lui avait emprunté un cric. Or, M. Hodey affirme, lui qui a inspecté l’auto de Seznec dans tous les sens, que la veille celui-ci possédait un cric. Et aussitôt la question se pose  : est-ce de ce cric que Seznec s’est servi pour se débarrasser de son compagnon  ?
 Mais on n’en est plus à compter les contradictions de cet homme. Appelé à Paris par M. Vidal, Seznec, on s’en souvient, s’était arrêté dans un café voisin de la gare Montparnasse. Il portait une mallette à la main, qu’il confia au tenancier du café. Quand M. Vidal lui demanda s’il n’avait rien apporté de Brest5, paquet ou bagage, il répondit négativement. Qu’avait-il à cacher dans cette mallette  ? On croit le savoir depuis hier  : on a, en effet, retrouvé parmi du linge trois feuillets détachés d’un carnet. Des indications, qui coïncident curieusement avec celles que l’on releva sur le carnet de Quémeneur, y sont notées d’une écriture à peu près identique pour laquelle son auteur s’est servi d’un même crayon-encre. Enfin, sur une page, divisée en deux colonnes, où on lit, au-dessus de chacune d’elles  : Frais Seznec, Frais Quémeneur, on a relevé, colonne Quémeneur, ces mots  : Pris le train à Dreux. On demande à Seznec  : Qui écrivit cela  ? Je l’ignore, répond-il.
 Voilà déjà bien des faits qui le condamnent. Hier, cependant, M. Vidal s’est rendu, de toute la rapidité de son auto, au village de Grignon, où il est arrivé assez tard. Il y a reçu la déclaration de la tenancière de l’hôtel Laurisson6 qui, dans la nuit du 25 au 26, avait suppléé sa tante, gérante de l’hôtel de la Queue-les-Yvelines, où Seznec s’est arrêté.
 Cette déclaration, dont l’importance est capitale, va être incessamment contrôlée. Elle comporterait, un élément décisif de l’affaire qui nous occupe. — A.  L.

___
1. La veille de la rédaction de l’article, c’est-à-dire le 1er juillet.
2. Le mois de mai. Si cette odeur avait été remarquée quelques jours plus tôt, fin juin, le cadavre d’un veau en état de décomposition avancée n’en aurait pas été considéré comme la source probable et M. Patriarche n’aurait pas eu besoin de «  rassembl[er] ses souvenirs  » pour la situer dans le temps. De plus, Le Matin du même jour situe les faits environ une semaine après le 25 mai et Le Petit Parisien les place au début du mois de juin.
3. François Abgrall.
4. Édouard Coulomb.
5. En réalité de Morlaix, par le train de Brest.
6. Nourisson.

 

LA DISPARITION DE M. QUEMENEUR

Le Matin, 3 juillet 1923, pages 1 et 3.

Des battues sans résultat entre Houdan et Dreux

Les chiens de police n’ont trouvé qu’un cadavre de veau

 L’ENQUÊTE A CHERISY
 1. Le témoin PATRIARCHE. — 2. M.  ROMMILLAT, procureur de la République. — 3. M.  VIDAL, commissaire à la Sûreté générale.

 DREUX, 2 juillet. — Par téléphone — Secondés par les gendarmes, les gardes champêtres et des particuliers, ayant même fait appel, pour la circonstance, au concours de quelques gars débrouillards peut-être un peu braconniers, les inspecteurs de la Sûreté générale ont continué à fouiller le bois des Quatre-Piliers, dont les taillis s’étendent en bordure de la route de Brest à Paris entre Houdan et la Queue-les-Yvelines.
 Vers midi, alors qu’il déjeunait dans un hôtel de Houdan, le commissaire Vidal reçut un renseignement qui lui parut lors d’un intérêt capital.
 Ce renseignement émanait du parquet de Dreux. M. Rommillat, procureur de la République, et M. Girod, juge d’instruction, avaient été avisés, dimanche, que divers habitants de Cherisy, petit bourg distant de Dreux de 4 kilomètres, avaient constaté, une huitaine de jours après la date où se place la disparition de M. Quemeneur, qu’une odeur de cadavre en décomposition s’était dégagée durant un certain temps d’un taillis qui, à 1.500 mètres de Cherisy et à 3 kilomètres de Dreux, sépare la voie ferrée de la route nationale.
 Le fait avait été confirmé par le gendarme Abgrall, originaire de Landerneau comme M. Quemeneur, qu’il connaît d’ailleurs particulièrement. Enfin, un autre habitant de Cherisy avait signalé, ce qui ajoutait encore à l’intérêt de l’affaire, que quelques jours avant que fût constatée cette odeur suspecte, il avait aperçu, sur la route de Brest-Paris, non loin du taillis, des flaques de sang s’étendant sur cinquante mètres environ  ; fait plus étrange encore, le même témoin étant, le 3 juin, occupé dans un champ, avait vu une automobile à carrosserie noire, torpédo identique à celle de Seznec, stopper aux abords du fourré. Un homme, grand, mince, sec, répondant au signalement de Seznec, en était descendu et avait pénétré dans le taillis où il était demeuré un bon moment  ; remonté en voiture, il était parti vers Cherisy d’abord, puis, faisant demi-tour au village, il s’était définitivement éloigné vers Dreux.
 M. Vidal et quelques-uns de ses inspecteurs quittaient aussitôt Houdan en automobile. À une allure de record, ils gagnèrent Cherisy. Le village fut dépassé, les autos s’arrêtèrent à la côte du Lary, entre Conteville et Cherisy. Un groupe d’hommes nombreux attendait les policiers sur la route. C’étaient MM. Rommillat, procureur de la République  ; Girod, juge d’instruction  ; le commissaire Beaumelou, de Dreux, les gendarmes et quelques sergents de ville de cette localité, avec de nombreux chiens policiers, et, enfin, les témoins amenés de Cherisy. Sur place ces derniers précisèrent le point d’où leur avaient paru se dégager les odeurs. L’endroit était sinistre à souhait  : un ravin profond recouvert de broussailles et d’une impénétrable végétation bordant la voie ferrée. On décida de battre immédiatement le coin.
 Les chiens, démuselés, excités par leurs conducteurs, eurent tôt fait de courir vers une masse informe cachée sous les broussailles et que recouvraient de vieux morceaux de sacs. C’était bien un cadavre mais non celui qu’on recherchait. On se trouvait tout simplement en présence de la dépouille d’un veau que son propriétaire, quelque paysan des environs, était venu déposer là pour s’éviter les fatigues d’un pénible ensevelissement.

UN AUTRE MENSONGE DE SEZNEC

Son auto n’était pas en mauvais état

 Profitant de ce qu’il se trouvait à proximité de Dreux, le commissaire Vidal décida d’entendre à nouveau le mécanicien Oudé1, qui, à deux reprises, le 25 mai, à son passage, et, le lendemain, à son retour vers Brest, répara l’auto de Seznec.
 En quel état était la voiture et que pouvait-on attendre d’elle  ? Telle était la question que le commissaire comptait poser à M. Oudé.
 La réponse fut celle qu’attendait M. Vidal  :
 — L’auto, en bon état, pouvait effectuer sans panne une longue course.
 Et M. Oudé ajouta cette précision. La réparation effectuée, il s’était rendu avec M. Seznec dans un débit de vin de Dreux, où il avait fait au marchand, de bois de Morlaix cette proposition  :
 Si vous n’avez pas confiance en votre voiture, confiez-la-moi. J’ai des pièces de rechange à aller chercher à Paris, Je conduirai votre voiture dans la capitale. Vous aurez, vous, la ressource de vous y rendre par le train. Mais Seznec préféra gagner Paris en auto.
 Pourquoi, dans ces conditions, avait-il, le lendemain matin, abandonné son projet  ? Sans doute parce qu’alors il s’était débarrassé de son compagnon de route après l’avoir dépouillé de son argent. C’est du moins le mobile que la police attribue au crime.

La valise tragique

 L’hypothèse des magistrats et des policiers est en effet que Seznec tua M. Quemeneur aux environs de Houdan. Ils ne sont pas éloignés de croire que le marchand de bois frappa sa victime à coups de cric. M. Quemeneur mort, Seznec, après s’être débarrassé du cadavre, aurait gardé dans la voiture la mallette de celui qu’il venait d’assassiner et dans laquelle, avant d’aller l’abandonner au Havre, il aurait eu soin de glisser un certain nombre de documents ayant pour but d’égarer la justice et de servir les intérêts qui l’auraient poussé à commettre son crime. C’était d’abord le fameux carnet de comptes de M. Quemeneur tenu à jouir jusqu’au 13 juin, alors que depuis le 26 mai on ne retrouvait plus aucune trace du conseiller général. Ensuite l’acte sous seing privé qui, pour une somme relativement minime, rendait Seznec propriétaire du domaine de Taounez (Côte-du-Nord).
 À ce sujet, la brigade mobile de Rennes a nettement établi hier que les deux feuilles timbrées ayant servi à la rédaction de l’acte auraient été achetées par Seznec dans un bureau de tabac de Morlaix, et, suivant le témoignage d’une personne qui va être entendue, l’achat serait postérieur à la disparition de M. Quemeneur. Cette découverte démontrerait péremptoirement le caractère nettement apocryphe non seulement de l’approbatur placé au bas de chaque exemplaire de l’acte, mais de l’acte lui-même. On comprend que pour rendre valable un pareil contrat, il était indispensable que M. Quemeneur disparaisse.
 Afin de vérifier les différents points qui constituent cette hypothèse, en fin d’après-midi, M. Vidal a entendu, à la Queue-les-Yvelines, le mécanicien Coulon2 qui aida, le 26 mai, Seznec a réparer les pneus de sa voiture et qui pour ce travail dut amener un cric de son atelier. Seznec possédait bien un de ces outils, mais pour des raisons qu’il n’a pas fait connaître — son cric était-il taché de sang ou, ainsi qu’il le prétend, l’avait-il égaré la nuit précédente sur la route  ? — il n’en fit point usage.
 Enfin, M. Vidal a entendu, au Petit-Pré, Mlle Carignon3 qui, le 26 mai, à l’hôtel Nourrisson, à la Queue-lez-Yvelines, vit sur la Cadillac de Seznec une mallette répondant au signalement de la mallette de M. Quemeneur.
 — Cette valise est à moi, a affirmé Seznec.
 La police, qui en doute, va aujourd’hui interroger à ce sujet Mme Seznec à Morlaix.

Les chiens policiers inquiètent Seznec

 Seznec, au dépôt où il a passé la nuit, semblait ce matin complètement remis de l’état d’abattement et de fatigue où l’avait plongé son arrestation. Il s’informa auprès d’un inspecteur qui était venu le visiter ce matin du résultat des recherches et demanda si les chiens policiers qu’on employait étaient de quelque utilité.
 — Je doute, dit-il, qu’ils aient assez de flair pour découvrir un cadavre enfermé sous deux mètres de terre.
 Étrange question  ! à laquelle ne crut pas devoir répondre l’inspecteur.
 Déjà une première fois il avait interrogé à ce sujet le brigadier de police de Dreux qui, ces jours derniers, au cours des investigations de M. Vidal, aux environs de Houdan, tenait en laisse un berger d’Alsace réputé fameux parmi les détectives à quatre pattes.
 Aucune décision n’a encore été prise en ce qui concerne le transfert de l’inculpé à Brest, qui est ajourné jusqu’au moment où seront terminées les recherches entreprises et seulement si elles ne donnent pas de résultat. Au cas contraire, si l’on découvrait le cadavre de M. Quemeneur ou toute preuve irréfutable du crime, Seznec serait vraisemblablement conduit au parquet du lieu compétent. Dreux ou Versailles, suivant le cas, et le parquet de Brest devrait alors se dessaisir en faveur de ce parquet.

Le bidon d’essence taché de sang

 BREST, 2 juillet. — À propos des taches remarquées sur le bidon d’essence trouvé dans la voiture automobile qui transporta M. Quemeneur, Mme Seznec déclare que depuis que son mari a eu la figure brûlée, il saigne très facilement de la face. Physiologiquement, cette sensibilité de l’épiderme aurait été reconnue exacte. (Havas.)

___
1. Émile Hodey.
2. Édouard Coulomb.
3. Hélène Conogan.

 

APRÈS LA DISPARITION DE M. QUÉMENEUR
SEZNEC AVAIT-IL ENCORE DANS SA VOITURE
LA VALISE DU CONSEILLER GÉNÉRAL  ?

Le Petit Parisien, 3 juillet 1923, page 3.

De nouvelles charges ont été relevées contre l’inculpé,
au cours de la journée d’hier

 Si les recherches commencées aux environs de Houdan, dont on lira plus loin le compte rendu, n’ont pas encore permis de retrouver le cadavre de M. Quémeneur, l’enquête a révélé plusieurs charges nouvelles contre son assassin présumé, Guillaume Seznec.
 Celui-ci était arrivé à Paris le 28 juin, à huit heures du matin, pour se rendre à la convocation de M. Vidal. Portant à la main une petite valise d’osier longue de quarante centimètres et large de vingt centimètres environ, il se rendit au café-restaurant de la Ville de Brest, 5, place de Rennes1. Il mangea plusieurs croissants, but un verre de vin blanc et une tasse de café sans se douter qu’à la table voisine, un inspecteur de la sûreté générale épiait ses faits et gestes. Il demanda les journaux, les parcourut hâtivement, avec une évidente curiosité. Puis, ayant réglé son addition, il déposa sa valise à la caisse, en annonçant qu’il viendrait la reprendre le soir même.
 On sait comment il en fut empêché.
 En interrogeant l’inculpé, M. Vidal lui demanda tout à coup  :
 — Vous êtes donc venu de Morlaix sans valise  ?
 — Mais oui, répondit Seznec  ; mon voyage doit être si court  !
 À sa profonde stupéfaction, on lui présenta alors sa petite mallette d’osier. Elle contenait des victuailles et divers papiers  : une lettre de Mlle X..., de Morlaix, qui lui réclamait le remboursement d’une avance de six mille francs venant à échéance à fin juin, et une feuille de papier identique à celles qui composaient le carnet de M. Quémeneur.
 Sur cette feuille, Seznec avait écrit au crayon-encre — bien qu’il eût nié auparavant avoir eu jamais pareil objet en sa possession — deux noms séparés par un trait  : le sien et celui de M. Quémeneur.
 Dans la colonne concernant le disparu figuraient ces mots  : pris le train à Dreux, sans indication de date.
 Sur le carnet de M. Quémeneur une indication semblable existe, avec un prix de billet inexact.
 Ce souci de mise en scène est évident, d’autant plus que, finalement, l’inculpé a déclaré qu’il avait quitté son compagnon de voyage à la gare de Houdan.
 D’autre part, M. Hodet2, le garagiste de Dreux, chez lequel Seznec fit réparer sa voiture le vendredi 25 mai, à huit heures du soir, peu avant la tragique disparition du conseiller général du Finistère, a déclaré que l’automobile était en état d’effectuer un long parcours.
 — Seznec, tandis que mon ouvrier travaillait à la réparation, m’emmena, dit-il, au café. Il me manifesta ses craintes de panne. Je le tranquillisai, lui indiquant qu’il pouvait, s’il le voulait, prendre le train pour Paris et que je lui amènerais sa voiture le lendemain. Il refusa.
 Lorsqu’il repassa par Dreux, le 26, sa voiture était maculée de taches de goudron. Or, à cette époque, on goudronnait deux portions de la route de Paris à Brest, l’une entre Houdan et la Queue-lès-Yvelines, l’autre au delà de bette dernière localité, à Pontchartrain.
 Une déposition de la plus haute importance a été, en outre, recueillie par M. Vidal.
 Mme et Mlle Carrignan3, qui habitent Petit-Pré, près de Plaisir-Grignon, étaient venues remplacer, pendant, quelques jours, leur parente, Mme Nourrisson4, propriétaire de l’hôtel du Croissant, à la Queue-lès-Yvelines, où s’arrêta, le samedi 26 mai, à huit heures du matin, Seznec.
 Mlle Carrignan, qui est âgée de quatorze ans, se souvient fort bien d’avoir vu dans la voiture une valise de cuir jaune, dont elle a donné un signalement qui concorde avec celui de la valise emportée par M. Quémeneur.
 Des précisions ont été demandées d’urgence à Brest et au Havre, car s’il était prouvé que Seznec avait encore, en sa possession, le 26 mai, la valise du disparu, tout son pitoyable système de défense s’écroulerait d’un coup.
 Enfin, on sait maintenant que les deux feuilles de papier timbré qui servirent à la rédaction des actes sous-seing privé de la prétendue vente du domaine de Plourivo ont été achetées à Morlaix, postérieurement, selon toute vraisemblance, à la disparition de M. Quémeneur. Les vérifications en cours ne manqueront pas de fixer ce point dans un très prochain avenir.
 Et dès lors, les présomptions accablantes deviendront des certitudes.

VAINES RECHERCHES

 Dreux, 2 juillet (de notre envoyé spécial.)
 Dès les premières heures ce matin, les recherches entreprisses samedi par les inspecteurs de M. Vidal ont recommencé dans les environs immédiats de la Queue-lès-Yvelines. Il ne faut pas se dissimuler les difficultés qu’offrent ces opérations. La région est particulièrement accidentée avec des taillis touffus, des fondrières nombreuses. Puis il y a les étangs, quantité d’étangs...
 M. Vidal, commissaire à la sûreté générale, est arrivé à Houdan, à midi trente. Il ne devait pas tarder à recueillir de nouveaux témoignages, dont certains ont paru, au premier abord, d’une grande importance. En effet, le parquet de Dreux n’avait pas abandonné l’enquête, et MM. Romillat, procureur de la République, Girod, juge d’instruction, Bouille, commissaire de police, avaient entendu plusieurs personnes se croyant en mesure de fournir à la police des renseignements intéressants.
 Un cultivateur de Chérizy, M. Maurice Patriarche, qui possède des terrains aux environs du lieudit carrières de Chérisy, entre Conteville et Chérizy, à 2  km  500 de Dreux, se dirigeant vers Paris, avait été au passage, dès le début de juin, incommodé par des émanations caractéristiques  ; de même, M. Lachaume, laitier à Dreux, qui, chaque jour, passe sur la route tout près de cet endroit.
 «  Certainement il doit y avoir une charogne du côté droit de la route, non loin de la voie ferrée  », avaient-ils dit à leurs voisins.
 Et quand ces temps derniers, le bruit se répandit que M. Quémeneur avait probablement été assassiné dans la région de Dreux, on se demanda si son cadavre ne gisait pas à l’endroit désigné par MM. Patriarche et Lachaume. ainsi d’ailleurs que par un gendarme de la brigade de Dreux, M. Abgral5.
 Aussi cet après-midi, vers trois heures, toutes les autorités judiciaires se retrouvaient-elles aux carrières de Chérizy. Inspecteurs, gendarmes, chiens de police fouillèrent les buissons, les carrières, les bouquets d’arbres. Soudain un cri, puis des rires. Et un inspecteur de M. Vidal revint, réprimant avec peine son hilarité. Dans un ruisseau comblé par des débris de poteries et de ferrailles, il venait de découvrir, en complet état de putréfaction, le corps d’un veau.
 M. Vidal est tenace, il décida donc de revenir à Dreux pour y entendre les témoins qui avaient déposé devant les magistrats de cette ville, puis de retourner à Chérisy, car si M. Patriarche, présent aux recherches, situait à droite de la route, c’est-à-dire en allant de Houdan à Dreux, l’endroit d’où provenaient les émanations, son fils Henri6, d’accord en cela avec le gendarme Abgral, déclare nettement qu’à la même époque il en perçut qui provenaient du côté gauche. «  Il doit y avoir là un pendu  », aurait-il dit.
 Mais M. Henri Patriarche était absent. Il sera entendu demain, tandis que se continueront les battues.
 On parle aussi d’un autre témoin qui, peu après le 25 mai, jour de la disparition de M. Quémeneur, aurait remarqué des traces de sang sur la route, non loin des fameuses carrières. Cette déposition vaut également d’être élucidée.
 Pour rester dans le domaine des témoignages, il me faut encore citer celui d’un habitant de la région. Le 3 juin, à une heure qu’il ne peut encore préciser, ce témoin aurait vu s’arrêter à la côte de Lary, c’est-à-dire près des carrières, une automobile venant de la direction de Paris. Un individu, dont le signalement correspondrait en tous points à celui de Seznec, en descendit, s’enfonça dans les buissons et y resta à peu près un quart d’heure. Puis, remontant dans son auto, il repartit dans la direction de Dreux. Est-ce l’assassin présumé qui, n’ayant pas suffisamment dissimulé le cadavre de sa victime, serait venu l’inhumer plus profondément  ? Est-ce tout bonnement un touriste  ? Peut-être l’enquête donnera-t-elle des précisions à ce sujet.
 Et l’on ne peut s’empêcher, en présence de toutes ces déclarations, de citer cette phrase de Seznec. Lorsque samedi les inspecteurs quittèrent Dreux pour Houdan avec celui qui n’était encore qu’un simple témoin, le marchand de bois morlaisien ne put retenir un geste d’étonnement en voyant monter dans l’automobile de la sûreté, les deux chiens policiers de M. Bouille, commissaire de Dreux. S’adressant alors à l’inspecteur Tissier7  :
 — Des chiens peuvent-ils trouver un cadavre humain enterré à deux mètres de profondeur  ?
 — Parfaitement, répondit le policier.
 — Ah  ! reprit Seznec.
 Et, avec indifférence, il devait poser la même question sous une forme un peu différente en arrivant à Houdan, puis au dépôt. Simple curiosité, peut-être  ; mais le fait méritait d’être signalé. — Édouard Mas.

La déposition de l’ouvrier sellier... est plutôt vague

 L’ouvrier sellier de la T.C.R.P.8 qui s’était présenté à la police judiciaire, déclarant qu’il avait rencontré le 9 juin à Paris M. Quémeneur, s’est enfin rendu hier à la sûreté générale. Il n’a pu confirmer son premier témoignage et a conclu que son entrevue avec le conseiller général du Finistère datait peut-être du mois de mai.

On crut un instant hier, au Havre,
avoir retrouvé le cadavre de M. Quémeneur

 Le Havre, 2 juillet (dép. Petit Parisien.)
 On a retiré de la mer, ce matin, un cadavre portant à la gorge une profonde blessure. On crut un instant qu’il s’agissait de M. Quémeneur  ; mais le mort avait toutes ses dents, et ses vêtements ne ressemblaient en rien à ceux que portait le disparu.

___
1. Aujourd’hui À la Duchesse Anne, 5 place du 18-juin-1940.
2. Émile Hodey.
3. Clémence Conogan, née Rouvray, et sa fille Hélène Conogan.
4. Alexandrine Nourisson, née Rouvray.
5. François Abgrall.
6. Le journaliste a inversé les prénoms du père, Henri, 60 ans, et du fils, Maurice, 26 ans.
7. Albert Séraphin Henri Tissier, né le 28 décembre 1897 à Guérigny, inspecteur à la Sûreté générale, mort le 1er avril 1935 à Houilles.
8. François Le Her, employé de la Société des transports en commun de la région parisienne, qui exploite alors le réseau de tramway de Paris et de sa banlieue depuis le 1er janvier 1921.

Dimanche 1er juillet 1923

30 juin 1923 | 2 juillet 1923
PRESSE  : Le Journal - Le Petit Journal

 

ÉVÉNEMENTS

 Dans la journée, à Dreux, Maurice Romillat1, procureur de la République, et Paul Girod2, juge d’instruction, recueillent les témoignages d’Henri Patriarche3 et de son fils Maurice4, agriculteurs à Chérisy, de M. Lachaume5, laitier à Dreux, et du gendarme François Abgrall6, de la brigade de Dreux, qui disent avoir remarqué, environ une semaine après la disparition de Pierre Quéméner, une odeur macabre près des carrières de Chérisy7.

___
1. Maurice Romillat, né le 10 août 1884 à Sancergues.
2. Paul Gustave Girod, né le 21 juin 1886 à Clermont-Ferrand.
3. Jules Henri Joseph Patriarche, né le 12 mai 1863 à Chérisy.
4. Jean Maurice Patriarche, né le 24 juin 1897 à Chérisy, mort le 13 juillet 1969 à Saint-Germain-des-Angles.
5. Je n’ai pas encore identifié ce témoin.
6. François Marie Nicolas Abgrall, né le 27 février 1887 à Plouédern.
7. Le Journal, Le Matin et Le Petit Parisien, 3 juillet 1923.

 

SEZNEC EST ARRÊTÉ SOUS L’INCULPATION
D’AVOIR ASSASSINÉ M. QUÉMENEUR

Le Journal, 1er juillet 1923, pages 1 et 3.

 En haut, devant la gare de Houdan, M. MAURICE GARNIER (au premier plan) indique à M. VIDAL la route suivie par SEZENEC (en chapeau mou, au second plan) et par M. Quémeneur. — En bas, à la lisère de la forêt des Quatre-Piliers, M. VIDAL (une cigarette aux lèvres) interroge SEZENEC  ; près d’eux des inspecteurs et des chiens policiers.

(Photos Journal.) 

LE MANDAT D’AMENER

[DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL]

 BREST, 30 juin. — Je vous ai télégraphié hier comment le parquet de Brest avait, dans la journée, acquis la certitude que M. Quémeneur avait été assassiné. Dans la nuit, M. le juge d’instruction Binet, prenant une décision définitive, a lancé contre Sézenec un mandat d’arrestation sous la double inculpation d’assassinat et de faux.
 C’est un dernier détail de l’enquête menée par la Sûreté générale à Dreux qui a déterminé M. Binet à prendre sa décision. Ce dernier détail consiste en la grave déclaration du mécanicien de La Queue-les-Yvelines, près de Dreux, où Sézenec, le lendemain de la disparition mystérieuse de M. Quémeneur, s’est arrêté pour faire de l’essence. Ce mécanicien a déclaré qu’il avait remarqué une large tache de sang sur un des bidons vides que lui échangea M. Sézenec. Questionné, Sézenec se serait montré profondément troublé et incapable d’indiquer une provenance naturelle de cette tache de sang. — HENRY BARBY.

UNE ENQUÊTE DÉCISIVE

[DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL]

 DREUX, 30 juin. — L’affaire Quémeneur est entrée aujourd’hui dans une phase nouvelle. La rapidité d’une enquête comme on en compte peu dans les annales policières, le mandat d’arrêt décerné par le parquet de Brest, l’arrestation notifiée le soir même à Paris, un faisceau de présomptions telles qu’il fallut au «  témoin  » une force de caractère peu commune pour résister aux assauts qui lui étaient livrés, conjuguèrent en une journée des éléments si multiples que l’inculpation de Sezenec apparaissait la seule et logique solution.
 Au reste, la journée fut décisive.
 Silencieux et d’un calme plus apparent que réel, Sezenec examine d’un œil oblique son entourage. Sa face, rongée, tourmentée, où la brûlure a laissé son carmin indélébile, n’exprime ni haine ni crainte. Il a un air lointain et comme étranger aux scènes qui se déroulent, dont il est pourtant le tragique protagoniste. Lorsqu’une question le touche trop vivement ou qu’un fait qu’il a contesté lui est trop brutalement imposé, il a un petit haussement d’épaules, sa bouche ravagée s’entr’ouvre, que des poils courts et rares décorent, et la voix s’écoule, froide et graillante  : «  Je ne comprends pas. Je n’ai rien fait. Je n’ai rien à dire. Si j’ai tué Quémeneur, prouvez-le. Retrouvez son cadavre  !  »
 Cette situation paradoxale d’un témoin qui fait singulièrement figure d’accusé ne pouvait se prolonger. Sezenec le sentait-il  ? Conduit le matin dans un café de Dreux pour y prendre son petit déjeuner, il se leva tout à coup et, prétextant l’envoi d’une carte postale, voulut s’en aller seul. L’inspecteur Bonny, préposé à sa surveillance, le retint. Il s’écria  : «  Eh bien, quoi  ! Suis-je inculpé  ? N’ai-je pas le droit d’aller et venir à ma guise  ?  »
 Un ensemble de constatations ligotaient tout élan défensif  : le bidon d’essence taché de sang et rendu par Sezenec à M. Coulon, le garagiste de la Queue-les-Yvelines  ; cette inscription relevée sur le carnet de Quémeneur  : «  Chemin de fer Dreux-Paris, 11  fr.  40  », quand Sézenec avait affirmé lui-même que Quémeneur s’était embarqué pour Paris à Houdan, dès qu’il lui devint impossible de maintenir la version du départ de Dreux  : enfin sa présence reconnue à Paris le 1er juin, alors que la visite au bureau de poste du boulevard Malesherbes date du 2 juin, autant de rets dans lesquels se fût emprisonné un plaidoyer constant. Sezcnec prit le parti de nier, nier, nier. Il ne restait qu’à le mettre en face de ses propres allégations, pour le forcer peut-être à des arguments où il se fût accusé et démenti lui-même.
 À une heure de l’après-midi deux automobiles de la Sûreté générale où avaient pris place M. Vidal, commissaire de police, une équipe d’inspecteur[s] dévoués composée de MM. Bonny, Tissier, Lacouloumère et Paillet, et Sezenec, stoppaient au seuil d’un restaurant de la petite localité d’Houdan. Une salle, au premier étage, reçut les policiers et leur chef. Dans un coin, près d’une fenêtre basse, un couvert fut disposé pour Sezenec. Le chapeau sur la tête, il s’assit et mangea furtivement quelques fraises. Un énorme chien de police le considérait, la langue pendante.
 Vers 3 heures on entendit ronfler les moteurs. Nos gens se mettaient en route. Quelle randonnée  ! Sur la voie qui s’ouvrait aux voitures trépidantes, on voyait s’arrêter des paysans, étonnés par cette caravane affolée. Les champs fuyaient, les nuages de poussière jaillissaient sous les roues et nos voitures couraient, jusqu’à nous soulever, à la poursuite désordonnée des policiers et de leur proie.
 Soudain les plaines herbues se cachèrent derrière un rideau d’arbres. Les arbres se pressèrent les uns contre les autres. On ne vit plus que leurs branches feuillue qui se confondaient. À la plaine aux horizons de soleil succédait la forêt.
 Les autos s’arrêtèrent. Au lieudit des Quatre-Piliers, Sezenec venait d’indiquer où l’avait surpris sa première panne, après qu’il eut abandonné Quémeneur en gare de Houdan. M. Vidal le pressa  : «  C’est ici  ? Vous êtes sûr  ? — Je ne sais pas... je crois...  » Deux chiens furent lâchés dans les taillis. Déjà l’inspecteur Lacouloumère revenait vers le commissaire. Il avait trouvé au pied d’un arbre deux feuilles de papier durcies par le soleil et enduites de cambouis. De la main droite il montrait une pièce d’étoffe maculée de gouttes de sang. Il passa devant Sezenec à la lui mettre sous le nez. M. Vidal observait d’un œil aigu. Sezenec leva la tête et regarda le ciel. Pas un muscle de son visage n’avait bougé.
 La scène avait duré quelques minutes à peine. Les autos reprenaient leur course. On traversa en trombe la Queue-les-Yvelines. Quelques cailloux giclaient sous les pneus.
 À trois kilomètres au delà du village, nouvel arrêt. Ici, Sezenec avait eu sa seconde panne. Il est cette fois précis  : «  C’est là, voyez-vous  ? sur ce sentier qui s’en va vers les champs, que j’ai tourné pour revenir. Oui, oui, j’affirme.  »
 Les autos tournaient sur elles-mêmes et reprenaient à toute allure la route de Houdan.

Confrontation décisive

 Nous voici sur le terre-plein de la gare de Houdan. Une des autos de la Sûreté générale va aider à la démonstration. Sezenec guide le chauffeur  : «  Voilà. Je suis arrivé sur la barrière. Elle était ouverte. Quémeneur est descendu pour prendre le train. Moi, j’ai tourné et j’ai repris la route de Paris.  »
 Mais M. Vidal a fait appeler M. Maurice Garnier, employé du chemin de fer  ; sa déclaration est absolue  : «  Il n’est venu ici qu’une auto le 25 au soir. La barrière était fermée. Un voyageur est bien descendu de voiture, mais il est aussitôt remonté. L’un d’eux — je ne peux affirmer que ce soit monsieur (il désigne Sezenec), mais il avait la même taille et la même allure — m’a demandé quelle route ils devaient prendre pour aller sur Paris. Je leur désigne celle-ci. Mais voilà qu’ils filent tout droit et s’engagent sur la route de Verchères. Même que je dis à un camarade  : «  Si c’est par là qu’ils vont à Paris, ils ne sont pas encore arrivés.  » Sezenec proteste faiblement  : «  Non, non, ce n’est pas nous, c’est une autre auto.  » Mais M. Vidal l’arrête  : «  C’est bien. Vous avez quitté Houdan avec Quémeneur, nous le savons désormais. Le lendemain, vous êtes arrivé seul à la Queue-les-Yvelines. Qu’avez-vous fait de votre compagnon  ?  » Sezenec regarde devant lui sans répondre, tandis que M. Vidal trace de sa canne un immense cercle sur le pays environnant, comme s’il l’invitait à témoigner du crime.
 Mais la forêt profonde gardera-t-elle son tragique secret  ? — ALIN LAUBREAUX.

L’arrestation

 Une demi-heure après, l’auto de la Sûreté générale roulait sur Paris, emportant Sezenec.
 Arrivé rue des Saussaies, on lui notifia le mandat d’arrêt dont il était l’objet. Il l’accueillit froidement, comme il fit de tout depuis le début de cette affaire.
 C’est ainsi que, après trois jours d’interrogatoires et d’enquêtes, Sezenec fut inculpé d’avoir assassiné son ami Quémeneur.

PERQUISITIONS À MORLAIX

[DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL]

 BREST, 30 juin. — À la suite du mandat d’arrêt qu’il a lancé ce matin contre Sezenec, M. Binec, juge d’instruction de Brest, a fait procéder cet après-midi à une perquisition minutieuse chez l’inculpé. À cet effet, M. Cunart, de la brigade mobile de Rennes, s’est rendu à Morlaix, au carrefour des routes de Brest et de Carhaix, où Sezenec possède un garage d’automobiles, une scierie mécanique et sa maison d’habitation. La perquisition a duré jusqu’au soir. Les policiers n’ont, à vrai dire, recueilli que peu de chose, mais ils ont cependant retrouvé les vêtements et combinaison de chauffeur que l’inculpé portait au cours de son voyage avec M. Quémeneur. Ces vêtements, sur lesquels ont été apposés les scellés, seront remis au juge d’instruction, car ils portent des taches suspectes qui pourraient bien être des taches de sang. Mme Sezenec, présente à la perquisition, ne montra pas trop d’émotion lorsqu’on lui annonça l’arrestation de son mari et la grave inculpation qui pèse sur lui et a expliqué que ces taches étaient certainement causées par la rouille ou le cambouis. Mais M. Binec, peu convaincu, va faire procéder à leur analyse.
 Cependant que la brigade mobile perquisitionnait ainsi, M. Binec continuait à Brest l’étude du dossier et des documents qu’il contient. Son attention s’est portée plus particulièrement sur le fameux acte sous-seing privé passé soi-disant entre M. Quémeneur et Sezenec, et dont le juge a définitivement établi la fausseté. L’examen minutieux de cette pièce a permis à M. Binec de remarquer un détail infime, mais qui très probablement va faire faire un pas énorme à l’enquête.
 Près du timbre sec de la République française qui orne le coin de tous les papiers timbrés, M. Binec a relevé un petit cercle au crayon, portant au centre le numéro 195. Le magistrat téléphona aussitôt à la direction de l’enregistrement à Quimper, et apprit ainsi que le papier timbré sur lequel a été tapé à la machine l’acte incriminé provenait non pas de Brest, mais du débit de tabac Leydoux, de Morlaix. Or, on s’en souvient, Sezenec avait affirmé que cet acte fut passé, tapé à la machine et signé par M. Quémeneur et par lui, à Brest. Dès demain, le juge d’instruction va s’efforcer de savoir à quelle date précise le papier timbré a été vendu par le débitant de tabac de Morlaix. Si cette vente a eu lieu plusieurs jours après la disparition de M. Quémeneur, ce sera la une preuve écrasante de plus contre Sezenec.
 D’autre part, M. Binec a demandé que l’on transfère d’urgence Sézenec à Brest, pour qu’il puisse l’interroger.
 L’arrestation de Sézenec n’étonne personne dans la région, où il jouit d’une réputation extrêmement mauvaise. Sézenec, en effet, a entrepris tous les métiers et les plus divers. C’est ainsi qu’on l’a connu tour à tour acheteur des stocks américains, boulanger, marchand de sabots, blanchisseur, et qu’actuellement il exploite à Morlaix une scierie mécanique et un garage d’automobiles. Il abandonnait, du reste, avec la même facilité qu’il les avait entrepris, ces divers métiers. À trois reprises, d’ailleurs, ce fut l’incendie qui permit à Sézenec de liquider des commerces qui périclitaient. C’est ainsi que se termina, en 1919, son exploitation de Trémillio, où il blanchissait les articles de couchage du camp des travailleurs coloniaux de Brest. Ce sinistre, ainsi que les précédents, parurent extrêmement suspects et Sézenec, par exemple, n’a pas encore pu toucher la prime que devait lui fournir la compagnie d’assurances.
 Sézenec faisait parade de sentiments religieux qu’il manifestait très ostensiblement. En réalité, il n’avait aucun scrupule et passait d’une spéculation malhonnête à des compromissions parfois plus graves encore. Il fut même gravement compromis, à plusieurs reprises, dans des vols d’automobiles. Cependant, s’il avait acquis une réputation détestable, Sézenec avait réussi jusqu’ici à échapper à la justice. Mais ses proches parents eux-mêmes ne célaient pas leur pensée à son égard. Deux jours avant l’arrestation de Sézenec, son beau-père, M. Marc, entrepreneur à Brest, 52, rue Louis-Pasteur, me déclarait  : «  Il y a des gens capables de tout. Sézenec est de ceux-là  !  »
 Les dernières affaires de Sézenec apparaissent aujourd’hui très embrouillées et sont surtout gravement obérées. Précisément, ce matin même, un huissier de Brest vient de recevoir un arrêt de saisie provenant de Rennes contre la scierie et le garage de Sézenec à Morlaix, saisie qui sera exécutée cet après-midi même. Il semble que c’est la situation critique dans laquelle il s’enlisait chaque jour davantage qui aurait déterminé Sézenec à commettre son crime. — HENRY BARBY.

CHARDIN, DIT CHARLY,
SERA À PARIS LE 3 JUILLET

 Toute l’affaire Quémeneur semble tourner autour de ce mystérieux et insaisissable personnage qui a nom Charly-Chardin. Cet étrange négociant peut avoir des raisons personnelles de ne pas se présenter à la police — et ceci autoriserait le doute quant à son honorabilité — mais il y a, avant tout, une impossibilité matérielle  : Charly-Chardin est hors de France. Les policiers le savent bien, aussi considèrent-ils ce voyage à l’étranger comme une fuite, donc comme une raison de plus de croire que Chardin a joué un des principaux rôles, sinon le principal, dans la disparition de M. Quémeneur. En outre, cette hypothèse peut paraître d’autant plus vraisemblable, que Chardin a quitté Paris le lendemain du dernier jour où, d’après le carnet retrouvé dans la valise, M. Quémeneur aurait déjeuné au Havre. Si, comme on le suppose, l’inconnu qui a inscrit les notes sur le carnet, afin de faire croire que M. Quémeneur était au Havre, n’est autre que Chardin, il aurait eu le temps de rentrer à Paris et d’en repartir le lendemain.
 Il n’était donc pas inutile, en présence de ces soupçons, de demander quelques éclaircissements sur les occupations de ce négociant. Et voici ce que sa jeune femme nous a répondu, dans cet appartement d’Auteuil où le ménage habite depuis deux ans et demi  : «  Je suis persuadée que la police fait fausse route en croyant que mon mari est l’X mystérieux avec lequel M. Quémeneur devait traiter une affaire d’autos. D’abord, pour la raison bien simple que mon mari ne s’est jamais occupé d’automobiles  : il fait, et il n’a jamais fait que des affaires de pâtes à papier  ! D’autre part, il n’est pas Américain, mais Suédois. En outre, il n’a jamais mis les pieds en Russie, et n’a jamais été en relations avec des représentants des soviets. Enfin, il n’est jamais allé en Bretagne, et n’a traité aucune affaire avec des personnes du nom de Quémeneur, Sezenec, ou quelque chose d’approchant. Et de cela, j’en suis convaincue, car je suis au courant de toutes les affaires que traite ou doit traiter mon mari. Je connais même celles qu’il fit avant notre mariage, il y a trois ans. Si mon mari voyage, c’est uniquement pour son commerce de pâtes à papier  ; il est actuellement en Autriche, et il sera à Paris mardi prochain, 3 juillet  !  »
 À cette précision ajoutons le témoignage de M. Gylden, journaliste suédois, domicilié 1, rue de la Pépinière, qui, au sujet du négociant, nous a déclaré  : «  J’ai été son camarade de faculté lorsqu’il étudiait le droit, à Stockholm, et je puis vous affirmer que son honorabilité est au-dessus de tout soupçon  !  »

 

M. QUEMENEUR FUT VICTIME D’UN GUET-APENS

Le Petit Journal, 1er juillet 1923, pages 1 et 3.

C’est aux environs de Houdan qu’il a disparu
Seznec, son compagnon de route, est arrêté

 La journée d’hier a débuté par une nouvelle importante  : Seznec, l’ami de M. Quemeneur et son compagnon de route dans son voyage vers Paris, est arrêté. Bien que l’on eût pu prévoir cet événement en raison des premiers résultats de l’enquête, elle n’en a pas moins produit une certaine sensation.
 Cette arrestation est la conséquence des vérifications entreprises vendredi, ainsi que nous l’avons dit, par M. Vidal, commissaire de police à la Sûreté générale, sur les lieux mêmes où Seznec affirmait avoir quitté le conseiller général du Finistère en raison d’une panne de son auto.
 Ces opérations ont tourné à la confusion de Seznec qui, on le sait, accompagnait M.  Vidal.
 À Dreux, M. Vidal recueillit des renseignements précieux d’agents qui avaient, la veille, refait pas à pas l’itinéraire du 25 mai. Ils avaient établi que Seznec était arrivé le 26 au matin, vers 7 heures, à La Queue-les-Yvelines, qu’il était seul, qu’il avait changé ses pneumatiques chez un mécanicien local, M. Coulon1, et qu’il avait pris onze bidons d’essence. C’est donc sûrement aux environs de Houdan que M. Quemeneur a disparu.
 À quel endroit précis était tendu le guet-apens  ? Par qui fut perpétré le crime  ? Des recherches sont faites aujourd’hui même pour l’établir.

L’impression à Brest

[DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL]

 Brest, 30 Juin. — Voilà donc le fait du jour  : Guillaume Seznec est arrêté et inculpé d’assassinat et de faux par M. Binet, juge d’instruction à Brest. C’est en recevant, dans le courant de la nuit, un télégramme de la Sûreté générale le mettant au courant des opérations auxquelles il fut procédé, dans le courant de la journée, à Dreux, que M. Binet a pris cette décision.
 Le juge fait également continuer les recherches en ce qui concerne Sherdin2, d’abord appelé Scherdly, le complice, qui très certainement expédia les télégrammes de Paris et du Havre. Le juge croit que la Sûreté générale, qui possède le signalement précis et la photographie de cet individu, ne tardera pas à le retrouver. Seznec, qui, dès maintenant, est accusé d’avoir assassiné sur la route, entre Dreux et La Queue-les-Yvelines dans la nuit du 25 au 26 mai dernier, M. Quemeneur, a un passé extrêmement chargé.

Le passé de l’inculpé

 En effet, déjà, à plusieurs reprises, la justice brestoise eut à s’occuper de lui. Deux fois, on dut ouvrir des informations pour des vols d’automobiles dont il était soupçonné  ; malheureusement, on ne put jamais recueillir de preuves suffisantes et, chaque fois, il bénéficia d’un non-lieu. De plus, il fut accusé par la rumeur publique des diverses régions dans lesquelles il tint des commerces différents d’avoir, à trois reprises, mis volontairement le feu chez lui pour toucher une prime d’assurance. C’est au cours de l’un de ces incendies, alors que Seznec tenait, en 1908, à Plomodiern, près de Châteaulin, un magasin de cycles dans lequel il vendait également des graines et des boissons, qu’il reçut à la face les graves brûlures dont il porte encore les traces.
 Alors que ne pesaient encore sur Seznec que les graves soupçons qui viennent de se transformer en une accusation formelle, j’étais allé voir le beau-père de l’industriel morlaisien, installé courtier d’assurances, 52, rue Louis-Pasteur à Brest, M. Marc3, à qui je demandai son impression sur l’affaire. Il me répondit  :
 — Il est des hommes qui sont capables de tout. Seznec est de ceux-là.
 — Le croyez-vous donc coupable  ?
 — Je ne dis pas cela, mais seulement qu’il est capable d’avoir fait le coup. Il est des gens que rien n’arrête lorsqu’ils veulent s’emparer d’une auto ou d’une somme d’argent qui ne leur appartient pas. S’ils trouvent sur leur route un obstacle, ils le suppriment. Seznec est un bon à rien, incapable de s’attacher à une besogne quelle qu’elle soit. Il achète une propriété, un commerce, une usine, puis une lubie lui passe. Il plante tout là et s’en va ailleurs. C’est ainsi qu’il m’a ruiné.

Les dernières constatations sur la route de Dreux

 L’interrogatoire de Seznec s’est poursuivi au commissariat de Dreux hier jusqu’à trois heures du matin. Plus tard dans la matinée, M. Vidal a entendu la déposition du garagiste de Houdan4 chez qui Seznec a fait réparer sa voiture le 25 mai.
 L’après-midi, Seznec a été amené à l’endroit où il prétend avoir eu sa première panne, dans la forêt des Quatre-Piliers, sur la grande route de Dreux à Paris, à neuf kilomètres de Dreux5. À cet endroit, la route est bordée de bois de chaque côté. Dans ces bois, des inspecteurs, accompagnés de chiens policiers, ont fait des recherches. On a trouvé des papiers maculés de cambouis et un chiffon taché de sang. Ces pièces ont été saisies pour être examinées.
 Seznec a ensuite indiqué le lieu de sa seconde panne, qui est à deux kilomètres au-delà de La Queue-les-Yvelines. C’est à cet endroit, reconnaissable à un chemin de traverse qui coupe la route et conduit à des bâtiments distants de 500 mètres environ, que Seznec prétend avoir fait demi-tour vers six heures du matin pour rentrer à La Queue deux heures plus tard. Il résulte que pour parcourir les 20 kilomètres qui séparent Houdan de cet endroit, il lui a fallu de huit à neuf heures.

 De retour à Houdan, le commissaire Vidal a tenu à reconstituer la scène du passage à la gare de cette localité avec le témoignage de l’homme d’équipe Maurice Garnier, qui a assisté à l’arrivée de Seznec et de M. Quemeneur le 25 mai à dix heures un quart du soir.
 Là, une contestation s’élève. Seznec se défend d’avoir pris pour repartir la route indiquée par M. Garnier, mais le témoignage de celui-ci est formel. Seznec est reparti avec M. Quemeneur.
 M. Vidal a ensuite vérifié certains points encore obscurs.
 Il est rentré le soir à Paris et a trouvé le mandat d’arrêt contre Seznec émanant du parquet de Brest qu’il a de suite exécuté. Seznec, maintenant, est accusé d’avoir assassiné son ami Quemeneur. Il a été envoyé au dépôt.

Une perquisition chez Seznec

[DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL]

 Landerneau, 30 Juin. — Aussitôt, après avoir envoyé à Paris un mandat d’arrêt contre Seznec, M. Binet, juge d’instruction, signa une nouvelle commission rogatoire qui fut immédiatement expédiée à Morlaix à M. Cunart6, commissaire de la police mobile de Rennes. Elle avait pour objet de faire procéder dans la maison occupée par Seznec et située à la sortie de Morlaix, au carrefour des routes de Brest et de Carhaix, à une perquisition minutieuse.
 Le juge voulait tout d’abord faire saisir les vêtements que Seznec portait lorsqu’il fit le voyage de Dreux avec M. Quemeneur. Il désirait aussi qu’on recherchât si, dans la maison, ne se trouvait pas encore un objet ou une arme ayant pu servir au crime.
 Ou ne trouva ni papiers ayant trait à l’affaire, ni arme, ni dollars, ni vêtements maculés de sang.
 Malgré cela, les magistrats ont saisi un pardessus et un complet veston que Seznec portait, croit-on, lors de la tragique équipée.

Mme Seznec jure que son mari est innocent

 Dès la fin de la perquisition, j’ai pu voir Mme Seznec qui venait d’apprendre l’arrestation de son mari et qui a aussitôt protesté de son innocence.
 — Guillaume, m’a-t-elle dit, est incapable d’avoir fait un coup pareil. Il n’avait, du reste, aucune raison pour commettre un crime. Quoique nous ayons quatre enfants, nous ne sommes pas dans le besoin  : nous avons pour plus de six cent mille francs de biens et on nous doit, d’autre part, 25.000 francs. Pourquoi donc Guillaume aurait-il tué  ? et avec quoi  ? Mon mari n’a jamais eu aucune arme, ni couteau, ni revolver. On m’a dit que si je ne retrouvais pas les dollars [que]7 Guillaume a donnés à M. Quemeneur, on m’arrêterait. Eh bien  ! qu’on me mette en prison, cela ne m’empêchera pas de jurer que mon mari est innocent.  »


Seznec (Photo Petit Journal.)

 Et Mme Seznec, émue, mais gardant cependant tout son sang-froid, adjure l’inconnu qui tapa à la machine le contrat de vente de se faire connaître, ce qui, dit-elle, disculperait enfin son mari de la terrible accusation qui pèse sur lui.

À LA RECHERCHE DE LA VÉRITÉ DANS L’AFFAIRE QUEMENEUR

Ce que dit M. de Jaegher, ami de l’accusé

 Pendant que la perquisition se poursuivait chez Mme Seznec, je suis allé voir un ancien ami de M. Seznec, M, de Jaegher, qui demeure au lieudit Les Capucins, et fit d’assez nombreuses affaires avec le propriétaire de la scierie. Les premières paroles de M. de Jaegher, qui ne connaissait pas encore la décision prise par la justice à l’égard de Sez[ne]c, furent pour me faire l’éloge de cet homme, d’après lui d’une loyauté parfaite et de plus incapable de faire le moindre mal.
 — Par contre, ajoute M. de Jaegher, Seznec m’avait souvent parlé des 4.000 dollars qu’il possédait. Il attendait pour les vendre, m’avait-il dit, que le taux du change ait encore monté.  »
 Comme j’apprends alors à mon interlocuteur l’arrestation de Seznec, accusé d’assassinat et de faux, il pousse des exclamations et s’écrie  :
 — Jamais je ne me serais douté d’une chose pareille, car Seznec est riche.  »
 De son côté, M. Binet a poursuivi l’étude du dossier  ; puis il a demandé que Seznec soit transféré à Brest où il espère qu’il arrivera lundi matin.
 Enfin les policiers chargés de l’enquête croient que Cherdin aurait pendant la guerre été attaché à Brest à un service de l’armée américaine  ; ce serait ainsi qu’il aurait fait la connaissance de Seznec8.

Un témoin bénévole

 Samedi soir, vers 17 heures, Fernand Stutzmann9, 55 ans, employé au P.-O.10, 47, rue Simon-le-Franc, se présentait à la Sûreté générale pour faire une déclaration au sujet de faits dont il fut la victime de la part de Seznec.


Fernand STUTZMANN

 À sa sortie de la rue des Saussaies, il nous a déclaré  :
 — En 1913, j’étais établi blanchisseur à Brest, lorsque, un jour, Seznec, qui était propriétaire d’une importante ferme à Roseray, vint me trouver et m’offrit de me commanditer pour une somme de 120.000  fr.
 »  Vous pourrez ainsi, me dit-il, monter un stand à l’exposition de Brest qui va s’ouvrir.
 »  Le lendemain, nous nous rendions chez Me Robin, notaire à Brest, afin de dresser l’acte de commandite.
 »  Je pris ce stand et en fit tous les frais durant toute l’exposition. Voyant qu’elle tirait à sa fin et que je n’avais touché aucune somme de Seznec, je me rendis chez lui, à la Roseray. Et là, cyniquement, il m’avoua qu’il n’avait pas un sou et que son bien était hypothéqué pour 150.000 francs. J’étais roulé.
 »  Après conseil de Me Feuillard11, avocat à Brest, j’intentais un procès contre Seznec devant le tribunal de commerce, procès que j’ai gagné, mais qui m’a complètement ruiné et a incité ma femme à m’abandonner.  »
 Et M. Stutzmann, les larmes aux yeux, nous déclare encore, avant de nous quitter  :
 — Je voudrais bien que le juge d’instruction demande à Seznec d’où vient la balafre qu’il porte au bas du visage. Est-ce que ce ne serait pas à la suite de l’incendie de la ferme de son beau-père, située à Plomœderin12  ?  »

Des renseignements sur Sherdin

 Un journaliste suédois s’est présenté hier au cabinet de M. Daru13, commissaire aux délégations judiciaires, pour lui donner quelques renseignements sur Gunnar Sherdin14.
 — Je connais bien, lui a-t-il dit, le Suédois dont on a parlé ce matin. C’est bien un blond, large d’épaules, à physionomie énergique. Il est âgé de 30 à 35 ans. C’est un nommé Gunnar Sherdin.
 »  Je l’ai connu en 1914 et 1915, à Stockholm, pendant que nous faisions nos études de droit. Comme il voulait se rendre on France, c’est mon père, vice-président de la Chambre de commerce de Stockholm, qui lui fit avoir son passeport.
 »  Il s’occupait de pâte à papier et d’autres affaires commerciales.
 »  À Paris, je le revis en 1919. Mais voilà plus de six mois que je ne me suis pas rencontré avec lui. Je crois, cependant, qu’il doit encore habiter Paris. Je ne sache pas qu’il soit marié. C’est un homme très actif, très énergique. Il parle très bien le français.  »
 M. Daru, après avoir reçu ces renseignements qu’il a transmis à son directeur, a envoyé le journaliste à la Sûreté générale pour donner à celle-ci toutes indications dont elle aurait besoin.

___
1. Édouard Coulomb.
2. Bror Oskar Scherdin.
3. Jean Corentin Marc, père de Marie-Jeanne Seznec.
4. Émile Hodey, garagiste à Dreux, et non à Houdan.
5. À neuf kilomètres de Houdan, et non de Dreux.
6. Jean-Baptiste Cunat.
7. Source  : «  de  ».
8. Il peut s’agir d’une confusion avec les renseignements concernant Ernst Achermann.
9. Liliane Langellier, «  Qui est Fernand Stutzmann, la balance du premier jour  ?  », 17 juin 2018.
10. Compagnie du chemin de fer de Paris à Orléans.
11. Ernest Feuillard, qui va devenir l’avocat de Guillaume Seznec. Voir la lettre de Seznec citée par Claude Bal, page 25. Bernez Rouz le nomme Feuillat par erreur. Feuillard avait également été l’avocat de l’ingénieur Pierre durant l’affaire Cadiou. Pour son prénom, voir Le Petit Journal du 28 août 1906, page 3.
12. Plomodiern.
13. Auguste Darru.
14. Bror Oskar Scherdin.